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Full text of "Fables de La Fontaine"

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PREFACE 



Le plus français de nos poêles, celui 
qui berce notre enfance, et dont, pour 
lui emprunter son expression, nous su- 
çons en quelque sorte les fables avec le 
lait, la Fontaine, est peut-être de tous 
les écrivains du xvn° siècle le plus dif- 
ficile à comprendre. La libre allure de 
son style, les tours vieillis qu'il rajeunit, 
les termes techniques qu'il emprunte aux 
différents arts et aux différentes profes- 
sions, les allusions qu'il fait à l'histoire, 
à la mythologie, aux usages populaires, 
etc., nécessitent à chaque instant des 
explications. Nous avons essayé, dans 
les notes que nous joignons à celte édi- 



6 PRÉFACE 

tion , de lever à cet égard toutes les dif- 
ficultés qui pourraient arrêter les jeunes 
lecteurs. 

Nous avons profité des travaux des 
principaux commentateurs, dont nous 
avons, pour ainsi dire, exprimé la fleur; 
nous y avons joint quelques observations 
destinées à compléter et quelquefois à 
réformer certains jugements. Nous ne 
nous dissimulons pas qu'il resterait encore 
à faire; mais nous osons croire que cette 
édition, telle qu'elle est, satisfait à toutes^ 
les exigences d'une édition classique, sans 
avoir aucun des inconvénients que l'on 
reproche justement à beaucoup d'autres 
qui ont eu cours jusqu'ici dans les écoles. 



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8 À MONSEIGNEUR LE DAUPHIN 

et les jeux sont permis aux princes ; mais en 
même temps vous devez donner quelques-unes 
de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout 
cela se rencontre aux fables que nous devons à 
Ésope. L'apparence en est puérile, je le con- 
fesse; mais ces puérilités servent d'enveloppe 
i des vérités importantes. 

Je ne doute point , Monseigneur, que vous ne 
regardiez favorablement des inventions si utiles 
et tout ensemble si agréables; car que peut-on 
souhaiter davantage que ces deux points? Ce 
sont eux qui ont introduit les sciences parmi 
les hommes. Ésope a trouvé un art singulier de 
les joindre Fun avec l'autre; la lecture de son 
ouvrage répand insensiblement dans une âme 
les semences de la vertu , et lui apprend à se 
connaître, sans qu'elle s'aperçoive de cette 
étude, et tandis qu'elle croit faire tout autre 
chose. C'est une adresse dont s'est servi très- 
heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté 
les yeux pour vous donner des instructions. Il 
fait en sorte que vous appreniez sans peine, 
ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce 
qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous 
espérons beaucoup de cette conduite. Mais , 



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A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN 9 

à dire la vérité, il y a des choses dont nous 
espérons infiniment davantage : ce sont. Mon- 
seigneur, les qualités que notre invincible Mo- 
narque vous a données avec la naissance , c'est 
l'exemple que tous les jours il vous donne.Quand 
vous le voyez former de si grands desseins; 
quand vous le considérez qui regarde sans s'é- 
tonner l'agitation de l'Europe et les machines 
qu'elle remue pour le détourner de son entre- 
prise; quand il pénètre dès sa première démarche 
jusque dans le cœur d'une province où l'on 
trouve à chaque pas des barrières insurmon- 
tables, et qu'il en subjugue une autre en huit 
jours, pendant la saison la plus ennemie de la 
guerre, lorsque le repos et les plaisirs régnent 
dans les cours des autres princes; quand, non 
content de dompter les hommes , il veut triom- 
pher aussi des éléments; et quand, au retour 
de cette expédition où il a vaincu comme un 
Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples 
comme un Auguste, avouez -le vrai, Monsei- 
gneur, vous soupirez pour la gloire aussi bien 
que lui, malgré l'impuissance de vos années; 
vous attendez avec impatience le temps où 
vous pourrez vous déclarer son rival dans 

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10 A monseigneur: LE DAUPHIN 

Famour de cette divine maîtresse. Vous ne 
Tattendez pas , Monseigneur ; vous le prévenez. 
Je n'en veux pour témoignage que ces nobles 
inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces 
marques d'esprit, de courage et de grandeur 
d*âme, que vous faites paraître à tous les 
moments. Certainement c'est une joie bien 
sensible à notre Monarque , mais c'est un spec- 
tacle bien agréable pour Tunivers, que de voir 
ainsi croître une jeune plante qui couvrira un 
jour de son ombre tant dépeuples et de nation?. 
Je devrais m'étendre sur ce sujet; mais 
comme le dessein que j'ai de vous divertir est 
plus proportionné à mes forces que celui de 
vous louer, je me hâte de venir aux fables , et 
n'ajouterai aux vérités que je vous ai dites que 
celle-ci : c'est, Monseigneur, que je suis avec 
un zèle respectueux. 

Votre très -humble, très -obéissant 
et très- fidèle serviteur. 

De Lk Fontaine. 



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PRÉFACE 



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12 PRÉFACE 

tire point 'à conséquence pour moi, mais sur celui des 
modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peu- 
ples qui font profession de poésie, que le Parnasse a 
jugé ceci de son apanage. A peine les fables que l'on 
attribue à Ésope virent le jour, que Socrate trouva 
à propos de les habiller des livrées des muses. Ce que 
Platon en rapporte est si agréable, que je ne puis 
m'empêcher d'en faire un des ornements de cette pré- 
face. 11 dit que Socrate étant condamné au dernier 
supplice, l'on remit l'exécution de l'arrêt à cause de 
certaines fêtes. Cébès l'alla voir le jour de sa mort. 
Socrate lui dit que les dieux l'avaient averti plusieurs 
fois, pendant son sommeil, qu'il devait s'appliquer à 
la musique avantqu'il mourût. Il n'avait pas entendu 
d'abord ce que ce songe signifiait; car, comme la mu- 
sique ne rend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y 
attacher? Il fallait qu'il y eût du mystère là-dessous, 
d'autant plus que les dieux ne se lassaient pas de lui 
envoyer la même inspiration. Elle lui était encore 
venue une de ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux 
choses que le Ciel pouvait exiger de lui, il s'était avisé 
que la musique et la poésie ont tant de rapport, que 
possible était-ce de la dernière qu'il s'agissait. Il n'y a 
point de bonne poésie sans harmonie ; mais il n'y en a 
point non plus sans fictions, et Socrate ne savait que 
dire la vérité. Enfin il avait trouvé un tempérament : 
c'était de choisir des fables qui continssent quelque 
chose de véritable, telles que sont celles d'Ésope. Il 
employa donc à les mettre en vers les derniers mo- 
ments de sa vie. 

Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme 
sœurs la poésie et nos fables. Phèdre a témoigné qu'il 
était de ce sentiment; et par l'excellence de son ou- 



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^ PREFACE 13 

vrage nous pouvons juger de celui du prince des phi- 
losophes. Après Phèdre, Avienus a traité le môme 
sujet. Enfin les modernes les ont suivis : nous en 
avons des exemples non-seulement chez les étrangers, 
mais chez nous. Il est vrai que, lorsque nos gens y ont 
travaillé, la langue était si différente de ce qu'elle est, 
qu'on ne doit les considérer que comme étrangers. 
Gela ne m'a point détourné de mon entreprise; au 
contraire Je me suis flatté de l'espérance que, si je 
ne courais dans cette carrière avec succès, on, me 
donnerait au moins la gloire de l'avoir ouverte. 

Il arrivera possible que mon travail fera naître à 
d'autres personnes l'envie de porter la chose plus loin. 
Tant s'en faut que cette matière soit épuisée, qu'il 
reste encore plus de fables à mettre envers que je n'en 
ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures, c'est- 
à-dire celles qui m'ont semblé telles; mais, outre que 
je puis m'ètre trompé dans mon choix, il ne sera pas 
bien difficile de donner un autre tour à celles-là mêmes 
que j'ai choisies; et, si ce tour est moins long, il sera 
sans doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on 
m'aura toujours obligation, soit que ma témérité ait 
été heureuse, et que je ne me sois point trop écarté 
du chemin qu'il fallait tenir, soit que j'aie seulement 
excité les autres à mieux faire. 

Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein; 
quant à l'exécution , le public en sera juge. On ne 
trouvera pas ici l'élégance et l'extrême brièveté qui 
rendent Phèdre recommandable; ce sont qualités au- 
dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de 
l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense 
égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non que je le 
blâme d'en être demeuré dans ces termes : la langue 

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l'i PRÉFACE 

latine n'en demandait pas davantage; et, si Ton y veut 
prendre garde, Ton reconnaîtra dans cet auteur le vrai 
caractère et le vrai génie de Térence. La simplicité 
est magnifique chez ces grands hommes : moi , qui 
n'ai pas les perfections du langage comme ils les ont 
eues, je ne lapuisélever à un si haut point. Il a donc 
fallu se compenser d'ailleurs : et c'est ce que j'ai fait 
avec d'autant plus de hardiesse , que Quintilien dit 
qu'on ne saurait trop égayer les narrations. Il ne s'agit 
pas ici d'en apporter ime raison : c'est assez que Quin- 
tilien l'ait dit. J'ai pourtant considéré que, ces fables 
étant sues de tout le monde, je ne ferais rien si je ne 
les rendais nouvelles par quelques traits qui en rele- 
vassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui : 
on veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle 
pas gaieté ce qui excite le rire; mais un certain 
charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes 
sortes de sujets, même les plus sérieux. 

Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donnée 
à cet ouvrage qu'on en doit mesurer le prix, que par 
son utilité et par sa matière; car qu'y a-t-il de recom- 
mandable dans les productions de l'esprit qui ne se 
rencontre dans l'apologue? C'est quelque chose de si 
divin , que plusieurs personnages de l'antiquité ont 
attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, 
choisissant, pour leur servir de père, celui des mortels 
qui avait le plus de communication avec les dieux. Je 
ne sais comment ils n'ont point fait descendre du ciel 
ces mêmes fables et comment ils ne leur ont point 
assigné un dieu qui en eût la direction, ainsi qu'à la 
poésie et à l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à 
fait sans fondement,puisque, s'il m'est permis de mêler 

'me nous avons de plus sacré parmi les eri'eurs du 



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PREFACE 15 

paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux 
hommes par paraboles; et la parabole est -elle autre 
chose que l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabu- 
leux, et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité 
et d'effet qu'il est plus commun et plus familier? 
Qui ne. nous proposerait à imiter que les maîtres de 
la sagesse nous fournirait un sujet d'excuse : ilij'y en 
a point quand des abeilles et des fourmis sont capables 
de cela même qu'on nous demande. 

C'est pour ces raisons que Platon, ayant banni Ho- 
mère de sa République, y a donné à Ésope une place 
très-honorable. Il souhaite que ses enfants sucent ses 
fables avec le lait; il recommande aux nourrices de 
les leur apprendre; car on ne saurait s'accoutumer 
de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt 
que d'être réduit à corriger nos habitudes, il fîut tra- 
vailler aies rendre bonnes pendant qu'elles sont encore 
indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode 
y peut contribuer plus utilement que ces fables? Dites 
à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, 
s'engagea dans leur pays sans considérer comme il 
en sortirait; que cela le fit périr, lui et son armée, 
quelque effort qu'il fît pour se retirer. Dites au même 
enfant que le renard et le bouc descendirent au fond 
d'un puits pour y éteindre leur soif; que le renard en 
sortit , s'étant servi des épaules et des cornes de son 
camarade comme d'une échelle : au contraire, le bouc 
y demeura pour n'avoir pas eu tant de prévoyance; et 
par conséquent il faut considérer en toute chose la 
fin; je demande lequel de ces deux exemples fera le 
plus d'impression sur cet enfant. Ne s'arrêtera-t-il 
pas au dernier comme plus conforme et moins dis- 
proportionné que l'autre à, la petitesse de son espritt 



16 PREFACE 

Il ne fant point m'alléguer que les pensées de l'en- 
fance sont d'elles-mêmes assez enfantines , sans y 
joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries 
ne sont telles qu'en apparence, car dans le fond elles 
portent un sens très-solide. Et comme par la définition 
du point, de la ligne, de la surface , et par d'autres 
principes trè s-familiers,nous parvenons à des connais- 
sances qui mesurent enfin le ciel et la terre; de même 
aussi, par les raisonnements et conséquences que Ton 
peut tirer de ces fables, on se forme et le jugement et 
les mœurs, on se rend capable de grandes choses. 

Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent 
encore d'autres connaissances : les propriétés des ani- 
maux et leurs divers caractères y sont exprimés : par 
conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes 
l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les 
créatures irraisonnables. Quand Prométhée voulut for- 
mer l'homme, il prit la qualité dominante de chaque 
bête : de ces pièces si différentes il composa notre es- 
pèce ; il fit cet ouvrage qu'on appelle le Petit Monde. 
Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se 
trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme 
les personnes d'âge avancé dans les connaissances que 
l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce qu'il 
faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveaux 
venus dans le monde, ils n'en connaissent pas encore 
les habitants, ils ne se connaissent pas eux-mêmes : 
on ne les doit laisser dans cette ignorance que le 
moins qu'on peut : il faut apprendre ce que c'est 
qu'un lion, un renard, ainsi du reste, et pourquoi l'on 
compare quelquefois un homme à ce renard ou à ce 
lion. C'est à quoi les fables travaillent^ les premières 
-^otions de ces choses proviennent d'elles» 



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PRÉFACE 17 

L'apologue est composé de deux parties , dont ^n 
peut appeler Tune le corps, l'autre rame. Le corps est 
la fable; Tàme est la moralité. Aristote n'admet dans 
la fable que les animaux ; il en exclut les hommes et 
les plantes. Cette règle est moins de nécessité que de 
bienséance, puisque ni Ésope, ni Phèdre, ni aucun 
des fabulistes ne Va gardée; tout au contraire de la 
moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est 
arrivé de le faire, ce n'a été que dans les endroits où 
elle n'a pu entrer avec grâce , et où il a été aisé au 
lecteur de la suppléer. On ne considère en France que 
ce qui plaît : c'est la grande règle, et, pour ainsi dire, 
la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût un crime (Je 
passer par-dessus les anciennes coatumes, lorsque je 
ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort. 
Du temps d'Ésope, la fable était contée simplement, la 
moralité séparée, et toujours ensuite. Phèdre est venu, 
qid ne s'est pas assujetti à cet ordre : il embellit la 
narration, et transporte quelquefois la moralité de la 
fin ait commencement. Quand il serait nécessaire de 
lui trouver place, je ne manque à ce précepte que 
pour en-observer un qui n'est pas moins important ; 
c'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas 
qu'un écrivain s'opiniàtre contre l'incapacité de son 
esprit ni contre celle de sa matière. Jamais, à ce 
qu'il prétend^ xm homme qui veut réussir n'en vient 
jusque-là; il abandonne les choses dont il voit qu'il 
ne saurait rien faire de bon : 

• . . Et qncB 

Desperat traotata nitescere posée relinquit. 

C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités 
du succès desquelles je n'ai pas espéré. 

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18 PREFACE 

Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Ésope. Je ne 
vois presque personne qui ne tienne pour fabuleuse 
celle que Planude nous a laissée. On s'imagine que 
cet auteur a voulu donner à son héros un caractère et 
des aventures qui répondissent à ses fables. Gela m'a 
paru d'abord spécieux; mais j'ai trouvé à la fin peu 
de certitude en cette critique. Elle est en partie fondée 
sur ce qui se passe entre Xantus et Ésope : on y trouve 
trop de niaiseries. Eh! qui est le sage à qui de pa- 
reilles choses n'arrivent point? Toute la vie de Socrate 
n'a pas été sériease. Ce qui me coofirme en mon sen- 
timent, c'est que le caractère que Planude donne à 
Ésope est semblable à celui que Plutarque lui a donné 
daias son Banquet des sept Sages, c'est-à-dire d'un 
homme subtil, qui ne laisse rien passer. Od me dira 
que le Banquet des sept Sages est aussi une inven- 
tion. Il est aisé de douter de tout : quant à moi, je ne 
vois pas bien pourquoi Plutarque aurait voulu im- 
poser à la postérité dans ce traité-là, lui qui fait pro- 
fession d'être véritable partout ailleurs et de conser- 
ver à chacun son caractère. Quand cela serait,*je ne 
saurais que mentir sur la foi d'autrui; me croira-t-on 
moins que si je m'arrête à la mienne? Car ce que je 
puis est de composer un tissu de mes conjectures, le- 
quel j'intitulerai Vis d'Ésopb* Quelque vraisemblable 
que je le rende, on ne s'y assurera pas; et, fable pour 
fable, le lecteur préférera toujours celle de Planude 
à la mienne. 



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VIE D'ÉSOPE 

LE PHRYGIEN 



Nous n'avons rien d'assuré touchant la naissance d'Ho- 
mère et d'Ésope : à peine même sait - on ce qui leur est 
arrivé de plus remarquable. C'est de quoi 11 y a lieu de 
s'étonner, vu que l'histoire ne rejette pas des choses moins 
^n*éables et moins nécessaires que celle - là. Tant de des- 
tructeurs de nations, tant de princes sans mérite ont trouvé 
des gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres parti- 
cularités de leur vie, et nous ignorons les plus impor- 
tantes de celles d'Ésope et d'Homère , c'est-à-dire des deux 
personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants I 
Car Homère n'est pas seulement le père des dieux, c'est 
aussi celui des bons poëtes. Quant à Ésope, il me semble 
qu'on le devrait mettre au nombre des sages dont la Grèce 
s'est tant vantée , lui qui. enseignait la véritable sagesse , 
et qui l'enseignait avec bien plus d'art que ceux qui en 
donnent des définitions et des règles. On a véritablement 
recueilli les vies de ces deux grands hommes ; mais la 
plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses , 
particulièrement celle que Planude a écrite. Pour moi, 
je n'ai pas voulu m'engager dans cette critique. Gomme 
Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses 
arrivées à Ésope né devait pas encore être éteinte, j'ai cru 
qu'il savait par tradition oo qu'il a laissé. Dans cette 
croyance, je l'ai suivi sans retrancher de ce qu'il a dit 
d'Ésope que ce qui m'a semblé trop puéril, ou qui s'é- 
cartait en quelque façon de la bienséance. 

Ésope était Phrygien , d'un bourg appelé Amorium. Il 
naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque deux 
cents ans après la fondation de Bome. On ne saurait dire 
s'il eut sujet de remercier la nature , ou bien de se plaindre 
d'elle; car, en le douant d'un très -bel esprit, elle le fit 
naître difforme et laid de visage, ayant à peine la figuré 
d'homme, jusqu'à lui Refuser presque entièrement l'usage 
de la parole. Avec ces défauts , quand il n'aurait pas été 



20 VIE D'ÉSOPE 

de condition à être esdave, il ne poovait manquer de le 
devenir. Ao reste , son âme se maintint toojours libre et 
indépendante de la fortune. 

Le premier maître qu'il eut l'envoya aux champs la- 
bourer la terre, soit qu'il le Jugeftt incapable de toute 
autre chose, soit pour s'ôter de devant les yeux un ob]et 
si désagréable. Or il arriva que ce maître étant allé voir 
8a maison des champs , un paysan lui donna des figues : 
il les trouva belles, et les fit serrer fort soigneusement, 
donnant ordre à son sommelier, appelé Agathopus , de les 
lui apporter au sortir du bain. Le hasard voulut qu'Ésope 
eût affaire dans le logis. Aussitôt qu'il y fut entré, Agatho- 
pus se servit de l'occasion, et mangea les figues avec quel- 
ques-uns de ses camarades ; puis ils rejetèrent cette fripon- 
nerie sur Ésope, ne croyant pas qu'il se pût jamais justi- 
fier, tant il était bègue et paraissait idiot. Les châtiments 
dont les anciens usaient envers leurs esclaves étaient fort 
cruels, et cette faute très-punissable. Le pauvre Ésope se 
jeta aux pieds de son mattre ; et , se faisant entendre le 
mieux qu'il put , il témoigna qu'il demandait pour toute 
grâce qu'on, sursit de quelques moments à sa punition. 
Cette grâce lui ayant été accordée , il alla quérir de l'eau 
tiède, la but en présence de son seigneur, se mit les 
doigts dans la bouche, et ce qui s'ensuit, sans rendre autre 
chose que cette eau seule. Après s'être ainsi justifié , il fit 
signe qu'on obligeât les autres d'en faire autant. Chacun 
demeura surpris : on n'aurait pas cru qu'une telle inven- 
tion pût partir d'Ésope. Agathopus et ses camarades ne 
parurent point étonnés. Ils burent de l'éau comme le 
Phrygien avait fait, et se mirent les doigts dans la 
bouche , mais ils se gardèrent bien de les enfoncer trop 
avant. L'eau ne laissa pas d'agir et de mettre en évidence 
les figues toutes crues encore et toutes vermeilles. Par ce 
moyen Ésope se garantit; ses accusateurs furent punis 
doublement, pour leur gourmandise et pour leur^ mé- 
chanceté. 

Le lendemain; après que leur mattre fut parti, et le 
Phrygien étant à son travail ordinaire, quelques voya- 
geurs ^arés (aucuns disent que c'étaient des prêtres de 
Diane) le prièrent, au nom de Jupiter hospitalier, qu'il 
leur enseignât le chemin qui conduisait à la ville. Ésope 
les obligea premièrement à se reposer à l'ombre ; puis, leur 



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LE PHRYGIEN 21 

ayant présenté une légère collation , H yoolut 6tre lenr 
guide, et ne les quitta qu'après qu'il les eut remis dans 
leur chemin. Les bonnes gens levèrent les mains au ciel , 
et prièrent Jupiter de ne pas laiseer cette action sans ré- 
compense. A peine Ésope les eut quittés , que le chaud et 
la lassitude le contraignirent de s'endormir. Pendant son 
sommeil , il s'imagina que la Fortune était debout devant 
lui , qui lui déliait la langue , et par même moyen lui faisait 
présent de cet art dont on peut dire qu'il est l'auteur. Bé- 
]oui de cette aventure , il s'éveilla en sursaut , et en s'é- 
veillant : € Qu'est ceci ? dit-il ; ma voix est devenue libre ; ]e 
prononce bien un rftteau , une charrue , tout ce que je 
veux. » Cette merveille fut cause qu'il changea de maître; 
car comme un certain Zénas , qui était là en qualité d'é- 
conomie et qui avait l'œil sur les esclaves , en eut battu 
un outrageusement pour une faute qui ne le méritait pas, 
Ésope ne put s'empêcher de le reprendre, et le menaça 
que ces mauvais traitements seraient sus. Zénas , pour le 
prévenir et pour se venger de lui, alla dire au maître 
qu'il était arrivé un prodige dans sa maison , que le Phry- 
gien avait recouvré la parole , mais que le- méchant ne s'en 
servait qu'à blasphémer et à médire de leur seigneur. Le 
maître le crut, et passa bien plus avant; car il lui donna 
Ésope, avec liberté d'en faire ce qu'il voudrait. Zénas 
de retour aux champs , un marchand l'alla trouver et lui 
demanda si pour de l'argent il le voulait accommoder do 
quelque bête de somme. € Non pas cela, dit Zénas, ]e n'en 
ai pas le pouvoir, mais je te vendrai , si tu veux , un de 
nos esclaves. » Là-dessus ayant fait venir Ésope , le mar- 
chand dit : < Est-ce afin de te moquer que tu me proposes 
l'achat de ce personnage ? on le prendrait pour une outre. y> 
Dès que le. marchand eut ainsi parlé, il prit congé d'eux, 
partie murmurant , partie riant de ce bel ob]et. Ésope le 
rappela, et lui dit : « Achète -moi hardiment, et ]e ne te 
serai pas inutile. Si tu as des enfants qui crient et qui soient 
méchants, ma mine les fera taire : on les menacera de moi 
comme de la bête. » Cette raillerie plut au marchand. Il 
acheta notre Phrygien trois oboles, et dit en riant : « Les 
dieux soient loués! je n'ai pas fait grande acquisition, à 
la vérité , aussi n'ai- je pas déboursé grand argent. » 

Entre autres denrées, ce marchand trafiquait d'esclaves ; 
si bien qu'allant à Éphèse pour se défaire de ceux qu'il 

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22 VIE D'ÉSOPE 

avait, oe que chacmi d'eux devait porter pour la c<Hnmo- 
dite du voyage fut réparti suivant leur emploi et selon 
leurs forœs. Ésope pria qu'on eût égard à sa taille ; qu'il 
était nouveau venu, et devait être traité doucement. € Tu 
ne porteras rien , si tu veux , ^ lui repartirent ses cama- 
rades. Ésope se piqua d'honneur, et voulut avoir sa charge 
comme les autres. On le laissa donc choisir. Il prit le pa- 
nier au pain : c'était le fardeau le plus pesant. Chacun 
crut qu'il l'avait fait par bétlse ; mais dès la dînée le pa- 
nier fut entamé , et le Phrygien déchargé d'autant ; ainsi 
le soir, et de même le lendemain, de façon qu'au bout de 
deux jours il marchait à vide. Le bon sens et le raison- 
nement du personnage furent admirés. 

Quant au marchand , il se défit de tons ses esclaves , à 
la réserve d'un grammairien , d'un chantre et d'Ésope , 
lesquels il alla exposer en vente à Samos. Avant que de les 
mener sur la place, il fit habiller les deux premiers le plus 
proprement qu'il put , comme chacun farde sa marchan- 
dise : Ésope , au contraire , ne fut revêtu que d'un sac , et 
placé entre ses deux compagnons, afin de leur donner 
lustre. Quelques acheteurs se présentèrent, entre autres un 
philosophe appelé Xantus. Il demanda au grammairien et 
au chantre ce qu'ils savaient faire. « Tout, » reprirent ils. 
Cela fit rire le Phrygien : on peut s'imaginer de quel air. 
Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prît la fuite, 
tant il fit une effroyable grimace. Le marchand fit son 
chantre mille oboles , son grammairien trois mille ; et , en 
cas qu'on achetât l'un des deux, il devait donner Ésope 
par -dessus le marché. La cherté du grammairien et du 
chantre dégoûta Xantus. Mais , pour ne pas retourner chez 
soi sans avoir fait quelque emplette , ses disciples lui con- 
seillèrent d'acheter ce petit bout d'homme qui avait ri 
d'aussi bonne grâce ; on en ferait un épou vantail, il diver- 
tirait les gens par sa mine. Xantus se laissa persuader, et 
fit le prix d'Ésope à soixante oboles. Il lui demanda, avant 
que de l'acheter, à quoi il Inl serait propre , comme il l'a- 
vait demandé à ses camarades. Ésope répondit : <t A rien,i» 
puisque les deux autres avaient tout retenu pour eux. Les 
commis de la douane remirent généreusement à Xantus le 
sou par livre , et lui en donnèrent quittance sans rien payer. 

Xantus avait une femme d'un goût assez délicat, et à qui 
toutes sortes de gens ne plaisaient pas : si bien que de lui 



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LE PHRYGIEN 23 

aller présenter sériensement son nouvel esclave, il n'y 
avait pas d'apparence, à moins qu'il ne la voulût mettre en 
colère et se faire moquer de lui. Il Jugea plus à propos 
d'en faire un su]et de plaisanterie , et alla dire au logis 
qu'il venait d'acheter un Jeune esclave le plus beau du 
monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle , les filles qui 
servaient sa femme se pensèrent battre à qui le verrait la 
première ; mais elles furent bien étonnées quand le per- 
sonnage parut. L'une se mit la main devant les yeux, 
l'autre s'enfuit , l'autre fit un cri. La maîtresse du logis 
dit que c'était pour la chasser qu'on lui amenait un tel 
monstre ; qu'il y avait longtemps que le philosophe se las- 
sait d'elle. De parole en parole le différend s'échauffa Jus- 
qu'à tel point , que la femme demanda son bien et voulut 
se retirer chez ses parents. Xantus fit tant par sa patience, 
et Ésope par son esprit, que les choses s'accommodèrent. 
On ne parla plus de s'en aller, et petit -être que l'accou- 
tumance effaça à la fin une partie de la laideur du nouvel 
esclave. 

Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit parattre 
la vivacité de son esprit ; car, quoiqu'on puisse Juger par 
là de son caractère , elles sont de trop peu de conséquence 
pour en informer la postérité. Voici seulement un échan- 
tillon de son bon sens et de l'ignorance de son maître. Ce- 
lui-ci alla chez un Jardinier se choisir lui-même une sa- 
lade. Les herbes cueillies, le Jardinier le pria de lui satis- 
faire l'esprit sur une difficulté qui regardait la philosophie 
aussi bien que le Jardinage : c'est que les herbes qu'il plan- 
tait et qu'il cultivait avec un gi-and soin ne profitaient 
point , tout au contraire de celles que la ten*e produisait 
d'elle-même sans culture ni amendement. Xantus rapporta 
le tout à la Providence , comme on a coutume de faire 
quand on est court. Ésope se mit à rire ; et ayant tiré son 
maître à part , il lui conseilla de dire à ce Jardinier qu'il 
lui avait fait une réponse aussi générale parce que la ques- 
tion n'était pas digne de lui : il le laissait donc avec son 
garçon , qui assurément le satisferait. Xantus s'étant allé 
promener d'un autre côté du Jardin, Ésope compara la 
terre à une femme qui, ayant des enfants d'un premier 
mari , en épouserait un second qui aurait aussi des enfants 
d'une autre femme : sa nouvelle épouse ne manquerait pas 
de concevoir de l'aversion pour ceux-ci , et leur ôterait la 



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24 VIE D'ÉSOPE 

nourriture afin que les siens en profitassent. Il en était 
ainsi de la terre, qui n'adoptait qu'avec peine les produc- 
tions du travail et de la culture , et qui réservait tonte 
sa tendresse et tous ses bienfaits pour les siennes seules : 
elle était marâtre des unes et mère passionnée des antres. 
Le Jardinier parut si content de cette raison , qu'il offrit 
à Ésope tout ce qui était dans son Jardin. 

Il arriva quelque temps après un grand différend entre 
le philosophe ^sa femme. Le philosophe , étant de festin, 
mit à part quelques friandises, et dit à Ésope : <e Va porter 
ceci à ma bonne amie. » Ésope Talla donner à une petite 
chienne qui était les délices de son mattre. Xantus , de re- 
tour, ne manqua pas de demander des nouvelles do son pré- 
sent , et si on l'avait trouvé bon. Sa femme ne comprenait, 
rien à ce langage ; on fit venir Ésope pour l'éclalrcir. Xan- 
tus , qui ne cherchait qu'un prétexte pour le faire battre , 
lui demanda s'il ne lui avait pas dit expressément : « Va- 
t'en porter de ma part ces friandises à ma bonne amie. » 
Ésope répondit là-dessus que la bonne amie n'était pas la 
femme , qui , pour la moindre parole , menaçait de faire 
divorce ; c'était la chienne , qui endurait tout, et qui reve- 
nait faire des caresses après qu'on l'avait battue. Le philo- 
sophe demeura court ; mais sa femme entra dans une telle 
colère , qu'elle se retira d'avec lui. Il n'y eut parent ni ami 
par qui Xantus ne lui fit parler, sans que les raisons ni les 
prières y gagnassent rien. Ésope s'avisa d'un stratagème : 
il acheta force gibier, comme pour une noce considérable , 
et fit tant qU'il fut rencontré par un des domestiques de sa 
maîtresse. C3elui-ci lui demanda pourquoi tant d'apprêts. 
Esope lui dit que son mattre, ne pouvant obliger sa 
femme de revenir, en allait épouser une autre. Aussitôt 
que la dame sut cette nouvelle, elle retourna chez son 
mari, par esprit de contradiction ou par jalousie. Ce ne 
fut pas sans la garder bonne à Ésope , qui tous les jours 
faisait de nouvelles pièces à son maître , et tous les jours 
se sauvait du châtiment par quelque trait de subtilité. Il 
n'était pas possible au philosophe de le confondre. 

Un certain jour de marché, Xantus, qui avait dessein 
de régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d'a- 
cheter ce qu'il y avait de meilleur, et rien autre chose. 
« Je t'apprendrai , dit en sol-môme le Phrygien , à spécifier 
ce que tu souhaites, sans t'en remettre à la discrétion d'un 



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LE PHRYGIEN 25 

OBolave. » Il n'acheta donc que des langues, lesquelles 11 
fit accommoder à tontes les sauces : rentrée* le second, 
l'entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent 
d'abord le choix de ce mets ; à la fin ils s'en dégoûtèrent. 
< Ne t'ayals-]e pas commandé, dit Xantus, d'acheter ce 
qu'il y aurait de meilleur ? — Et qu'y a-t-U de meilleur que 
la langue ? reprit Ésope. CTcst le lien de la vie civile , la 
clef des sciences , l'organe do la vérité et de la raison : 
par elle on bâtit les villes et on les police ; on instruit , on 
persuade ; on règne dans les assemblées ; on s'acquitte du 
premier de tous les devoirs , qui est de louer les dieux. — 
Eh bien, dit Xantus, qui prétendait l'attraper, achète-moi 
demain ce qui est de pire ; ces mômes personnes viendront 
(diez moi , et ]e veux diversifier. » 

Le lendemain , Ésope ne fit jencore servir que le même 
mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au. 
monde : c'est la mère de tons les débats, la nourrice des 
procès,- la source des divisions et des guerres. Si on dit 
qu'elle est Torgano de. la vérité, c'est aussi celui de l'er- 
reur, et , qui pis est , de la calomnie. Par elle on détruit les 
villes, on persuade de méchantes choses. Si d'un côté elle 
loue les dieux, de l'autre elle profère des blasphèmes contre 
leur puissancç. Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus 
que véritablement ce valet lui était fort nécessaire ; car 
11 savait le mieux du monde exercer la patience d'un phi- 
losophe. <c Be quoi vous mettez- vous en peine ? reprit Ésope. 
— Eh I trouve-moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette 
en peine de rien. » 

Ésope alla le lendemain sur la place ; et voyant un paysan 
qui regardait toutes choses avec la froideur et l'indiffé- 
rence d'une statue , il amena ce paysan au logis. <c Voilà , 
dit-il à Xantuâ, l'homme sans souci que vous demandez. » 
Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de l'eau , 
de la mettre dans un bassin , puis de laver elle-même les 
pieds de son nouvel hôte. Le paysan la laissa faire , quoi- 
qu'il sût fort bien qu'il ne méritait pas cet honneur ; mais 
il se disait en lui-même : < C'est peut-être la coutume d'en 
user ainsi, d On le fit asseoir au haut bout ; il prit sa place 
sans cérémonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose 
que blftmer son cuisinier ; rien ne lui plaisait; ce qui était 
doux, 11 le trouvait trop salé; et ce qui était trop salé , 11 
le trouvait doux. L'homme sans soucis le laissait dire. 



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26 VIE D'ÉSOPE 

et mangeait de tontes ses dentfu Au dessert on mit sur la 
table nn gâtean que la femme dn philosophe avait fait : 
. Zantns le trouva mauvais, quoiqu'il fût très-bon. € Voilà, 
dit-il , la pâtisserie la plus méchante que J'aie Jamais man- 
gée ; il faut brûler l'ouvrière , car elle ne fera de sa vie 
rien qui vaille : qu'on apporte des fagots. — Attendez, dit 
le paysan; Je m'en vais quérir ma femme ; on ne fera qu'un 
bûcher pour tontes les deux. » Ce dernier trait désarçonna 
le philosophe , et lui 6ta l'espérance de Jamais attraper le 
Phrygien. 

Or ce n'était pas seulement avec son maître qu'Ésope 
trouvait occasion de rire et de dire de bons mots. Xantns 
l'avait envoyé en certain endroit : il rencontra en chemin 
le magistrat, qui lai demanda où il allait. Soit qu'Ésope 
fût distrait, ou pour une 'autre raison, il répondit qu'il 
n'en savait rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévé- 
rence cette réponse, le fit mener en prison. Gomme les 
huissiers le conduisaient : <e Ne voyez-vous pas , dit-il , que 
J'ai très-bien répondu ? Savais-Je qu'on me ferait aller où 
Je vas? » Iio magistrat le fit relâcher, et trouva Xantus 
heureux d'avoir un esclave si plein d'esprit. 

Xantus , de sa part , voyait par là de quelle importance il 
lui était de ne point affranchir Ésope, et combien la posses- 
sion d'un tel esclave lui faisait d'honneur. Môme un Jour 
faisant la débauche avec ses disciples, Ésope,, qui les ser- 
vait , vit que les fumées leui* échauffaient déjà la cervelle, 
aussi bien au maître qu'aux écoliers. « La débauche de 
vin , leur dit-il, a^trois degrés : le premier, de volupté; le 
second, d'ivrognerie; le troisième, de fureur. » On se 
moqua de son observation, et on continua de vider les 
pots. Xantus s'en donna Jusqu'à jperdre la raison et à se 
vanter qu'il boirait la mer. Cela fit rire la compagnie. 
Xantus soutint ce qu'il avait dit , gagea sa maison qu'il 
boirait la mer tout entière; et, pour assurance de la ga- 
geure , il déposa l'anneau qu'il avait au doigt. 

Le Jour suivant , que les vapeurs de Bacchus furent dis- 
sipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus re- 
trouver son anneau > lequel il tenait fort cher. Ésope lui 
dit qu'il était perdu , et que sa maison l'était aussi par la 
gageure qu'il avait faite. Voilà le philosophe bien alarmé : 
il pria Ésope de lui enseigner une défaite. Ésope s'avisa 
de celle-ci: 



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■ 



LE PHRYGIEN 27 

Quand le ]oiir qu'on avait pris pour r«xéention de la 
gageure fut arrivé, tout le peuple de Samos accourut au 
rivage de la mer pour être témoin de la honte du philo- 
sophe. Celui de ses disciples qui avait gagé contre lui 
triomphait déjà. Xantus dit à l'assemblée : < Messieurs , 
j'ai gagé véritablement que je boirais toute la mer, mais 
non pas les fleuves qui entrent dedans; c'est pourquoi , 
que celui qui a gagé contre moi détourne leurs cours, et 
puis je ferai ce que je me suis vanté de faire. » Chacun 
admira l'expédient que Xantus avait trouvé pour sortir 
à son honneur d'un si mauvais pas. Le disciple confessa 
qu'il était vaincu , et demanda pardon à son maître. Xan- 
tus fut reconduit jusqu'en son logis avec acclamations. 

Pour récompense, Ésope lui demanda la liberté. Xantus 
la lui refusa, et dit que le temps de l'affranchir n'était pas 
encore venu ; si toutefois les dieux l'ordonnaient ainsi , 11 
. j consentait : partant qu'il prît garde au premier présage 
qu'il aurait étant sorti du logis ; s'il était heureus, et que, 
par exemple , deux corneilles se présentassent à sa vue , la 
liberté loi serait donnée; s'il n'en voyait qu'une, qu'il ne 
se lassât point d'être esclave. Ésope sortit ausritôt. Son 
maître était logé à l'écart, et apparemment vers un lieu 
couvert de grands arbres. A peine notre Phrygien fut hors, 
qu'il aperçut deux corneilles qui s'abattirent sur le plus 
haut. Il en alla avertir son maître , qui voulut voir lui- 
même s'il disait vrai. Tandis que Xantus venait , l'une des 
corneilles s'envola. « Me tromperas -tu toujours? dit -il a 
Ésope. Qu'on lui donne leô étrivières. » L'ordre fut exé- 
cuté. Pendant le supplice du pauvre Ésope, on vint inviter 
Xantus à un repas : il promit qu'il s'y trouverait. < Hélas I 
s'écria Ésope, les présages sont bien menteurs! moi, qui 
ai vu deux corneilles, je suis battu; mon maître, qui 
n'en a vu qu'une, est prié de noce. » Ce mot plut telle- 
ment à Xantus , qu'il commanda qu'on cessât de fouetter 
Ésope ; mais quant à la liberté , il ne pouvait se résoudre à la 
lui donner, encore qu'il lui la promît en diverses occasions. 

Un jour ils se promenaient tous deux parmi de vieux 
monuments , considérant avec beaucoup de plaisir les in- 
scriptions qu'on y avait mises. Xantus en aperçut une qu'il 
ne put entendre , quoiqu'il demeurât longtemps à en cher- 
cher l'expUcation. Elle était composée des premières lettres 
de certains mots. Le philosophe avoua ingénument que 



28 VIE D'ÉSOPE 

oeU passait son esprit. < Si ]e vous fais trouver un trésor 
par le moyen de ces lettres, lui dit Ésope , quelle recom- 
pense aural-]e ? » Xantus lui promit la liberté et la moitié 
du trésor. € Elles signifient , poursuivit Ésope , qu'à quatre 
pas de cette colonne nous en rencontrerons un. » En effet , 
ils le trouvèrent après avoir creusé quelque peu dans la 
terre. Le philosophe fut sommé de tenir parole ; mais il 
reculait toujours. € Les dieux me gardent de t'aflranchir, 
dit-il à Ésope, que tu ne m*aies donné avant cela l'intel- 
ligence de ces lettres! ce me sera un autre trésor plus pré- 
deux que celui que nous avons trouvé. — On les a ici 
gravées ) poursuivit Ésope, conmie étant les premières 
lettres de ces mots : Apobas, Bêmata, etc., c'est-à-dire : 
Si vous reculez quatre itas , et que vous creusiez , vous 
trouverez un trésor. — Puisque tu es si subtil , reprit Xan- 
tus, j'aurais tort de me défaire de toi : n'espère donc pas 
que je t'affranchisse. — Et mol, répliqua Ésope, Je vous 
dénoncerai au roi Denys ; car c'est à lui que ce trésor ap- 
partient ; et ces mêmes lettres commencent d'autres mots 
qui le signifient, i Le philosophe, intimidé , dit au Phrygien 
qu'il prit sa part de l'argent , et qu'il n'en dît mot. De quoi 
Esope déclara ne lui avoir aucune obligation, ces lettres 
ayant été choisies do telle manière qu'elles enfermaient 
un triple sens, et signifiaient encore : « En vous en al- 
lant, vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré. » 
Dès qu'ils furent de retour, Xantus commanda qu'on en- 
fermât le Phrygien, et qu'on lui mit les fers aux pieds, 
de crainte qu'il n'allftt publier cotte aventure. < Hélas I 
s'écria Ésope, est-ce ainsi que les philosophes s'acquittent 
de leurs promesses? Mais faites ce que vous voudrez, il 
faudra que vous m'affranchissiez malgré vous. » 

La prédiction se trouva vraie. Il arriva un prodige qui 
mit fort en peine les Samlens. Un aigle enleva l'anneau 
public (c'était apparemment quelque sceau qu'on apposait 
aux délibérations du conseil), et le fit tomber au sein d'un 
esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus , et comme 
étant philosophe , et comme étant un des premiers de la 
république. Il demanda du temps, et eut recours à son 
oracle ordinaire : c'était Ésope. Celui-ci lui consciUa de le 
produire en public , parce que , s'il rencontrait bien , l'hon- 
neur en serait toujours à son maître; sinon, il n'y aurait 
que l'eBcUve de blâmé. Xantus approuva la chose , et le 



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LE PHRYGIEN 29 

fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu'on le vit, 
chacun s'éclata de rire : personne ne s'imagina qu'il pût 
rien partir de raisonnable d'un homme fait de cette ma- 
nière. Ésope leur dit qu'il ne fallait pas considérer la 
forme du vase , mais la liqueur qui y était renfermée. Les 
Samiens lui crièrent qu'il dtt donc sans crainte ce qu'il 
jugeait de ce prodige. Ésope s'en excusa sur ce qu'il n'o- 
sait le faire. « La Fortune, disait-il, avait mis un débat 
de gloire entre le maître et l'esclave : si l'esclave disait 
mal , il serait battu ; s'il disait mieux que le maître , il 
serait battu encore. ' Aussitôt On pressa Xantus de l'af- 
franchir. Le philosophe résista longtemps. A la fin le pré- 
• vôt de la ville le menaça de le faire de son ofllce , et en 
vertu du pouvoir qu'il en avait comme magistrat : de façon 
que le philpsophe fut obligé de donner les mains. Cela 
fait, Ésope dit que les Samiens étaient menacés de ser- 
vitude par ce prodige, et que l'aigle enlevant leur sceau 
ne signifiait autre chose qu'un roi puissant qui voulait 
les assujettir. 

Peu de temps après, Crésus, roi des Lydiens, fit dé- 
noncer à ceux de Samos qu'ils eussent à se rendre ses tri- 
butaires : sinon qu'il les y forcerait, par les armes. La plu- 
part étaient d'avis qu'on lui obéît. Ésope leur dit que la 
Fortune présentait deux chemins aux hommes : l'un de 
liberté, rude et épineux au conunencement , mais dans la 
suite très -agréable; l'autre d'esclavage, dont les com- 
mencements étaient plus aisés, mais la suite laborieuse. 
C'était conseiller assez intelligiblement aux Samiens de 
défendre leur liberté, ns renvoyèrent l'ambassadeur de 
Crésus avec peu de satisfaction. 

Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui 
dit que tant qu'ils auraient Ésope avec eux, il aurait 
peine à les réduire à se» volontés , vu la confiance qu'ils 
avaient au bon sens du personnage. Crésus le leur envoya 
demander, avec la promesse de leur laisser la liberté s'ils 
le lui livraient. Les principaux de la ville trouvèrent ces 
conditions avantageuses , et ne crurent pas que leur repos 
leur coûtât trop cher quand ils l'achèteraient aux dépens 
d'Ésope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment en leur 
contant que , les loups et les brebis ayant fait un traité 
de paix, celles-ci donnèrent leurs chiens pour otages. 
Quand elles n'eurent plus de défenseurs» les loups les 

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30 VIE D'ESOPE 

étranglèrent avec moins de i^lne qu'ils ne faisaient. Cet 
apologue fit son effet : les Samlens prirent une délibéra- 
tion toute contraire à celle qu'ils avalent prise. Ésope 
voulut toutefois aller vers Çrésns^et dit qu'il les servirait 
plus utilement étant près du roi que s'il demeurait à Samos. 

Quand Grésus le vit, il s'étonna qu'une si chétive créa- 
ture lui eût été d'un si grand i>bstacle. < Quoi I voilà celui 
qui fait qu'on s'oppose à nies volontés I > s'écria-t-il. Ésope 
se prosterna à ses pieds. « Un homme prenait des sanie- 
relies, dit -il; une cigale lui tomba sous la main. H s'uu 
allait la tuer comme il avait fait des sauterelles. < Que 
vous ai- je fait? dit -elle à cet homme : je ne ronge point 
vos blés ; je ne vous procure aucun dommage ; vous ne 
trouverez en mol que la voix , dont je me sers fort inno- 
cemment. D Grand roi, je ressemble à cette cigale : je n'ai 
que la voix-, et je ne m'en suis point servi pour vous 
offenser. » Grésus, touché d'admiration et de pitié, non- 
seulement lui pardonna, mais 11 laissa en repos les Sa- 
mlens à sa considération. 

En ce temps -là le Phrygien composa ses fables, les- 
quelles il laissa au roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers 
les Samlens , qui donnèrent à Ésope de grands honneurs. 
Il lui prit aussi envie de voyager et d'aller par le monde, 
s'entretenant de diverses choses avec ceux qu'on appelait 
philosophes. Enfin 11 se mit en grand crédit près de Ly- 
cérus , roi de Babylone. Los rois d'alors s'envoyaient les 
uns aux autres des problèmes à résoudre sur toute sorte 
de matières, à condition de se payer une espèce de tribut 
ou d'amende, selon qu'ils répondraient bien ou mal aux 
questions proposées; en quoi Lycérus, assisté d'Ésope, 
avait toujours l'avantage, et se rendait illustre parmi les 
autres , soit à résoudre , soit à proposer. 

Cependant notre Phrygien se maria, et, ne pouvant 
avoir d'enfant, il adopta un jeune homme d'extraction 
noble, appelé Ennus. Celui-ci le paya d'ingratitude, et 
fut si méchant que d'oser souiller le lit de son bienfaiteur. 
Cela étant venu à la connaissance d'Ésope , il le chassa. 
L'autre, afin de s'en veusjer, contrefit des lettres par les- 
quelles il semblait qu'Ësr;i o eût intelligence avec les rois 
qui étaient émules de Lycérus. Lycérus , persuadé par le 
cachet et par la signatui'e de ces lettres , commanda à un 
de ses officiers nommé Hermippus que , sans chercher de 



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LE PHRYGIEN 31 

pliiB grandes preuTes, il ftt mourir promptement le traître 
Ésope. Cet Hermlppus , étant ami du Phrygien , lai sauva 
la Tio , et, à rinsu de tout le monde , le nourrit longtemps 
dans un sépulcre, Jusqu'à ce que Necténabo, roi d'Égjpte, 
sur le bruit de la mort d'Ésope , crut à l'avenir rendre Ly- 
cérus son tributaire. Il osa le provoquer, et le défia de lui 
envoyer des architectes qui sussent bâtir une tour en l'air, 
et , par môme moyen , un homme prêt à répondre à toutes 
sortes de questions. Lycérus ayant lu les lettres et les ayant 
communiquées aux plus habiles de son État , chacun d'eux 
demeura court , ce qui fit que le roi regretta Ésope. Quand 
Hermlppus lui dit qu'il n'était pas mort, il le fit venir. Le 
Phrygien fut très-bien reçu , se Justifia et pardonna à En- 
nus. Quant à la lettre du roi d'Egypte , il n'en fit que rire , 
et manda qu'il enverrait au printemps les architectes et 
le répondant à toutes sortes de questions. Lycérus remit 
ÉsQpe en possession de tous ses biens , et. lui fit livrer En- 
nus pour en faire ce qu'il voudrait. Ésope le reçut comme 
son enfant, et, pour toute punition, lui recommanda d'ho- 
norer les dieux et son prince, se rendre terrible à ses 
ennemis, facile et commode aux autres; bien traiter sa 
femme , sans pourtant lui confier son secret ; parler peu , 
et chasser de chez soi les babillards; ne se point laisser 
abattre au malheur, avoir soin du lendemain , car il vaut 
mieux enrichir ses ennemis par sa mort que d'être impor- 
tun à ses amis pendant son vivant ; surtout n'être point 
envieux du bonheur ni de la vertu d'autrui , d'autant que 
c'est se faire du mal à soi-même. Ennus, touché de ces 
avertissements et de la bonté d'Ésope, comhie d'un trait qui 
lui aurait pénétré le cœur, mourut peu de temps après. 
Pour revenir au défi de Necténabo , Ésope choisit des 
aiglons, et les fit instruire (chose difficile à croire) ; il les 
fit, dis -Je, instruire à porter en l'air chacun un panier 
dans lequel était un feune enfant. Le printemps venu , 11 
s'en alla en Egypte avec tout cet équipage , non sans te- 
nir en grande admiration et en attente de son dessein les 
peuples chez qui il passait! Kecténabo , qui , sur le bruit 
de sa mort, avait envoyé l'énigme, fut extrêmement sur- 
pris de son arrivée. Il ne s'y attendait pas, et ne se fût 
Jamais engagé dans un tel défi contre Lycérus , s'il eût cru 
Ésope vivant. H lui demanda s'il avait amené les archi- 
tectes et le répondant. Ésope dit que le répondant était lui- 



32 VIE D'ÉSOPE 



e f et qu'il ferait voir les architectes qaand il serait 
sur le Heu. On sortit en pleine campagne , où les aigles 
enlevèrent les paniers avec les petits enfants, qui criaient 
qu'on leur donnât du mortier, des pierres et du bois. 
« Vous voyez , dit Ésope à Necténabo , Je vous ai trouvé 
dés ouvriers; fournissez-leur des matériaux. » Necténabo 
avoua que Lycérus était vainqueur. Il proposa toutefois 
ceci à Ésope : < J'ai des cavales en Egypte qui entendent 
le hennissement des chevaux qui sont devers Babylone. 
Qu'avez -vous à répondre là-dessus? » Le Phrygien remit 
sa réponse au lendemain ; et , retourné qu'il fut au logis, 
il commanda à des enfants de prendre un chat et de le 
mener fouettant par les rues. Les Égyptiens, qui adorent 
cet animal, se trouvèrent extrêmement scandalisés du trai- 
tement qu'on lui faisait. Ils l'arrachèrent des mains des 
enfants , et allèrent se plaindre au roi. On fit venir en sa 
présence le Phrygien.* Ne savez-voua pas, lui dit le nol, 
que cet animal est un de nos dieux ? Pourquoi donc le fai- 
tes-vous traiter de la sorte? — C'est pour l'offense qu'il a 
commise envers Lycérus, reprit Ésope; car la nuit der- 
nière il a étranglé un coq extrêmement courageux , et qui 
chantait à toutes les heures; — Vous êtes un menteur, 
repartit le roi : comment serait -11 possible que ce chat 
eût fait en si peu de temps un si long voyage ? — Et com- 
ment est -il possible, reprit Ésope, que vos Juments en- 
tendent de si loin nos chevaux hennir ? » 

Bn suite de cela , le roi fit venir d'HéliopoU^ certains 
personnages d'es]^rit subtil , et savants en questions énlg- 
matlques. H leur fit un grand régal , où le Phrygien fut 
invité. Pendant le repas, ils proposèrent à Ésope, diverses 
choses, celle-ci entre autres : Il y a un grand temple qui 
est appuyé sur une colonne entourée de douze villes , cha- 
cune desquelles a trente arcs-boutants , et autour de ces 
arcs -boutants se promènent. Tune après l'autre, deux 
femmes , l'une blanche , l'autre noire. « Il faut renvoyer, 
dit Ésope , cette question aux petits enfants de notre pays. 
Le temple est le monde ; la colonne, l'an ; les villes , ce 
sont les mois, et les arcs-boutants, les Jours, autour des- 
quels se promènent alternativement le Jour et la nuit. » 

Le lendemain, Necténabo assembla tous ses amis, c Souf- 
frirez -vous, leur dit -il, qu'une moitié d'homme, qu'un 
avorton soit la cause que Lycérus remporte le prix, et 



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LE PHRYGIEN 33 

que ]*aie la confusion pour mon partage? )» L'un d'eux 
s'aTlsa de demander à Ésope qu'il leur fît des questions 
de cUoses dont ils n'eussent Jamais entendu parler. Ésope 
écrivit une cèdule par laquelle Necténabo confessait de- 
voir deux mille talents à Lycérùs. La cédale fut mise entre 
les mains de Necténabo toute cachetée. Avant qu'on l'ou- 
vrît, lés amis du prince soutinrent que la chose contenue 
dans cet écrit était de leur connaissance. Quand on l'eut 
ouverte , Necténabo s'écria : « Voilà la plus grande faus- 
seté du monde , Je vous en prends h témoin tous tant que 
vous êtes. — n est vrai , repartirent - ils , que nous n'en 
avons Jamais entendu parler. — J'ai donc satisfait à votre 
demande , » reprit Ésope. Necténabo le renvoya comblé de 
présents, tant pour lui que pour son maître. 

Le séjour qu'il fit en Egypte est peut-être cause que 
quelques-uns ont écrit qu'il fat esclave avec Rhodopé, 
celle -là ç^i fit élever une des trois pyramides qui sub- 
sistent encore , et qu'on voit avec admiration : c'est la . 
plus petite , mais celle qui est bâtie avec le plus d'art. 

Ésope, à son retour dans Babylone , fut reçu de Lycérus 
avec de grandes démonstrations de Joie et de bienveil- 
lance : ce roi lui fit ériger une statue. L'envie de voir et 
d'apprendre le fit renoncer à tous ces honnears. Il quitta 
la cour de Lycérus , où il avait tous les avantages qu'on 
peut souhaiter, et prit congé de ce prince pour voir la 
G^rèce encore une fois. Lycérus ne le laissa point partir 
sans embrassements et sans larmes, et sans lui faire pro- 
mettre sur les autels qu'il reviendrait achever ses Jours 
auprès de lui. 

Entre les villes où il s'arrêta , Delphes fut une des prin- 
cipales. Les Delphiens l'écoutèrent fort volontiers , mais 
Ils ne lui rendirent point d'honneurs. Ésope , piqué de ce 
mépris , les compara aux bâtons qui flottent sur l'onde : 
on s'imagine de loin que c'est quelque chose de considé- 
rable , de près on trouve que ce n'est rien. La comparaison 
lui coûta cher. Les Delphiens en conçurent une telle haine 
et un si violent désir de vengeance (outre qu'ils crai- 
gnaient d'être décriés par lui), qu'ils résolurent de l'ôter du 
monde. Pour y parvenir, ils cachèrent parmi ses bardes 
un de leurs vases sacrés, prétendant que par ce moyen 
ils convaincraient Ésope de vol et de sacrilège, et qu'ilu 
le condamneraient à la mort. 

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34 VIE D'ÉSOPE LE PHRYGIEN 

Comme il fut sorti de Delphes et qu'il eut pris le che- 
min de la Phodde, les Delphlens accoururent comme 
gens qui étaient en peine. lis l'accusèrent d'avoir dérobé 
leur yase. Ésope le nia avec des serments; on chercha 
dans son équipage, et il fut trouvé. Tout ce qu'Ésope put 
dire n'empêcha point qu'on ne le trait&t comme un crimi- 
nel inf&me. Il fut ramené à Delphes chargé de fers, mis 
dans les cachots , puis condamné à être précipité. Bien 
ne lui servit de se défendre avec ses armes ordinaires , et 
de raconter des apologues : les Delphiens s'en moquèrent. 

fn La grenouille , leur dit -il, avait invité le rat à la ve- 
nir voir. Afin de lui faire traverser l'onde , elle l'attacha 
à son pied. Dès qu'il fut sur l'eau , elle voulut le tirer 
au fond , dans le dessein de le noyer, et d'en faire ensuite 
un repas, lie malheureux rat résista quelque peu de temps. 
Pondant qu'il se débattait sur l'eau , un oiseau de proie 
l'aperçut, fondit sur lui, et l'ayant enlevé avec la gre- 
nouille , qui ne put se détacher, il se reput de l'un et de 
l'autre. Cest ainsi, Delphiens abominables, qu'un plus 
puissant que vous me vengera: Je périrai, mais vous pé- 
rirez aussi. » 

C!omme on le conduisait au supplice , il trouva moyen 
de s'échapper, et entra dans une petite chapelle dédiée 
à Apollon. Les Delphiens l'en arrachèrent. « Vous violez 
cet asile, leur dit-il, parce que ce n'est qu'une petite cha- 
pelle; mais un Jour viendra que votre méchanceté ne 
trouvera point de retraite sûre , non pas même dans les 
temples. Il vous arrivera la même chose qu'à l'aigle, la- 
quelle, nonobstant les prières de l'escarbot, enleva un 
lièvre qui s'était réfugié chez lui : la génération de l'aigle 
en fut punie Jusque dans le giron de Jupiter. ]> Les Del- 
phiens , peu touchés de tous ces exemples, le précipitèrent. 

Peu de temps après sa mort, une peste très -violente 
exerça sur eux ses ravages. Ils demandèrent à l'oracle 
par quels moyens ils pourraient apaiser le courroux des 
dieux. I L'oracle leur répondit qu'il n'y en avait point 
d'autre que d'expier leur forfait , et satisfaire aux mânes 
d'Ésope. Aussitôt une pyramide fut élevée. Les dieux ne 
témoignèrent pas seuls^ combien ce crime leur déplaisait : 
les hommes vengèrent aussi] la mort de leur sage. La 
Grèce envoya des commissaires pour en Informer, et en 
fit une punition rigoureuse. 



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36 A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN 

Et qui, faisant fléchir les plus superbes tètes. 
Comptera désormais ses jours par des conquêtes. 
Quelque autre te dira d'une plus forte voix 
Les faits de tes aïeux et les vertus des rois. 
Je vais t'entretenir de moindres aventures, 
Te tracer en ces vers de légères peintures ; 
Et si de t'agréer je n'emporte le prix. 
J'aurai du moins Thonneur de l'avoir entrepris. 




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38 FABLES 

Elle alla crier famine 
Chez la fourmi, sa voisine, 
La priant de loi prêter 
Quelque grain pour subsister 
Jusqu'à la saison ppuvelle. — 
Je vous palrai, lui dit- elle. 
Avant Tout (1), foi d'animal , 
Intérêt et pnncipal. 
La fourmi n'est pas prêteuse , . 
C'est là son moindre défaut (i). — 
Ooe faisiez -vous au temps chaud? 
Dit- elle à cette emprunteuse. — 
Nuit et jour à tout venant 
Je chantais 2 ne vous déplaise. — 
Vous chantiez, j'en suis fort aise! 
£h bien, dansez maintenant (3). 

(1) Temps de la moisson , ainsi appelé da mois d'août, qai 
est celai de la récolte. 

(2) C'est-à-dire que le défaut d'être prêteuse est celui qu'elle 
a le moins. La phrase est ironique , et dire que la fourmi n'a 
pas ce défaut, revient à dire (|a'elle n'a pas cette qualité. 

(3) La réponse de la fourmi est dure, et ne doit pas être 
prise pour modèle ; mais la cigale mérite ce qui lui arrive ; et 
c'est là toute la moralité de cette fable. La Fontaine veut nous 
prémunir contre la paresse et l'imprévoyanee en nous mon- 
trant quelles en sont les suites funestes. 



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LIVRE I 39 



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/iO FABLES 

Et, pour moutrer sa belle voix, 
Il ou\Te un larf?^bec, laisse tomber sa proie (1). 
Le renard s'en saisit, et dit : Mon bon Monsieur, 

Apprenez que tout flatteur (2) 
Vit aux dépens de celui qui V écoute : 
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute{i). 

Le corbeau, bonleux et confus, 
Jura, mais un peu tard, qu'on ne Ty prendrait plus (4) . 



III 

La Grenouille qui veut se faire aussi grosse 
que le Bœuf- 
Une grenouille vit un bœuf 
Qui lui sembla de belle taille. 

(1 ) « Ce ver» est admirable ; l'harmonie seule en fait image. 
Je vois un grand vilain bec ouvert, j'entends tomber lé fro- 
mage à travers les branches. » (J.-J. Rousseau.) 

(2) Flatteur ne rime pas avec monsieur. La rime, se compo- 
sant de deux5ons semblables, s'adrest^e avant tout à l'oreille. 
La rime qui n'est que pour les yeux n'est pas une rime. 

(3] (< Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de 
celui qui proliie de la eollise. »> (Cbamforl.) 

(4) <( La conséquence qu'on peut tirer de cette fable n'est 
pas plus dangereuse que celle de la précédente ; car topt le 
monde rit du corbeau qui se laisse tromper, sans faire plus 
""«i cas du renard. » (Ch. Nodier.) . 

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LIVRE I 41 

Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf. 
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille (1) 

Pour égaler l'animal en grosseur; 

Disant: Regardez bien, ma sœur; 
Est-ce assez? dites-moi ; n'y suis-je point encore? — 
Nenni.— M'y voici donc? — Point du tout. — M'y voilà (2)? 
— Vous n'jôa approchez point. La chétive pécore 

S'enfla si bien qu'elle creva. 

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : 
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs; 
Tout petit prince a des ambassadeurs ; 
Tout marquis veut avoir des pages. 



Les deux Mulets. 

Deux mulets cheminaient, l'un d'avoine chargé, 
L'autre portant l'argent de la gabelle 13). 

Celui-ci', glorieux d'une charge si belle, 

N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé. 
Il marchait d'un pas relevé , 
Et faisait sonner sa sonnette (4) ; 
Quand l'ennemi se présentant. 
Comme il en voulait à l'argent. 

Sur le mulet du fisc (5) une troupe se jette, 
Le saisit au frein et l'arrête. 
Le mulet, en se défendant, 

Se sent percer de coups; il gémit, il soupire. 

Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avait promis? 

Ce mulet qui me suit du danger se retire, 

(i) Remarquez la gradation pittoresque de ce vers. 

(2) C'est à Horace que la Fontaine doit ce dialogue plein de 
naturel et de vivacité. 

(3) Mot par lequel on désignait autrefois l'impôt sur le sel. 
U) Vers heureux d'harmonie imitative. 

^5) Proprement le trésor du prince , et par suite le tré-- 
puDlic. 

.y u..uùy Google 



42 FABLES 

Et moi l'y tombe et je péris ! 
Ami, \m dit son camarade, 

Iln'eâtpas toujoun's bon d'avoir un haut emploi: 
Si tu n avais servi qu'un meunier, comme moi. 
Tu ne serais pas si malaide. 



V 
Le Loup et le Chien. 

Un loup n'avait que les os et la peau. 

Tant les chiens faisaient bonne garde. 
Ce loup rencontre un do^e aussi puissant que beao, 
Gras, poli (1), qui s'était fourvoyé (2) par mégarde. 

L'attaquer. le mettre en quartiers. 

Sire loQD l'eût fait volontiers ; 

Mais il fallait livrer bataille. 

Et le matin était de taille 

A se défendre hardiment. 

Le loup donc l'aborde humblement, 
Entre en propos . et lui fait compliment 

Sur son emnonpoint, qu'il admire. 

11 ne tiendra qu'à vous, beau sire, 

(1) Poli est pris ici dans le sens propre, et veut dire : qui 
a le poil lisse, qui est luisarU de graisse. 

(*' ^8»'*- o,„„,., Google 



LIVRE I 43 

D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien. 

Quittez les bois, tous ferez bien : 

Vos pareils y sont misérables, 

Cancres, hères (1) et pauvres diables , 
Dont la condition est de mourir de faim. 
Qat, quoi ! rien d'assuré ! point de franche lippée (2) ! 

Tout à la pointe de l'épée (3)! 
Suivez-moi, vous aurez un bien mipiUeur destin. 

Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire? 
Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens 

Portants (4) bâtons, et mendiants; 
Flatter ceux du logis, à son maître complaire : 

Moyennant quoi votre salaire 
Sera force reliefs (5) de toutes les façons. 

Os de poulets, os de pigeons. 

Sans parler de mainte caresse. 
Le loup déjà se forge ime félicité 

Qui le fait pleurer de tendresse. 
Chemin faisant il vit le cou du chien pelé. 
Qu'est-c«là? lui dit-il.— Rien.— Quoi! rien!— Peu de chose. 
— Mais encor? — Le coUier dont je suis attaché 
De ce que vous voyez (6) est peut-être (7) la cause. — 

(1) Cancre. « Terme de mépris on de compassion, dont on 
se sert pour désigner un homme sans fortune, ef qui ne peut 
faire ni bien ni mal àpersonne.Ce sens est peu usité.» (Acad.) 
Jlère se dit par dérision d'un homme sans mérite, sans con- 
sidération , sans fortune. On ne l'emploie guère que dans la 
locution : pauvre hère i c^est un pauvre hère. (Ibid.] Selon les 
uns , ce mot vient du latin herus , maître ; selon d'autres , de 
l'allemand herr, seigneur. C'est par antiphrase qu'en passant 

■ ^'xvD» langue dans une autre il a pris cette acception injurieuse. 

(2) Uppée» mot formé de notre vieux mot lippe, qui signifie 
lèvre, comme bouchée est formé de bouche. 

(3J Tout à la pointe de l'épée I c'est-à-dire tout est incertain. 

(4) Portante bâtons serait maintenant une faute. Le parti- 
cipe présent n'est variable qu'autant qu'il marque un état, 
c'est-à-dire qu'autant que de verbe il devient adjectif. Quand 
il marque une action, il -est invariable. Cette règle ne faisait 
pas encore loi du temps delà Fontaine. 



(5) Relief», restes d'un repaï. 



j De ce que vous voyez, <( II a peur de prononcer le mot.» 
(GaïUon.) 

(7) Peut-être est plaisant. Le chien cherche à se dissimuler 
à lai-mème la cause de son accident, qu*il connaît d'ailleurs 
parfaitement. 



4/i FABLES 

Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas 

Où vous voulez? — Pas toujours; mais qu importe? 
— Il importe si bien que de tous vos repas 

Je neveux eu aucune sorte. 
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. 
Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor. 



VI 

I-a Génisse, là Chèvre et la Brebis, 
en société avec le Lion (1). 

La génisse , la chèvre et leur sœur la brebis , 

Avec un fier lion, seigneur du voisinage. 

Firent société, dit-on, au temps jadis (2), 

Et mirent en commun le gain et le gommage. 

Dans les lacs (3) de la chèvre un cerf^se trouva pris. 

Vers ses associés aussitôt elle envoie. 

Eux venus, le lion par ses ongles compta , 

Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie. 

Puis en autant de p^ts le cerf il dépeça; 

Prit pour lui la première en qualité de sire. 

Elle doit être à moi, dit-il; et la raison , 

C'est que je m'appelle lion : 

A cela l'on n'a rien à dire. 
La seconde par droit me doit échoir encor : 
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du çlus fort. 
Comme le plus vaillant je prétends la troisième. 
Si quelqu'une de vous toucne à la quatrième. 

Je l'étranglerai tout d'abord. 

(i) Cette société manque tout à fait de naturel et de vrai- 
semblance. 

(2) Jadis est mis ici comme adjectif. 

(3) iMCSf qui s'écrivait autrefois laqs, vient du latin laqueus, 
lacet , piège. — Mais nn cerf pris par une chèvre ! 



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LIVRE I - 45 

VII 

I^a Besace. 

Jupiter (1) dit un jour : Que tout ce qui respire 
S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur (2). 
Si dans son composé quelqu un trouve à redire. 

Il peut le déclarer sans peur; 

Je mettrai remède à la chose. 
Venez, singe ; parlez le premier, et pour cause. 
Voyez ces animaux, faites comparaison 

De leurs beautés avec les vôtres. 
Êtes-vous satisfait? — Moi! dit-il; pourquoi non? 
N'ai-je pas guatre pieds aussi bien q.ue les autres (3)? 
Mon portrait jusau'ici ne m'a rien reproché : 
Mais pour mon frère Tours, on ne Ta qu'ébauché; 
Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. 
1,'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre. 
Tant sans faut : de sa forme il se loua très-fort; 
Glosa (4) sur l'éléphant, dit qu'on pourrait encor 
Ajouter à sa queue; ôter à ses oreilles ; 
Que c'était une masse informe et sans beauté. 

L'éléphant étant écouté, 
Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles : 

Il jugea qu'à son appétit (5) 

Dame baleine était trop grosse. 
Dame fourmi trouva le ciron (6) trop petit. 

Se croyant, pour elle, un colosse. 
Jupin (7) les renvoya s'étant censurés tous, 

(1) Le rot des dieux du paganisme. Il était fils de Saturne 
et de Rbée. 

(i) Début solennel et bien convenable dans la bouche du 
maître des dieux. 

(3) Réponse d'une malice plaisante : comme s'il suffisait 
d'avoir quatre pieds pour être parfait! 

(4) Trouva k redire. 

f5; C'est*à-dire à son gré. 

^6^ Animal d'une petitesse extrême. 

(7) Le même que Jupiter, mais d'un emploi plus familier. 



46 FABLES 

Du reste, contents d'eux. Mais , parmi les plus fous , 
Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes , 
Lynx (1) envers nos pareils , et taupes envers nous, 
Nous nous pardonnons tout^et rien aux autres hommes: 
On se voit d'un autre œil qu on ne voit son prochain. 

Le fabricateur souverain 
Nous créa besaciers (2) tous de même manière, 
Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui: 
Il fit pow nos défauts la poche de derrière , 
Et celle de devant pour les défauts d'autrui. 



VIII 
X4'HirondeUe et les petits Oiseaux. 

Une hirondelle en ses voyages 
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu 

Peut avoir beaucoup retenu. 
Celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages , 

(l) Le lynx est le plus clairvoyant des animaux, et la taupe 
est presque aveugle. 
{£) Mot créé par la Fontaine , et d'un send clair. 

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LIVRE I . 47 

Et, devant qu'ils (1) fussent éclos, 

Les annonçait aux matelots. 
Il arriva qu'au temps que la chanvre (2) se sème ; 
Elle vit un manant (3) en couvrir mamts sillons. 
Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons : 
Je vous plains; car, pour moi, dans ce péril extrême 
Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin. 
Voyez- vous cette main qui par les airs chemine? 

Un jour viendra, qui n'est pas loin. 
Que ce qu'elle répand sera votre ruine. 
De là naîtront engins (4) à vous envelopper, 

Et lacets pour vous attraper. 

Enfin mainte et mainte macnine 

Qui causera dans la saison 

Votre mort ou votre prison : 

Gare la cage ou le chaudron ! 

C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle, 

Mangez ce grain, et croyez-moi. 

Les oiseaux se moquèrent d'elle : 

Ils trouvaient aux champs trop, de quoi (5). 

Quand la chènevière (6) fut verte. 
L'hirondelle leur dit : Arrachez brin à brin 

Ce qu'a produit ce maudit grain , 

Ou soyez sûrs de votre perte. 
Prophète de malheur! babillarde! dit-on, 

Le bel emploi que tu nous donnes ! 

Il nous faudrait mille personnes 

Pour éplucher tout ce canton. 

La chanvre étant tout à fait crue: 
L'hirondelle ajouta : Ceci ne va pas bien; 

Mauvaise graine est tôt venue. 
Mais, puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien, 

(i) Devant que n'est plus français, et avait déjà vieilli du 
temps de la Fontaine ; mais c'esl à dessein que le fabuliste 
recourt à ces vieux idiotismes , qui donnent à son style un 
air d'aimi^Ie négligence. 

(2| Chanvre était autrefois masculin et féminin. 

(3) Ce mot, oui ne signifiait que paysan, est aujourd'hui 
UQ terme de mépris , et désigne un homme grossier et mal 
élevé. 

U) Vieux mot qui signifie pièges, 

(5) Trop abondamment de quoi se nourrir. 

(6) Champ où Ton a semé du chanvre. 

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48 . FABLES 

Dès que vous verrez que la terre 

Sera couverte, et qu'à leurs blés 

Les gens n'étant plus occupés 

Feront aux oisillons la guerre ; 

Quand reginglettes (1) et réseaux 

Attraperont petits oiseaux, 

Ne volez plus de place en place. 
Demeurez au logis, ou changez de climat : 
Imitez le canard, la grue et la bécasse. 

Mais vous n'êtes pas en état 
De passer, comme nous , les déserts et les ondes, 

Ni d'aller chercher d'autres mondes ; 
C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sur, 
C'est de vous renfermer au trou de quelque mur. 

Les oisillons, las de l'entendre, 
Se mirent à jaser aussi confusément 
Que faisaient lesTroyens quand la pauvre Gassandre(2) 

Ouvrait la bouche seulement. 

Il en prit aux uns comme aux autres (3) : 
Maint oisillon se vit esclave retenu. 

Nous n'écoutons d'instincts queceux qui sont les nôtres. 
Et ne croyons le mal que quand il est venu. 



IX 

Le Rat de ville et le Hat des champs (4). 

Autrefois le rat de ville 
Invita le rat des champs , 

(1) Machine à prendre les oiseaux. 

(2) Fille de Priam, prédit les malheurs de Troie , et ne fut 
crue de personne. 

(3J 11 en prit, c'est-à-dire il en arriva. 

(4) Horace avait traité le même sujet Sat. 6 du liv. II, 
V. 8U. La Fontaine n'a pas voulu lutter contre un tel modèle, 
et, après le tableau achevé du poète latin, il s'est contenté 
faire une simple esquisse. 



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LIVRE I 49 

D'uue façon fort^civile , 
A des reliefs (1) d'ortolans. 

Sur un tapis de Turquie 
Le couvert se trouva mis. 
Je laisse à penser la vie 
Que firent ces deux amis. 

Le régal fut fort honnête : 
Rien ne manquait au festin ; 
Mais quelqu'un troubla la fête 
Pendant qu'ils étaient en train. 

A la porte de la salle 
Ils entendirent du bruit : 
Le rat de ville détale (2) ; 
Son camarade le suit. 

Le bruit cesse , on se retire : 
Rats en campagne iiussitôt ; 
Et le citadin de dii-e : 
Achevons tout notre rôt. 

C'est assez , dit le rustique (3) ; 
Demain vous viendrez chez moi. 
Ce n'est pas que je me pique 
De tous vos festins de roi; 

Mais rien ne vient m'interrompre ; 
Je mange tout à loisir. 
Adieu donc. Fi du plaisir 
Que la crainte peut corrompre! 

(l) Reliefs. Voyez sur ce mot la note 5 de la page 39. 
[2J Détale y c'est-à-dire s'en va précipitamment. 
h) Le rustique, c'est-à-dire le paysan. Ce mot n'est pl»« 
quadjectif. 



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50 FABLES 



Le Loup et l'Agneau. 

La raison du plus fort est toujours la meilleure (1). 
Nous Vallons montrer tout à Vheure. 

Un aprneau se désaltérait 

DaDS le courant d'une onde pure. 
Un loup survint à jeun, qui cherchait aventure, 

Et que la faim en ces lieux attirait. 
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage? 

Dit cet animal plein de rage : 
Tu seras châtié de ta témérité (2). 
Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté 

Ne se mette pas en colère ; 

Mais plutôt qu'elle considère 

Que je me vas désaltérant 
Dans le courant 

fl) C'est-à-dire la pîus heureuse, celle qui l'emporte bon 
^e , mal gré. Ainsi entendue , cette pensée n'a plus rien de 
choquant. 

(2) Tu seras châtié, etc. Le bon droit de Tagneail et l'in- 
justice du loup se montrent dès le commencement. 



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LIVRE I 51 

Plus de vingt pas aurdessons d'elle; 

Et que, par conséquent, en aucune façon 

Je ne puis troubler sa boisson (1). — 

Tu la troubles! reprit cette bète cruelle; 

Et je sais que de moi tu médis Tan passé. — 

Comment lauraîs-je fait, si je n'étais pas né? 
Reprit l'agneau ; je tette encor ma mère. — 

Si ce n'est toi , c'est donc ton frère. — 
Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens, 
Car vous ne m'épargnez guère, 
Vouç, vos bergers et vos chiens : 
On me l'a dit. Il faut que je me venge. 
Là-dessus au fond des forêts 
Le loup l'emporte, et puis le mange, 
Sans autre forme de procès (2). 



XI 
X4'Hoinxne et son Image. 

POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD (3) 

Un honmie qui s'aimait sans avoir de rivaux 
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde. 
[1 accusait toujours les miroirs d'être faux (4J, 
Vivant plus que content dans son erreur profonde. 
Afin de le guérir, le sort officieux 

Présentait partout à ses yeux 

(1) /e nepuistrouhîersahoisson. L'agnean parle avec calme, 
parce qu'il est innocent. Le loup parle avec violence , parce 
qpi'll est dans son tort. Son langage est sans suite , parce que 
la passion ne raisonne pas. 

(2) Cette fable est un pelit chef-d'œuvre. 

(3) Ami et protecteur de la Fontaine, né en 1613, mort 
en 1680. 11 e^t connu dans les lettres par un livre intitulé 
Maximes et Réflexions morales, dont il est parlé dans les der- 
niers vers de cette fable. 

(4) Il accusait, etc. Cela n'est guère possible, car il ne se 
connaissait que par les miroirs. 



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52 FABLES 

Les conseillers maets (1) dont se servent nos dames ; 
Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands. 
Miroirs aux poches des galants. 
Miroirs aox ceintures des femmes. 
Que fait notre Narcisse (2)? 11 se va confiner 
Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer, 
N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. 
Mais un canal formé par une source pure 

Se trouve en ces lieux écartés : 
Il se voit, il se fâche, et ses yeux irrités 
Pensent apercevoir une chimère vaine (3). 
11 fait tout ce qu'il peut pour éviter celte eau. 
Mais quoi.' le canal est si beau. 
Qu'il ne le quitte qu'avec peine. 

On voit bien oit je veux venir. 
Je parle à toue ; et cette erreur extrême 
Bit un mal que chacun se plaît (f entretenir. 
Notre dme^cest cet homme amoureux de Iw-méme; 
Tant de miroirs, ce sont les sottises d* autrui , 
Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes; 
Et quant au canal, c'est celui 
Que chacun sait, le livre des Maximes (4). 



Xll 

Le Dragon à plusieurs tètes et le Dragon 
à plusieurs queues. 

Un envoyé du Grand Seigneur (5) 
Préférait, dit l'histoire, un jour chez TEmpereur (6), 

(1] Ces conseillers muets sentent un peu le langage des 
précieuses. 

(2) Narcisse , personnage mythologique , qui mourut podr 
s'être trop épris de son image qu'il voyait dans l'eau. Par 
suite on appelle ainsi tout homme infatué de sa beauté. 

(3) Chimère , objet imaginaire et qui n'a rien de réel. 



(4) Allégorie froide et embrouillée! 



, \Grimd Seigneur. On appelle ainsi l'empereur ou sultan 
des Turcs. 

(6) L'Empereur, Titre particulier alors et longtemps encore, 
après au souTerain de l'Allemagne. 



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LIVRE I 53 

Les forces de son maître à celles de TEmpire. 

Un Allemand se mit à dire : 

Notre prince a des dépendants 

Qui de leur chef sont si puissants y 
Que chacun d'eux pourrait soudoyer une armée. - 

Le chiaoQx (1), homme de sens, 

Lui dit : Je sais par renommée 
Ce que chaque électeur (2> peut de monde fournir; 

Et cela me fait souvenir 
D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie. 
J'étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer 
Les cent tètes d*uhe hydre (3) au travers d'une haie. 

Mon san^ commence à se glacer; 

Et je crois qu'à moins on s effraie. 
Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal; 

Jamais le corps de l'animal 
Ne put venir vers moi ni trouver d'ouverture. 

Je rêvais à cette aventure^ 
Quand un autre dragon, qui n'avait qu'un seul chef 
Et bien plus qu'une queue à passer se présente. 

Me voilà saisi derechef 

D'étonnement et d'épouvante. 
Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi : 
Rien ne les empêcha, l'un fit chemin à l'autre. 

Je soutiens qu'il en est ainsi 

De votre empereur et du nôtre (4). 

(1) « Corruption du mot tchaouch. Les tohaouchs sont des 
espèces de messagers d'Etat ou d'envoyés da tohaoucfa-bacfaa, 
qui portent les armes du Grand Seigneur, on introduisent 
en sa présence les ambassadeurs. » (Walckenaer.) 

(2) On appelait électeurs des princes confédérés de l'Alle- 
magne , obligés , en cas de guerre , de fournir un continçent 
d'bommes. — Ce nom leur vient du privilège qu'ils avaient 
d'élire l'Empereur. 

(3) Hydre, nom du serpent fabuleux tué par Hercule dans 
les marais de Leme. 

(4) Ce récit n'est pas une fable , mais une petite histoire 
allégorique. 



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54 FABLES 



XÏIl 

X^s Voleurs et X4'Ane. 

Pour aa àne enlevé deux voleurs se battaient : 
L'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre. 

Tandis que coups de poing trottaient. 
Et que nos champions songeaient à se défendre, 
Arrive un troisième larron, 
Qui saisit maître Aliboron (1). 

Vàne , c'est quelquefois une pauvre province : 

Les voleurs sont tel et tel prince , 
Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois. 
Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois : 
Il est assez de cette marchandise. 
De nul (Veux n*est souvent la province conquise : 
Un quart (i) voleur survient, qui les accorde net 
En se snisissnnt du h'mdet. 



XIV 
Simonide préservé^par les Dieux. 

La louange chatouille et gagne les esprits : 
Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée. 

Simonide (3) avait entrepris 
L'éloge d'un athlète; et, la chose essayée, 

(1] Il parait qu'un avocat plaidant en lafin s'écria un jour: 
Nulla ratio habenda est istorum aliborum. On ne doit pas tenir 
compte de ces alibi. Aliborum est un barbarisme; on appela 
depuis cet avocat maître aliborum^ pour marquer sou igno- 
rance; de là ce nom est passé naturellement à l'àne. 

(2) Un quart j c'est-à-dire un quatrième. Cette expression 
était déjà vieillie en ce sens du temps de la Fontaine. 

(3) Poète élégiaque grec dont il reste seulement quelques 
fragments. Il naquit dans Tile de Céos, l'an 558 avant J.-C, 
et mourut l'an 468. 



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LIVRE ï 55 

Il trouva son sujet plein de récits tout nus. 

Les parents de Tathlète étaient gens inconnus; . 

Son père, un bon bourgeois; lui, sans autre mérite : 

Matière infertile et petite. 
Le i)oëte d'abord parla de son héros. 
Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire, 
Il se jette à côté, se met sur le propos 
De Castor et Poliux (1); ne manque pas d'écrire 
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux ; 
Elève leurs combats, spécifiant les lieux 
Où ces frères s'étaient signalés davantage : 

Enfin l'éloge de ces dieux 

Faisait les deux tiers de l'ouvrage. 
L'athlète avait promis d'en |)ayer un talent (2) ; 

Mais, quand il le vit, le galant 
N'en donna que le tiers, et dit fort franchement 
Que Castor et Poliux acquittassent le reste. 
Faites- vous contenter par ce couple céleste. 

Je vous veux traiter cependant : 
Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie. 

Les conviés sont gens choisis, 

Mes parents, mes meilleurs amis. 

Soyez* donc de la compagnie. 
Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur 
De perdre, outre son dû, le gré de sa louange (3). 

Il vient : l'on festine, l'on mange. 

Chacun étant en belle humeur. 
Un domestique accourt l'avertir qu'à la porte 
Deux hommes demandaient à le voir promptement. 

11 sort de table, et la cohorte 

N'en perd pas un seul coup de dent 
Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge. 
Tous deux lui rendent grâces; et, pour prix de ses vers. 

Us l'avertissent qu'il déloge. 
Et que cette maison va tomber à l'envers. 

La prédiction en fut vraie. 

Un pilier manque, et le plafond. 

Ne trouvant plus rien qui l'étaie , 

(1) Frères jumeaux, demi-dieux de la Fable, et protecteurs 
desathlète?. Il forment au ciel la consteUation des Gémeaux. 
(î) Monnaie aitique valant 5216 fr. 65 cent. 
(3) Le gré, c'est-à-dire l'agrément de sa louange. 



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56 FABLES 

Tombe sur le festin, brise plats et flacons. 

N'en fait pas moins aux échansons. 
Ce ne fut pas le pis ; car, pour rendre complète 

La vengeance due au poëte. 
Une poutre cassa les jambes à l'athlète. 

Et renvoya les conviés 

Pour la pluï)art estropiés. 
ÏhI renommée eut soin de publier l'affaire; , 
Chacun cria : Miracle ! On doubla le salaire 
Que méritaient les vers d'un homme aimé des dieux. 

Ils n'était fils de bonne mère 

Qui, les payant à qui mieux mieux, 

Pour ses ancêtres n'en fît faire. 

Je reviens à mon texte, et dis premièrement 

Qu*on ne saurait manquer de louer largement 

fjfs dieux et leurs pareils; de plus que Melpomène, 

Souvent, sans déroger, trafique de sa peine; % 

Enfin qu'on doit tenir notre art en quelque prix. 

Les grands- se font honneur de i lorsqu'ils nous font grâce- 

Jadis COlympe et le Parnasse 

Etaient frères et bons amis. 



XV 

La Mort et le Malheureux. 



Un malheureux appelait tous les jours 
La mort à son secours, 

Mort! lui disait-il, que lu me semblés belle! 

Viens vite ! viens finir jna fortune cruelle ! 

La mort crut, en venant, l'obliger en effet. 

Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre. 

Que vois-je ! cria-t-il ; ôtez-moi cet objet ! 
Qu'il est hideux ! que sa rencontre 
Me cause d'horreur et d'effroi ! 

N'approche pas, ô Mort! ô Mort, retire-toi! 



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LIVRE I 57 

Mécénas (1) fut un galant homme , 
Il a dit quelque part : Qu*(m me rende impotent y 
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, ptturvu qu'en somme 
Je vive, c^est assez, je suis plus que content. 
Ne viens jamais, ô Mort! on t'en dit tout autant (2). 

Ce sujet a été traité d'une autre façon par Énope. comme la fable 
suivante le fera voir. Je composai celle-ci poar iine raison qni me 
contraignait de rendre la chose ainsi générale. Mais qaelqu*an me 
Ht connaître que j'eusse beaucoup mieux fait de suivie mon origi- 
nal , et que je laissais passer un des plu» beaux traits qni fût dans 
Ksope Cela ui'obli(?ea d'y avoir recours. Nous ne saurions aller plos 
avant que les anciens : ils ne nous ont laissé potir notre part que la 
trloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d'Esope, 
non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas que 
j'y fais entrer, et qni est si beau et si à propos , que je n'ai pas cru 
le devoir omettre. 



XVI 
La Mort et le Bûcheron- 
Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée , 
Sous le faix d'un fagot aussi bien que des ans , 

(1) Mécène , favori d'Auguste*, ami de Virgile et d'Horace.. 

(2) Les paroles de Mécène que traduit ici la Fontaine sont 
citées par Sénèque, qui les regarde comme « un monument 
odieux de la crainte la plus folle », lettre i01«. Elles expriment 
le sentiment le plus naturel & Tbomme, l'amour de la vie; mais 
elles ne sont pas si belles que le prétend la Fontaine. Nous de- 
vons user de la vie de manière à être toujours prêts à la quitter. 

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58 FABLES 

Gémissant et courbé, marchait à pas pesants, 
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée (1). 
Enfin, n'en pouvant plus dVffort et de douleur. 
Il met bas son fagot, il songe à son malheur. 
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? 
En est-il un plus pauvre en la machine ronde (2)? 
Point de pain quelquefois , et jamais de repos : 
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, 

Le créancier et la corvée (3), 
Lui font d'un malheureux la peinture achevée. 
[1 appelle la mort. Elle vient sans tarder, 

Lui demande ce. qu'il faut faire. 

C'est, dit-il, afin de m 'aider 
A recharger ce bois; tu ne tarderas guère (4). 

Le trépas vient tout guérir; 
Mais ne bougeons d'où nous sommes : 
Plutôt souffrir que mourir, 
C'est la devise des hommes (5). 

(1) Ces quatre vers sont pleins de poésie , d'harmonie , de 
vérité. 

(2| En la machine ronde, sur la terre. 
, {d),Corvée, travail que l'Etat ou les seigneurs exigeaient 
comme une redevance. 

(4) C'est-à-dire cela ne te causera guère de retard. C'est le 
non est mora longa d'Horace , livre I , ode 23. 

(5) Boileau etJ.-B. Rousseau, qui ont refait cetfe.fable, 
sont restés bien au-deaaou* de la Fontaine. 



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LIVRK I o9 



car 

Le Renard et la Cigogne. 

Compère (1) le renard se mit. un jour en frais, 
Et retint à dîner (2) commère la cigogne. 
" Ce régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts. 

Le galant, pour toute besogne (3), 
Avait un broaèt clair; il vivait chichement. 
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette : 
Là cicogne au long bec n'en put attraper miette ; 
Et le drôîe eut lapé (4) le tout en un moment. 

Pour se venger de cette tromperie , 
A quelque temps de là la cigogne le prie. 
Volontiers, lui dit-il : car avec mes amis 
Je ne fnis point cérémonie. 
A l'heure dite, il courut au logis 

(i) Compère, commère, sont des titres qui supposent une 
familiarité affectueuse. 

(2) Et retint à diner. « Le renard fait les avances , ce qui 
rend l'affront fait à la cigogne plus piquant. i> (Batteux.) 

(3) Pour toute besogne, c'est-à-dire pour tout mets. 

(4) « Laper, boire en tirant avec sa langue. Il se dit de 
quelques quadrupèdes, etparticulièrementducbien. »(AcaeI.) 



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60 FABLES 

De la cigogne son hôtesse ; 

Lona très-fort sa politesse ; 

Trouva le dîner cuit à point. 
Bon appétit surtout : renards n'en manquent point. 
Il se réjouissait à Todeur de la viande , 
Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande. 

On servit, pour l'embarrasser, 
En un vase à long coi et d'étroite embouchure. 
Le bec de la cigogne y pouvait bien passer; 
Mais le museau du sire était d'autre mesure. 
11 lui fallut à jeun retourner au logis, 
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris. 
Serrant la queue, et portant bas l'oreille. 

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris : 
Attendez-vous à la pareille. 



XVIII 
L'Enfant et le Maître d'école. 

Dans ce récit je prétends faire voir 
D'un certain sot la remontrance vaine. 
Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir (l) 
En badinant sur les bords de la Seine. 
Le Ciel permit qu'un saule se trouva, 
Dont le branchage, après Dieu, le sauva. 
S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule, 
Par cet endroit passe un maître d'école; 
L'enfant lui crie : Au secours ! je péris ! 
Le magister, se tournant à ses cns. 
D'un ton fort grave à contre-temps s'avise 
De le tancer. Ah! le petit babouin (2), 
Voyez^ dit-il, où Ta mis sa sottise! 
Et puis prenez de tels fripons le soin ! 

(1) Choir, vieux verbe , syoonyme de tomber , et qui n'éft 
plus guère usité qu'à l'infinitif. 

{l)^ab<min, espèce de singe. Ce mot se dit au figuré d'an 
enfant étourdi. 



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LIVRE I 61 

Que les parents sont malheureux , qu'il faille 
Toujours veiller à semblable canaille ! 
Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort! 
Ayant tout dit (1), il mit l'enfant à bord. 

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. 
Tout babillard, tout censeur, tout pédant 
Se peut connaître au discours que j'avance. 
Chacun des ii^ois fait, un peuple fort grand : 
Le Créateur en a béni l'engeance. 
En toute affaire ils ne font que songer 

Au moyen d'exercer leur langue. 
Eh! mon ami, tire-moi du danger. 

Tu feras après ta harangue. 



XIX 
I-e Coq et la Perle. 

Un jour un coq détourna (2) 
Une perle, qu'il donna 

(1) Ayant tout dit. « Heureusement il ne lui restait plu» 
rien à dire, sans quoi l'enfant était perdu. » (Guillon.) 

(2) Détourna^ c'est-à-dire trouva en grattant la terre. 



-81 



le 



62 FABLES 

Au beau premier lapidaire (1). 
Je la crois llne, dit-il ; 
Mais le moindre grain de mil (2) 
Serait bien mieux mon affaire. 

Un ignorant hérita 
D'un manuscrit, qu'il porta 
Chez son voisin le libraire. 
Je crois, dit-il, qu'il est bon; 
Mais le moindre ducaton (3) 
Serait bien mieux mon affaire. 



XX 
Les Frelons et les Mouches à miel. 
A l* œuvre on connaît V artisan. 

Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent : 
Des frelons les réclamèrent. 
Des abeilles s'op posant, 
Devant certaine guêpe on traduisit la cause. 
Il était malaisé de décider la chose : 
Les témoins déposaient qu'autour de ces rayons 
Des animaux ailés , bourdonnants , un peu longs , 
De couleur fort tannée , et tels que les abeilles , 
Avaient longtemps para. Mais quoi! dans les frelons 

Ces enseignes étaient pareilles. 
La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons. 
Fit enquête nouvelle, et, pour plus de lumière. 

Entendit une fourmilière (4). 

Le point n'en put être éclairci. 

De grâce, à quoi bon tout ceci? 

il] Lapidaire, ouvrier qui taille les pierres fines. 
Vi MU y petite graine' d'une plante du même nom. 
3) Ducaton, monnaie de. Hollande et de Venise, valant 
cinq à six francs. 

(4) Entendu une fourmilière. Satire indirecte des enquêtes 
sans, fin et sans résultat. 



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LIVRE 1 63 

Dit une abeille fort prudente. 
Depuis tantôt six mois que faflfaire est pendante. 

Nous voici comme aux premiers jours. 

Pendant cela le miel se gâte. 
Il est temps désormais que le juge se hâte : 

N'a-t-il point assez léché (1) Tours? 
Sans tant de contredits (i), et d'interlocutoires, 

Et de fatras, et de grimoires. 

Travaillons, les frelons et nous : 
On verra qui sait faire , avec un suc si doux , 

Des cellules si bien bâties. 

Le refus des frelons fit voir 

Que cet art passait leur savoir ; 
Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties. 

Plût à Dieu qu'oti réglât ainsi tous les procès ! 

Que des Turcs en cela Con suivît la méthode! 

Le simple sens commun noits tiendrait lieu de code : 

Il ne faudrait point tant de frais; 

Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge. 

On nous mine pm^ des Imigueurs; 
On fait tant, à la fin, que r huître est pour le Juge, 

Les écailles pour les plaideurs (3). 

(i) N'a-t'ilpas assez léché l'ours, c'est-à-dire fait dorer 
le procès. Allusion à ce passage de Rabelais : Un procès à 
sa naissance première me semble informe et imparfait eomme 
an oars naissant , etc. 

(2) Sans tant de contredits, etc., termes de procédure. 

(3) V. ci-après liv. IX, fable 6. 



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64 FABLES 



XX 
Le Chêne et le Roseau. 

Le chêne un jour dit au roseau (1) : 
Vous avez bien sujet d'accuser la nature; 
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau : 

Le moindre vent qui d'aventure 

Fait rider la face de l'eau. 

Vous oblige à baisser la tète (2) ; 
Cependant que (3) mon front, au Caucase (4) pareil, 
Non content d'arrêter les rayons du soleil, 

Brave Teffort de la tempête. 
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. 
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage 

Dont je couvre le voisinage. 

Vous n'auriez pas tant à souffrir; . 

Je vous défendrais de Torage : 

(l) Exposition nette et vive. 

(21 Chaque mot du chêne fait sentir au roseau sa faiblesse. 

(3) Cependant que pour tandis que est du slyle de la poésie 
élevée t 

(4) Haute montagne d'Asie. 



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LIVRE I 65 

Mais vous naissez le plus souvent 
Sur les humides bords des royaumes du vent. 
La nature envers vous me semble bien injuste (1). 
Votre compassion, lui répondit l'arbuste. 
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci : 

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; 
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici 

Ctontre leurs coups épouvantables 

Résisté (2) sans courber le dos ; • 

Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots. 
Au bout de l'horizon accourt avec furie 

Le plus terrible des enfants 
Que le Nora eût portés jusque-là dans ses flancs (3). 

L'arbre tient bon, le roseau plie. 

Le vent redouble ses efforts. 

Et fait si bien qu'il déracine 
Celui de qui la tête au ciel était voisine (4), 
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts (5). 

(1) Tout ce petit discours est plein d'une pitié insultante 
pour le fond y et de la plus riche poésie pour la forme. 

(2) Béstêter contre leurs coupe est peut-être peu conforme 
à la grammaire ; mais cela est plus énergique que résister à.., 

(3) « La Fontaine décrit l'orage avec Ta pompe de style que 
le chêne a employée en cariant de lui-même. « (Chaînfort.) 

(4J Voisiné au ciel, latinisme, pour: voisine du ciel. 
(5) Image grandiose imitée de Virgile. (Géorg., u, 292.) 



FIN DU LIVRE PREMIER 



5 

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LIVRE DEUXIEME 



Conseil tenu par les Hats. 

Un chat nommé Rodilardus (1) 
Faisait des rats telle ^confiture (2), 

Que l'on n'en voyait presque plus. 
Tant il en avait mis dedans (3) la sépulture. 
Le peu qu'il en restait , n'osant quitter son trou. 
Ne trouvait à manger que le quart de son soûl; 
EtRodilard passait, chez la gent misérable. 

Non pour un chat, mais pour un diable. 

Or un jour qu'au naut et au loin 

Le galant alla chercher femme, 

(1] Nom composéde deux mots lutins, qui signifie ronaieZarcf. 

(2) Déconfiture, destrnctîon. C« mot n'est plus usité que 
dans le langage familier, pour exprimer les désastres des spé- 
Cttlateurs. 

(à) Dedant était alors préposition. 



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FABLES. — LIVRE II 67 

Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame, 
' Le demeurant des rats tint chapitre (1) en un coin 
Sur la nécessité présente. 

une fort prudente, 
que plus tard , 
lodilard ; 
it en guerre, 
iiiraient sous terra; 
B moyen, 
or le doyen : 
Ls salutaire, 
jrelot. 

ae suis pas si sot ; 
i que sans rien faire 
îhapitres vus (2) 
Qvâ pom* néant se sont ainsi tenus; 
Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines ; 
Voire (3) chapitres de chanoines. 

Ne faut-il que délibérer, 

La cour en conseillers foisonne; 

Est-il besoin d'exécuter. 

Von ne rencontre plus personne, 

(1) Chapitre. Proprement assemWée de religieux. — Tlwnr 
chapitre y s'assembler. 

(2) Chapitres se trouve ici le complément de fai, et vus 
se rapporte à chapitres» Cette construction n'est plus usitée , 
et l'inversioa n'empéehe pas le participe d'être invariable. 

(3) Votre ^ vieux mot qui signifie même. 



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68 FABLES 



II 

Le Loup plaidant contre le Renard 
par^devant le Singe. 

Un loup disait que l'on l'avait volé : 
Un renard son voisin, d'assez mauvaise vie. 
Pour ce prétendu vol par lui fut appelé. 

Devant le singe il fut plaidé. 
Non point par avocats, mais par chaque partie. 

Thémis (1) n'avait point travaille. 
De mémoire de singe, a fait plus embrouillé. 
Le magistrat suait en son lit de justice (2). 

Après qu'on eut bien contesté. 

Répliqué^ crié, tempêté, . 

Le juge, mstruit de leur malice, 
Leur dit : Je vous connais de longtemps, mes amis , 

Et tous deux vous paîrez l'amende : 
Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris; 
Et toi, renard, as pris ce que Ton te demande. 

f ij Déesse de la justice. 

(2) Lit de justice» c'est^-dire iei tribunal. Proprement, lit 
de justice signifie une séance solennelle du roi de France au 
parlement pour délibérer rar une affaire importante. 



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LIVRE II 69 

. Le juge prétendait qu'à tort et à travers 
On ne Saurait manquer, condamnant un pervers (1). 

Quelques personnes de bon sens ont cru que rimpossibilité et Ia 
contradiction qui est dans le jugement de ce singe était une chose 
à censurer : mus je ne m'en suis serri qu'après Phèdre ; et c'est 
en cela que consiste le bon mot, selon mon avis. 

{Note de la Fontaine.) 



III 

Les deux Taureaux et la Grenouille. 

Deux taureaux combattaient à qui posséderait 

Une génisse avec l'empire. 

Une grenouille en soupirait. 

Qu'avez-vous ? se mit a lui dire 

Quelqu'un du peuple coassant (2). 

Eh ! ne voyez-vous pas, dit-elle. 

Que la fin de cette querelle 
Sera Fexil de l'un; que l'autre, le chassant. 
Le fera renoncer aux campagnes fleuries? 
Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies, 
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux (3); 
Et, nous foulant aux pieds jnsques au fond des eaux. 
Tantôt l'une, et puis Vautre, il faudra qu'on pâtisse 
Du combat qu'a causé madame (4) la génisse. 

Cette crainte était de bon sens. 

L'un des taureaux en leur demeure 
, S'alla cacher à leurs dépens. 
' 11 en écrasait vingt par heure. 

(1) II ne faudrait pas prendre cette maxime trop à la lettre ; 
on poarrait la tronver fausse. 
(2] Ce peuple coassant est le peuple des grenouilles. 

(3) I Voici encore un exemple de 1 artifice et du naturel avec 
lequel la Fontaine passe du ton le plus simple à celui de la 
hante poésie. Avec quelle crràoe il revient au style familier 
dans les vers suivants I » (Ghamfort.) 

(4) Madame, Ce titre est donné ici à la génisse par ironie. 



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70 FABLES 

Hélas! on voit que de tout temps 
Les petits ont pâti des sottises des grands (1). 



IV 

I^ Chauve-Souris et les deux Belettes. 

Une chauve-souris donna tête baissée 

Dans un nid de belette; et. sitôt qu'elle y fut, 

L'autre, envers les souris ae longtemps courroucée, 

Pour la dévorer accourut. 
Quoi! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire. 
Après que votre race a tâché de me nuire! 
N êtes- vous pas souris? Parlez sans fiction. 
Oui, vous rètes: ou bien je ne suis pas belette. 

— Pardonnez-moi, dit la pauvrette, 

Ce n'est pas ma profession (2). 
Moi, souris ! des méchants vous ont dit ces nouvelles. 

Grâce à Fauteur de Tunivers, 

Je suis oiseau, voyez mes ailes : 

Vive la gent qui fend les airs! 

Sa raison plut et sembla bonne ! 

Elle fait si bien, qu'on lui donne 

Liberté de se retirer. . 

Deux jours après notre étourdie 

Aveuglément se va fourrer 
Chez une autre belette aux oiseaux ennemie (3). 
La voilà derechef en danger de sa vie. 
La dame du logis avec son long museau 
S'en allait la croquer en qualité d'oiseau, 
Quand elle protesta qu'on lui faisait outrage : 

(i) Imitation de ce vers d'Horaoe : 

Quidquid délirant ngt* plectuntw Achivi, 
Toutes les folies des rois retombent sur les Grecs. 

(2) Profession. Ce mot a quelque chose de plaisant qui con- 
vient peu à la situation de la chauve-souris. 

(3) Aux oiseaux ennemie ; latinisme, pour ennemie des oi- 



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- LIVRE II 71 

Moi, pour telle (1) passer! Vous n'y regardez pas. 
Qui (2) fait Toiseau? c'est le pluniage. 
Je suis souris : vivent les rats! 
Jupiter confonde les chats ! 
Par cette adroite repartie 
• Elle sauva deux fois sa vie. 

Plusieurs se sont trouvés qui, ctécharpe changeants f3. 
Aux dangers, ainsi airelle, ont souvent fait la figue (4)) 

Le sage (5] dit, selon les gen% : 

Vive le roi! Vive la Ligue (6) ! 



V 
L'Oiseau blessé d'une flèche. 

Mortellement atteint d'une flèche empennée (7), 
Un oiseau déplorait sa triste destinée, 

M] Il faudrait tel, car c'est de Toiseau qu'il s'agit. 

jîj Qui pour qu'est-ce ^ui. 

(3 Ce participe doit ici être inyariable. 

f4 Vieux mot qui signifie se moquer. 

(5) « Ce n'est p^oint le sage qui dit cela, c'est le fourbe , et 
même le fourbe impudent. » (Cbamfort.) 

(6| Parti formé par les Guises . contre le roi Henri III, et 
qui fut vaincu Henri IV. 

(7) Armée de plumes , ailée. 



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72 FABLES 

Et disait en soufrant un surcroît de douleur ; 
Faut-il contribuer à son propre malheur ! 

Cruels humains, vous tirez de nos ailes 
De quoi faire voler ces machines mortelles ! 
Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié : 
Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. 

Des enfants de Japet (1) toujours une moitié 
Fournira des ai^mes à l'autre. 



VI 
La Lilce et sa Compagne- 
Une lice étant sur son terme . 
Et ne sachant où mettre im fardeau si pressant, 
Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent 
De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme. 
Au bout de quelque temps sa compagne revient. 
La lice lui demande encore une quinzaine : 
Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine. 

Pour faire court (2), elle Tobuent. 
Ce second terme échu, l'autre lui redemande 

Sa maison, sa chambre, son lit. 
La lice cette fois montre les dents , et dit : 
Je suis prête à sortir avec toute ma bande 
Si vous pouvez nous mettre hors. 
Ses enfants étaient déjà forts. 

Ce qu'on -donne aux méchants, toujours m le regrette; 
Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête. 
Il faut que l'on en vienne aux coups , 
// faut plaider, il faut combattre» 
Laissez-leur prendre un pied chez vous (3), 
//* en auront bientôt pris quatre, 

(1) Des enfants de Japet, (fest-à-dire du genre humain. 

(ï) En an mot, bref. 

(3) Ces deux derniers vers sont passés en proverbe. 



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LIVRE II 73 



VII 

L'Aigle et l'Escarbot. 

L'aigle donnait la chasse à maître Jean lapin, 
Qui droit à son terrier s'enfuyait au plus vite. 
Le trou de l'escarbot (1) se rencontre en chemin. 

Je laisse à penser si ce gîte 
Était sûr : mais où mieux? Jean lapin s'y blottit. 
L'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile, 

L'escarbot intercède et dit : 
Princesse (2) des oiseaux , il vous est fort facile 
D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux : 
Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie; 
Et puisque Jean lapin vous demande la vie. 
Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux : 

C'est mon voisin, c'est mon compère. 
L'oiseau de Jupiter, sans répondre im seul mot. 



(1} L'escarbot est une espèce de scarabée de la grossear 
du aoigt. Son terrier est bien étroit pour lo^er un lapin. 
(2) Princegge, L'aigle était masculin et féminin au temps de 
irement le féminin à 
re. 

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(2) princesse. L'aigle était masculin et féminin au temps de 
la Fontaine; d'ailleurs il fallait nécessairement le féminin dans 
cette fable , puisqu'il s'agit d'une mère. 



74 FABLES 



L'oiseau qui porte Ganymède (sy 
Du monarque des dieux enfin implore l'aide. 
Dépose en son giron ses œufs , et croit qu'en paix 
Us seront dans ce lieu; que, pour ses intérêts, 
Jupiter se verifSa contraint de les défendre : 

Hardi qui les irait là prendre. 

Aussi ne les y prit-on pas. 

Leur ennemi cnangea de note, 
Sur la robe du dieu fit tomber une crotte : 
Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.. 

Quand Taigle sut Tinadv^ertance, 

Elle menaça Jupiter 
D'abandonner sa co'ur, tf aller vivre au désert. 

De quitter toute dépendance: 

Avec mainte autre extravagance. 

Le pauvre Jupiter se tut. 
Devant son tribunal Tescarbot comparut. 

Fit sa plainte, et conta l'affaire. 
On fit entendre à l'aigle, enfin , qu'elle avait tort; 
Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord , 

[1] « Ce vers est d'une sensibilité si douce qu*il fait plaindre 
l'aigle, malgré le rôle odieux qu'elle joue dans cette fable. » 
(Ghamfort.) 

(2) Ménage, c'est-à-dire état de la maison; ce mot n'a plus 

ce 8«D8. 

(3)C'est-A-dir6 l'aigle.Qanymède étaitl'échanson deJapiiar. 



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LIVRE II 75 

Le iponarque des dieux s'avisa, pour hien faire. 
De transporter le temps où Taigle fait l'amour 
En une autre saison, quand la race escarbote 
Est en quartier d'hiver, et, comme la marmotte (1), 
Se cache et ne voit point le jour. 



VII 
l^e Lion et le Moucheron. 

Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre! 

C'est en ces mots que le lion 

Parlait un jour au moucheron. 

L'autre lui déclara la guerre. 
Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi 

Me fasse peur ni me soucie (2) ? 

Un bœuf est plus puissant que toi (3); 

Je le mène à ma fantaisie. 

A peine il achevait ces mots. 

Que lui-même il sonna la charge , 

Fut le trompette et le héros. 

Dans l'abord il se met au large , 

(1) On sait que la marmotte tombe en léthargie pendant 
l'hiver. 
{î\ Ce verbe ne s'emploie plus que comme réfléchi. 
(3) Puissant. Ce mot ne marque ici que la taille de l'animal. 



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76 FABLES 

P!iisj)rend son temps, fond sur le cou 

Ou hou, qu'il rend presmie fou. 
Le quadrupède écume , et son œil étincelle (1) : 
n rugit. On se cache, on tremble à Tenviron (2; : 

Et cette alarme universelle 

Est l'ouvrage d'un moucheron. 
Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle ; 
Tantôt pique Téchine, et tantôt le museau , 

Tantôt entre au fond du naseau. 
La rage alors se trouve à son faîte montée. 
L'invisible ennemi triomphe , et rit de voir 
Qu'il n'est griffe ni dent en la bète irritée 
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. 
Le malheureux lion se déchire lui-même, 
Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs. 
Bat l'air, qui n'en peut mais (3); et sa fureur extrême 
Le fatigue, l'abat : le voilà sur les dents. 
L'msecte du combat se retire avec gloire : 
Ck)mme il sonna la charge, il sonne la yictoire, 
Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin 

L'embuscade d'une araignée : 

Il y rencontre aussi sa fin. 

Quelle chose par là nous peut être enseignée? 
J'en vois deux^ dont l'une est qu'entre nos ennemis 
Les plus à craindre sont souvent les plus petits; 
L'autre, qa*aux grands périls tel a pu se soustraire. 
Qui périt pour la moindre affaire. 

(i) « Tableau admirable qui ne le cède peut-être qu'à ceux 
qui suivent. Quel combat, quelle victoire, quel triomphe I et 
tout cela finit à l'embuscade d'une araignée I » (Cb. Nodier.) 

(î) Il faudrait aux environs. 

(3) Qui n'en pe^Àt mais, c'est-à-dire qui n'en est pas cause. 



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LIVRE II 77 



IX 

L'Ane chargé d'épongés et l'Ane 
chargé de sel. 

Un ânier, son sceptre (1) à la main. 

Menait en empereur romain 

Deux coursiers à longues oreilles. 
L'un, d'éponçes chargé, marchait comme un courrier; 

Et 1 autre, se faisant j)rier, 

Portait, comme on dit, les bouteilles (2) : 
Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins^ 

Par monts , par vaux (3) et par chemms. 
Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent. 

Et fort empêchés se trouvèrent. 
L'ânier, qui tous les jours traversait ce gué-là, 

Sur râne à l'éponge monta, 

Chassant devant lui l'autre béte , 

Qui, voulant en faire à sa tête, 

(1) Ce sceptre n'est autre chose qa'an fouet ou un bâton; 
mais c'est le signe de l'autorité de l'ànier. 

(2] C'est-à-dire, marcher lentement; car les bouteilles sont 
frag^iles et exigent de la précaution. 

(3) Pluriel du mot val, vallée. Il n'est plus usité que dans 
eet ^zempla. 

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78 FABLES 

Dans un trou se précipita, 

Revint sur Teau, puis échappa; 

Car, au bout de quelques nagées (l), 

Jout son sel se fondit si bien, 

Que le baudet ne sentit rien 

Sur ses épaules soulagées. 
Camarade épongier (a) prit exemple sur lui. 
Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui. 
Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge. 

Lui, le conducteur et Téponge. 
Tous trois burent d'autant : TàDier et le grisou 

Firent à l'éponge raison (3). 

Celle-ci devint si pesante. 

Et de tant d'eau s'emplit d'abord. 
Que l'àne, succombant, ne put gagner le nord. 

L'ânier l'embrassait, dans l'attente 

D'une prompte et certaine mort. 
Quelqu'un vint au secours : qui ce fut, il n'importe; 
C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point 

Agir chacun de même sorte. 

J'en voulais venir à ce point. 



X 

I^e X^on et le Rat. 

// faut, autant qu'on peut, obliger tout le nàmde; 
On a souvent besoin et un plus petit que soi. 
De cette vérité deux fables feront foi , 

Tant la chose en preuves abonde. 

Entre les pattes d'un lion , 
Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. 
Le roi des animaux, en cette occasion , 
Montra ce qu'il était (4), et lui donna la vie. 

(1) Nagée, élan de celui qui nage. 

(2) Mot créé par la Fontaine , comme celui de besacler. 
( Llrre 1 , fable 7.) 

(I) C'eat-à-dire burent autant que l'éponge. 
(4) C'eet-à-dire se montra généreux. 



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LIVRE II 79 

Ce bienfait ne fut pas perdu. 

Quelqu'un aurait-il jamais cru 

Qu'un lion d'un rat eût affaire? 
Cependant il avint qu'an sortir des forêts 

Ce lion fut pris dans des rets (1) 
Dont 9es rugissements ne le purent déiaire. 
Sire rat accourut, et fit tant par ses dents 
Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage. 

Patience et longueur de temps 
Font plus que force ni que rage. 



la Colombe et la Fourmi. 

L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits. 
Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe, 
Quand sur l'eau se penchant une fourmis.(2) y toinbe; 
Et dans cet océan (3) l'on eût vu la fourmis 

fl) Rets, filets. 

{%) Fourmis, vieille orthographe pour /burmt, qaoiqdè cette 
deraière eût déjà prévala da temps de la Fontaine. 
(S) <i Les termes d'océan et àt promontoire, pris dans le rap- 

Sort d'une fonrmi avec un raisseau et un brin de paille , sont 
es hyperboles pleines de goût. » (Gh. Nodier.) 



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80 FABLES 

S'efforcer, mais en vain, dç regagner la rive. 
La colombe aussitôt usa de charité : 
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté , 
Ce fut un promontoire où la fourmis arrive. 

Elle se sauve. Et là-dessus 
Passe un certain croquant(l)qui marchait les piedsnus; 
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète. 

Dès qu'il vit l'oiseau de Vénus, 
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête. 
Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête, 

La fourmis le pique au talon. 

Le vilain retourne la tête : 
La colombe Teutend, part et tire de long. 
Le souper du croquant avec elle s'envole (2) : 

Point de pigeon pour ime obole. 



XII 

L'Astrologue qui se laisse tomber 
dans un puits (3}« 

Un astrologue un jour se laissa choir 
Au fond, d'un puits. On lui dit : Pauvre béte, 
Tandis au à peine à tes pieds tu peux voir, 
Penses-tu lire au-dessus de ta tête? 

Cette aventure en soi, sans aller plus avant. 
Peut servir de leçon à la plupart des hommes. 
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes. 

Il en est peu qui lort souvent 

Ne se plaisent d'entendre dire 
Qu'au livre, du destin les mortels peuvent lire. 

(i) Paysan. Nom donné aux paysans de la Gaienne qui, 
s'étant révoltés sous Henri IV et Louis XIII, étaient armés 
de crocs. 

(2) ■ Ce vers est à la fob une réflexion et une image. t> 
(Ch. Nodier.) 

(3) L'astrologie est une science chimérique qui prétend con- 
naître la destinée des hommes par l'oi^ervation des astre». 



■- — — " 



LIVRE II 81 

Mais ce livre, qu'Homère (1) et les siens ont chanté, 
Qu'est-ce, que le Hasard parmi l'antiquité. 

Et parmi nous la Providence? 
Or, du hasard il n'est point de science : 

S'il en était, on aurait tort 
De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort, 

Toutes choses très-incertaines. 

Quant aux volontés souveraines 
De Celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein. 
Qui les sait, que lui seul? comment lire en son sein? 
Aurait-il imprimé sur le front des étoiles 
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles (2)? 
A quelle' utilité? Pour exercer l'esprit 
De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit? 
Pour nous faire éviter des maux inévitables? 
Nous rendre, dans les biens, de plaisirs incapables? 
Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus. 
Les convertir en maux devant qu'ils soient venus? 
C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. 
Le firmament se meut, les astres font leur cours. 

Le soleil nous luit tous les jours , 
Tous les jours sa clarté succède à Tombre noire. 
Sans que nous en puissions autre chose inférer 
Que la nécessité de luire et d'éclairer. 
D'amener les saisons, de mûrir les semences, 
De verser sur les corps certaines influences. 
Du reste , en quoi répond au sort toujours divers 
Ce train toujours égal dont marche l'univers? 

Charlatans, faiseurs d'horoscope (3), 
Quittez les. cours des princes de l'Efurope : 
Emmenez avec vous les soufQeurs (4) tout d'un temps; 
Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens. 
Je m'emporte un peu trop : revenons à lliistoire 
De ce spéculateur (5) qui fut contraint de boire. 

(1) Le prince des poètes grecs, auteur de V Iliade et de 
VOaussée. 

(tj Vers de la plus noble et de la plus riche poiSsie. 

(3j Horoscope t observation astroiogic|ue de l'heure batale. 

(4} Les souffleurs, c'est-à-dire les alohimistesj qui passaient 
lemr vie à souffler sur leurs fourneaux. Leur seience est aussi 
chimérique que eelle des astrologues ; ils prétendaient dé* 
couvrir le secret de faire de l'or. 

(5) Spéculateur, observateur. 

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8^2 FABLES 

Oatre la yanité de son art mensonger, 

C'est rimage de ceux qni bâillent (l) aux chimères 
Cependant quils (î) sont en danger. 
Soit pour eux, soit pour leurs aflaires. 



XIII 

I^e Lièvre et les Grenouilles. 

Un lièvre en son gîte songeait, 
(Car que faire en un gite, à moins que Ton ne songe?) 
Dans un profond ennui se lièvre se plongeait : 
Cet animal est triste, et la crainte le ronge. 
Les gens d'un naturel peureux 
Sont, disait-il, bien malheureux! 
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite ! 
Jamais un plaisir pur; toujours assauts divers. 
Voilà comme je vis; cette crainte maudite 
M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts. 

(1) Bâillent, da vieux verbe baailler, qu'on écrit mainte- 
iiaot bayer, comme daus cett« locution : bauer aux corneilles» 
Bayer signifie regarder d'une manière avide et envieuse. 

(2) Cependant qu'ils. V. la dernière fable du Livre 1. 



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LIVRE II 83 

Corrigez- vous , dira quelque sage cervelle. 

Eh! la peur se corrige-t-elle (1)? 

Je crois même qu'en bonne foi 

Les hommes ont peur conmie moi. 

Ainsi raisonnait notre lièvre. 

Et cependant faisait (â) le guet. 

Il était douteux (3), inquiet : 
Un souffle,une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre . 

Le mélancolique animal, 

En rêvant à cette matière , 
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal 

Pour s'enfuir devers (4) sa tanière. 
Il s'en alla passer sur le bord d un étang : 
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes, 
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. 

Oh ! dit-il , j'en fait faire autant 

Qu'on m'en fait faire ! Ma présence 
EfEraie aussi les gens! je mets l'alarme au camp! 

Et d'où me vient cette vaillance? 
Gomment! des animaux qui tremblent devant moi! 

Je suis donc un foudre de guerre ! 
// n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre 
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi, 

(Ij (Test une vérité que l'expérience prouve tous les jooni. 

(2) La correction gramaticale exige tl faisait. 

(3) Ce mot ne s'appliqae ordinairement qu'aox choees. Ici 
il signifie craintif. 

(4) Devers, on dirait maintenant vers. 



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84 FABLES 



XIV 



Le Coq et le Renard. 

Sur la branche d'un arbre était en sentinelle 

Un vieux coq adroit et matois (1). 
Frère, dit un renard, adoucissant sa voix, 

Nous ne sommes plus en querelle ; 

Paix générale cette fois. 
Je viens te Tannoncer; descends, que je t'embrasse : 

Ne me retarde point, de grâce; 
Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer. 

Les tiens et toi pouvez vaquer 

Sans nulle crainte à vos affaires; 

Nous vous y servirons en frères. 

Faites-en les feux (2) dès ce soir; 

Et cependant viens recevoir 

Le baiser d'amour fraternelle (3) ! 
— Ami , reprit le coq , je ne pouvais jamais 
Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle 
Que celle 
De cette paix; 



il) Matois, fin, rusé. 
2j C'est-à-dire des feux de joie. 
3) Amour est souvent féminia en poésie. 



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LIVRE II 8» 

Et ce m'est une double jde 
De la tenir de toi. Je vois deux lévriers 

Qui, je m'assure, sont courriers 

Que pour ce sinet on envoie : 
Us vont vite, et seront dans un moment à nous. 
Je descends : nous pourrons nous entre- baiser tous. 
— Adieu, dit le renard; ma traite est longue à faire : 
Nous nous réjouirons du succès de Tafifaire 
Une autre fois. Le galant aussitôt 

Tire ses grègues (1), gagne au haut. 

Mal content de son stratagème. 

Et notre vieux coq eu soi-même 

Se mit à rire de sa peur; 

Car c'est double plaisir de tromper le trompeur. 



XV 

I^ Corbeau voulant Imiter l'Aigle. 

L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton, 

Un corbeau , témoin de l'affaire^ 
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton. 

En voulut sur l'heure autant faire. 

Il tourne à l'entour du troupeau (2), 
Marque entre cent moulons le plus gras, le plus beau, 

Un vrai mouton dç sacrifice : 
On l'avait réservé pour la bouche des dieux. 
Gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux : 

Je ne sais qui fut ta nourrice. 
Mais ton corps me paraît en merveilleux état : 

Tu me serviras de pâture. 
Sur l'animal hélant à ces mots il s'abat. 

La moutonnière créature 
Pesait plus qu'un fromage (3) ; outre que sa toison 

(1] Grègues , chausses. Tirer ses grègues , s'enfuir. 

(2) Il faudrait mainteDant dire : autour du, troupeau; alen- 
tour est un adverbe, il ne reçoit pas de complément. 

(3) Allusion à la fable 2 du livre 1. 



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86 FABLES 

Etait d'nne épaisseur extrême, 
Et mêlée à peu près de la même façon 

Que la Darbe de Polyphème (i). 
Elle empêtra si bien les serres du corDeau, 
Que le paun'e animal ne put faire retraite. 
Le berger vient, le prend, Tencage bien et beau. 
Le donne à ses enfants pour servir d'amusette. 

// faut se mesurer (2), la conséquence est nette : 
Mal prend aux volereaux (3) de faire les voleurs. 

L'exemple est un dangereux leurre. 
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grandsseigneurs. 
Où la guêpe a passé le moucheron demeure. 



XVI 
I^ Paon se plaignant à Junon. 

Le paon se plaignait à Junon (4) : 
Déesse, disait-il, ce n'est pas sans raison 

Que ie me plains, que je murmure ; 

Le chant dont vous m*avez fait don 

Déplaît à toute la nature ; 
Au lieu qu*un rossignol, chétive créature. 
Forme des sons aussi doux qu'éclatants , 

Est lui seul rhonneur du printemps. 

Junon répondit en colère: 
Oiseau jaloux, et qui devrais te taire. 
Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol. 
Toi que Ton voit porter à l'entour de ton col 
Un arc-en-ciel nué (5) de cent sortes de soies; 

Qui te panades (6J, qui déploies 

(ij Le plas grand des cyclopes. Ulysse lui creva l'œil pen- 
dant son sommeil. 
lî) G'est-à-mire consulter ses forces. 
(3) Volereaux , T^etita voleurs. 
(4J Déesse de la Fable, épouse de Jupiter et reine des dieux. 

(5) Nué, terme un peu vieilli , pour nuancé. 

(6) Se panader, verbe formé du mot paon, comme te pa» 
vaner est formé depavo, nom latin du paon. 



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LIVRE II Bl 

Une si riche quene, et qui semble à nos yeux 

La lK)utique d'un lapidaire? 

Est-il quel(^ue oiseau sous les deux 

Plus que toi capable de plaire? 
Tout animal n'a pas toutes propriétés. 
Nous TOUS avons donné diverses qualités : 
Les uns ont la grandeur et la force en partage ; 
Le faucon est léger, l'aigle plein de courage; 

Le corbeau sert pour le présage ; 
La corneille avertit des malheurs à venir (1). 

Tous sont contents de leur ramage. 
Gesse donc de te plaindre, ou bien, pour te punir 
Je t'ôterai ton plumage. 



XVII 

' Le Lion et l'Ane chassants. 

I^ roi des animaux se mit un jour en tôte 

De giboyer : il célébrait sa fête. 
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, 
Mais beaux et bons sangliers (2), daims etcerfsbons et beaux. 

Pour réussir dans son affaire. 

Il se servit du ministère 

II) Redite oiseuse du vers précédent. 

(2) Sanglier est maintenant de trois syllabei. 

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88 FABLES 

De râne à la Yoix de Stentor (1). 
L*àne à messer lion fit office de cor. 
Le lion le posta, le couvrit de ramée. 
Lui commanda de braire, assuré qu'a ce son 
l^s moins intimidés fuiraient de leur maison. 
Leur troupe n'était pas encore accoutumée 

A la tempête de sa voix ; 
L'air en retentissait d'un bruit épouvantable : 
La frayeur saisissait les hôtes de ces bois* 
Tous fuyaient, tons tombaient au piège inévitable 

Où les attendait le lion. 
N'ai-je pas bien servi dans cette occasion? 
Dit 1 àne en se donnant tout Thonneur de la chasse. 
Oui, reprit le lion, c'est bravement (2) crié : 
Si je ne connaissais ta personne et ta race. 

J'en serais moi-même effrayé. 
L'àne, s'il eût osé, se fût mis en colère, 
Kncor (p'on le raillât avec juste raison; 
Car qm pourrait souffrir un âne fanfaron ? 

Ce n'est pas là leur caractère. 



XVIII 
Testament expliqué par Ésope. 

Si ce qu'on dit d'Ésope est vrai, 
C'était l'oracle de la Grèce : 
Lui seul avait plus de sagesse 
Que tout l'aréopaçe (3). En voici pour essai 
Une histoire des plus gentilles. 
Et qui pourra plaire au lecteur. 



(1) Gaerrier greo dont la voix, suivant Homère , avait la 
poiisance de cinquante voix humaines , et servait de trom- 
pette à l'armée an siège de-Troie. 

(2) Bravement, c'est-à-dire de belle manière; ce mot est 
ironiqoe. 

(3) Tribunal suprême d'Athènes; ce nom est formé de deux 
mots grecs qpi signifient colline de Mars^ lieu où il tenait ses 



séanees. 



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LIVRE II 89 

Un certain homme avait trois filles. 

Toutes trois de contraire humeur : 

Une buveuse, une coquette, 

La troisième avare parfaite. 

Cet homme j par son testament, 

Selon les lois municipales , 
Leur laissa tout son bien par portions égales , 

En donnant à leur mère tant, 

Payable quand chacune d'elles 
Ne posséderait plus sa contingente (1) part. 

Le père mort, les trois femelles 
Gourent au testament sans attendre plus tard. 

On le lit, on tâche d'entendre 

La volonté du testateur; 

Mais en vain ; car comment comprendre 

Qu'aussitôt que chacune sœur 
Ne possédera j)lus sa part héréditaire, 

Il Im faudra payer sa mère? 

Ce n'est pas un fort bon mojren 

Pour payer que d'être sans bien. 

Que vomait donc dire le père? 
L'affaire est consultée (2); et tous les avocats, 

Après avoir tourné le cas 

En cent et cent mille manières, 
Y jettent leur bonnet (3), se confessent vaincus, 

Et conseillent aux héritières 
De partager le bien sans songer au surplus. 

Quant à la somme de la veuve, 
Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve (4) : 
11 faut que chaque sœur se charge i|ar traité 

Du tiers, payable à volonté; 
Si mieux n'aime la mère en créer une rente 

Dès le décès du mort courante. 
La chose ainsi réglée, oh composa trois lots: 

En l'un les maisons de bouteille , 

(1) Contingente, c'est-à-dire qui loi serait échue. Terme 
de chicane. 
(2J Est consultée, est mise en délibération. 

(3) Jeter son bonnet, expression proverbiale qui signifie 
désespérer. 

(4) Treuve pour trouve. Ce mot était déjà vieux au temps 
de la Fontaine. 



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90 FABLES 

Les ballets dressés sous la treille^ 
Laraisselle d'argent, les cuvettes, les brocs, 

Les magasins de Malvoisie (1), 
Les esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots. 

L'attirail de la ffoinfrerie ; 
Dans un autre, celui delà coquetterie, 
La maison de la ville et les meubles exquis, 

Les eunuques et les coiffeuses. 
Et les brodeuses . 

Les joyaux, les robes de prix; 
Dans le troisième lot, les fermes , 1er ménage , 

Les troupeaux et le pâturage. 

Valets et bêtes de labeur. 
Ces lots faits, on jugea que Je sort pourrait faire 

Que peut-être pas une sœur 

N'aurait ce qm lui pourrait plaire. 
Ainsi chacune prit son inclination (2), 

Le tout à l'estimation. 

Ce fut dans la ville d'Athènes 

Que cette rencontre arriva. 

Petits et çrands , tout approuva 
Le partage et le choix : Esope seul trouva 

Qu'après bien du temps et des peines 

Les gens avaient pris justement 

Le contre-pied du testament. 
Si le défunt vivait, disait-il, que l'Attique 

Aurait de reproches de lui ! 

Gomment! ce peuple qui se pique 
D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui , 
A si mal entendu la volonté suprême 
D'un testateur! Ayant ainsi parlé. 

Il fait le partage lui-même, 
Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ; 

Rien qui pût être convenable, 

Partant , rien aux sœurs d'agréable : 

A la coquette l'attirail 

Qui suit les personnes buveuses; 

La biberonne eut le bétail; 

(1) Espèce de vin muscat fort estimé, de Napoli de Malvoi- 
sie , en Morée. 

(2) Son inclination, ce qui lui plaisait. 



LIVRE II 91 

La ménagère eut les coiffeuses. 

Tel fut l'avis du Phrygien (1), 

Alléguant qu'il n'était moyen 

Plus sûr pour obliger ces filles 

A se défaire de leur bien ; 
Qu'elles se marieraient dans de bonnes familles 

Quand on leur verrait de l'argent ; 

Pairaient leur mère tout comptant; 
Ne posséderaient plus les effets de leur père-: 

Ce que disait le testament. 

Le peuple bétonna comme (2) il se pouvait faire 
Qu'un homme seul eût plus de sens 
Qu'une multitude de gens, 

f 1) Le Phrygien dont il est question est Ésope. 
(2) On dirait anjonrd'hui comment. 



FIN DU UVBB DEUXIÈME 



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LIVRE TROISIEME 



Le Meunier, son Fils et l'Ane. 

A. M. D. M. (1) 

L'invention des arts étant un droit d'aînesse , 
Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce : 
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner, 
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. 
La feinte est im pays plein de terres désertes; 
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. 
Je t'en veux dire un trait assez bien inventé ; 
Autrefois à Racan Malherbe (2) l'a conté. 

(1) Ces initiales signifient à Monsieur de Maucroix. C'était 
un chanoine de Reims ami de la Fontaine. 

(2) Malherbe, poëte français, né à Caen en 1555, mort à 
Paris en 1628. — Racan, pôëte pastoral et disciple de Mal- 
herbe, né à la Roche-Racan en Touraine en 1 589, mort en 1 670. 



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FABLES. — LIVRE III 93 

Ces deux rivaux d'Horace (1), héritiers de sa lyre, 
Disciples d'Apollon (2), nos maîtres, pour mieux dire, 
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins 
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soinsj^ 
Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie , 
Vous qui devez savoir les choses de la vie (3), 



avancé , 

ps que j'y pense. 

int, ma naissance: 

ion séjour. 

a charge à la cour? 

ae et de charmes : 

1 a ses alarmes. 

où huter (4) : 
iple à contenter, 
t le monde ! 
nde. 

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils, 
L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits. 
Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire, 
' Allaient vendre leur âne un certain jour de foire. 
Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit. 
On Im lia les pieds, on vous le suspendit; 
Puis cet honame et son fils le portent comme un lustre. 
Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre ! 
Le premier qui les vit de rire s'éclata (5) : 
Quâle farce, dit -il, vont jouer ces gens -là? 
Le plus àne des trois n'est pas celui qu'on pense . 
Le meunier, à ces mots , connaît son ignorance : 
Il met sur pied sa bète, et la fait détaler. 
L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller, 

fl| Horace, célèbre poète latin du siècle d'Auguste. 
(2) Ou sait qu'Apollon est le dieu de la poésie. 
(3} Latinisme , pour : qui devex tout connaitre» 

(4) Où buter, k quel but tendre. 

(5) On ne dirait plus s'éclater, mais éclater de rire. La 
première expression semble toutefois avoir plus de force 
que l'autre. 

(6) Le plut âne, etc. Ce vers est devenu proverbe. 

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94 FABLES 

S'en plaint en son patois. Le meunier n'en a cure (1); 
Il fait monter son fils, il suit; et d'aventure 
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut. 
Le plus vieux au çarçon s'écria tant qu'il put : 
Oh là! oh!. descendez *que Ton ne vous le aise, 
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise! 
C'était* à vous de suivre, au vieillard de monter. 
Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter. 
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte; 
Quand trois filles passant. Tune dit : C'est grand'honti* 
Qu'il faille voir ainsi clocher (2) ce jeune fils; 
Tandis que ce nigaud, conmie un évèque assis. 
Fait le veau sur son àne, et pense être bien sage. 
Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge : 
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. 
Après maints quolibets, coup sur coup renvoyés, 
Llionmie crut avoir tort, et mit son fils en croupe. 
Au bout de trente pas, une troisième troupe 
Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont fous ! 
Le baudet n'en peut plus : il mourra sous leurs coups. 
Eh quoi! charger ainsi cette pauvre bourrique! 
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique? 
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. 
Parbleu! dit le meunier, est bien fou du cerveau 
Qui prétend contenter tout le monde et son père (B). 
Essayons toutefois si par quelque manière 
Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. 
L'âne, se prélassant (4j, marche seul devant eux. 
Un quidam (5) les rencontre, et dit : Est-ce la mode 
Que baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode? 
Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser? 
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. 
Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne! 
Nicolas, au rebours; car, quand il va voir Jeanne, 

flj Cure, souci, du mot latin cura. 
Il) Clocher, marcher avec peine. 

(3) Qui prétend contenter, etc. Autre proverbe d'une appli- 
cation très-commune. 

(4) Se prélasser, marcher avec dignité en se donnant des 
airs de prélat. Rabelais avait employé ce verbe avant la Fon- 
taine. 

(5) Ce mot se prononce kidam. 



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LIVRE III 95 

Il monte sur sa l)éte; et la chanson (1) le dit. 
Beau trio de baudets ! Le meunier repartit : 
Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue 
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue. 
Qu'on dise quelque chose, ou qu'on ne dise rien. 
J'en veux faire a ma tôte. 11 le ûi, et fit bien. 

Quant à vous (2), suivez Mars, ou VA mour, ou le prince, 
Allez, vêtiez, courez, demeurez en province, 
Ih'enez femme, abbaye, emploi, gouvernement : 
Les gens en parleront, n'en doutez nullement. 



II 
Les Membres et l'Kstomac. 

Je devais (3) par la royauté 
Avoir commencé mon ouvrage : 
A la voir d'un certain côté , 
Messer Gaster (4) en est l'image : 
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent. 
De travailler pour lui les membres se lassant. 
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme (5), 

(1) Cette chaDson populaire, perdae et oubliée depuis long- 
temps, a été retrouvée , en 1842 , par M. le Camus , membre 
de l'académie de Clermont. Elle se compose de trois couplets. 
Voici le dernier; c'est celai auquel la Fontaine fait ici allu- 
sion : 

Adieo , cmelle Jeanne ; 
Puisque tu n^aimes pas, 
Je remonte mon àne 
Poar galoper au trépas : 
Vous y perdrez vos pas, 
Nicolas. 

(3) Quant à voua, etc. C'est Malherbe qui continue de par- 
ler à Racan. 

I II faudrait : J^ aurais dû commencer, 
US L'estomac. {Note de la Fontaine^ 
(5^ Trait de satire contre la noblesse, qui a longtemps re 
dé l'oisiveté comme un privilège. 



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.96 F'ABLES 

Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster. 
Il faudrait, disaient-ils, sans nous cra'il vécû^ d'air. 
Nous suons, nous peinons, comme bètes de §omme. 
Et pour qui? Pour lui seul : nous n'en profitons pas ; 
Notre som n'aboutit qu'à fournir ses repas. 
Chômons , c'est un métier qu'il veut nous faire apprend re. 
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre. 

Les bras d'agir, les jambes de marcher : 
Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher (1). 
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent : 
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur; 
Il ne se forma plus de nouveau ^ang au cœur , 
Chaque membre en souffrit; les forces se perdirent. 

Par ce moyen^ les mutins virent 
Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux , 
A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux. 

Ceci peut s^appliquer à la grandeur royale. 
Elle reçoit et donne, et la chose est égale. 
Tout travaille pour elle, et réciproquement 

Tout tire d'elle l^alirnent. 
Elle fait subsister l'artisan de ses peines, 
Enrichit le marchand, gage le magistrat. 
Maintient le laboureur, donne paie au soldat. 
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines , 

Entretient seule tout l'Etat, 

Menenius (2) le sut bien dire. 
La commune s'allait séparer du sénat. 
Les mécontents disaient qu'il avait tout l'empire, 
Le pouvoir, les trésors , l'honneur, la dignité ; 
Au lieu que tout le mal était de leur côté. 
Les tributs , les impôts , les fatigues de guerre. 
Le peuple hors des murs était déjà posté, 
La plupart s'en allaient chercher une autre terre, 

(1) QuHl en allât, chercher. En, c'est-à-dire de quoi man- 
ger; mais la phrase est obscure. 

(2) Menenius Agrippa, consul, l'an de Rome 260 , avant 
J.-G. 493. 11 apaisa par cet apologue le peuple mutiné contre 
les grands, et réfugié sur le mont Sacré. Cette soumission, du 
reste , ne. demeura pas sans récompense : le peuple obtint la 
création de magistrats nommés triouns , chargés de veiller à 

eurs intérêts. 

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LIVRE m 97 

Quand Menenins leur fit voir 
Qu'ils étaient aux membres semblables y 
Et par cet apologue, insigne entre les fables^ 
Les ramena dans leur devoir. 



. III 
Jjà Loup devenu Berger. 

Un loup qui commençait d'avoir petite part 

Aux brebis de son voisinage^ 
C^t qu'il fallait s'aider de la peau du renard (1) 

Et faire un nouveau personnage. 
Il s'habille en berger, endosse un boqueton (2), 

Fait sa houlette d'un bâton, 

Sans oublier la cornemuse. 

Pour çousser ^jusqu'au bout la ruse 
II aurait volontiers écrit sur son chapeau : 
« C'est moi qui suis Guillot, bercer de ce troupeau. » 

Sa personne étant ainsi faite , 
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette, 
Guillot le sycophante (3) approche doucement. 
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette , 

Dormait alors profondément; 
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette (4). 
La plupart des brebis dormaient pareillement. 



(1) C'ei 
h) Esp 
(3) Le 



^est-à-dire , recourir aux ruses du renard. 
J Espèce de casaque à l'usage des bergers. 
, ) Le trompeur. {Note de la Fontaine.) Ce mot ▼ient de 
deux mots grecs, dont l'un signifie /Cjjrue, et l'autre dévoiler. 
Ily avait à Athènes une loi qui défendaitd'exporter des figuiers 
hors de l'Attique. Le dénonciateur {sycophante) , ayant une 
part de l'amende que devait payer le coupable, abusait sou- 
vent de cette loi pour accuser toute sorte de personnes indis- 
tinctement; par sui^ on donna le nom de sycophante k tout 
homme méchant et calomniateur. 

(4) Comme aussi sa musette. Une musette qui dort 1 alliance 
de mots hardie , mais pleine de naturel et de grâce. Racine 
a dit f dans un genre plus élevé : 

Mais tout dort , et Tarmée , et les vents . et Nepttme. 
{JphigérUe.) 



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98 FABLES 

L'hypocrite les laissa faire ; 
Et, pour pouvoir mener vers son fort (1) les brebis , 
Il voulut ajouter la parole aux habits, 

Chose qu'il croyait nécessaire. 

Mais cela gâta son affaire : 
Il ne put du pasteur contrefaire la voix. 
Le ton dont il parla fit retentir les bois. 

Et découvrit tout le mystère. 

Chacun se réveille à*ce son. 

Les brebis, le chien, le garçon. 

Le pauvre loup, dans cet esclandre. 

Empêché par son hoqueton, 

Ne put ni fuir ni se défendre. 

Toti^ourtparquelqueendroitfowrbesselaissentprendre^^)' 
Quiconque est loup agisse en loup; 
C'est le plus certain de beaucoup. 



IV 

' Les Gretioullles qui demandent un roi. 

Les grenouilles se lassant 
De l'état démocratique (3), 

(i) Le- fort du loup , c'est sa tanière. 

(2) Ce vers exprime la moralité de la fable ; les deux eui- 
yants raillent le trompeur trompé. 

(3) Forme de gouvernement où le peuple est souverain. — 
Pouvoir monarchique, pouvoir d'un seul souverain. 



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LIVRE III 09 

Par leurs clameurs firent tant , 
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique. 
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique : 
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant , 

Que la gent marécageuse , 

Gent fort sotte et fort peureuse. 

S'alla cacher sous les eaux. 

Dans les joncs , dans les roseaux , 

Dans les trou» du marécage. 
Sans oser de longtemps regarder au visage 
Celui qu'elles croyaient être un ^éant nouveau. 

Or c'était un soliveau ; 
De qui la gravité fit peur à la première ^ 

Qui, de le voir s'aventurant. 

Osa bien quitter sa tanière. 

Elle approcha, mais en tremblant. 
Une autre la suivit, une autre en fit autant : 

Il en vint une fourmilière; 
Et leur troupe à la fin se rendit familière 

Juscni'à sauter sur Tépaule du roi. 
Le bon sire le souflfre, et se tient toujours coi (i). 
Jupin en a bientôt la cervelle rompue : 
Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue ! 
Le monarque des dieux leur envoie une grue. 
Qui les croque, qui les tue. 
Qui les gobe à son plaisir; 
Et grenouilles de se plaindre. 
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir 

A ses lois croit-il nous astreindre? 

Vous avez dû premièrement 

Garder votre gouvernement; 
Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suifire 
Que votre premier roi fût débonnaire et doux. 

De celui-ci contentez-vous, 

De peur d'en rencontrer un pire {^),J 

{{) Coi, tranquille, du mot latin qtaetus. 

(2) <« Il faut convenir que la conduite de Jupiter dans cet 
apologue n'e»i pas du tout raisonnable ; il est très-simple de 
désirer un autre roi qu'un soliveaji, et très-naturel que les 
çrenonilles ne veniUent pas d'une grue qui les croque. » 

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iOO FABLES 



Le Renard et le Bouc. 

Capitaine renard allait de compagnie 
ÀYec son ami bouc des plus haut encornés : 
Celui-ci ne voyait pas pms loin que son nez (1) ; 
L'autre était passe maître en fait de tromperie. 
La soif les obligea de descendre en un pmts : 

Là chacun d'eux se désaltère. 
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris. 
Le renard dit au bouc : Que ferons-nous, compère? 
Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici. 
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi (2); 
Mets-les contre le mur : le long de ton échine 

Je grimperai premièrement; 

Puis, sur tes cornes m'élevant, 

A l'aide de cette machine. 

De ce lieu-ci je sortirai, 

Après quoi je t'en tirerai. 

(l)Ne voyait, etc. Vers devenu proverbe. 

(2) Lève tes pieds, etc. La Fontaine fait voir ce qn'il raconte. 

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UVRE III iOi 

Par ma barbe (1), dit Tautre. il est bon (2); et je loue 

Les gens bien sensés comme toi. 

Je n^nrais jamais^ quant à moi , 

Trouvé ce secret , ^e l'avoue. 
Le renard sort du j^uits, laisse son compagnon^ 

£t vous Im fait un beau sermon 

Pour Texorter à patience. 
Si le Ciel t'eût, dit-il, donné par excellence 
Autant de jugement que de barbe au menton. 

Tu n'aurais pas à la légère 
Descendu dans ce pmts. Or, adieu, j*en suis hors (3). 
Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts; 

Car pour moi j'ai certaine affaire 
Qui ne me permet pas d^arrèter en chemin. 

En toute chose il faut considérer la fin (4). 



VI 

L'Aigle, la Laie et la Chatte. 

L'aigle avait ses petits au haut d*un arbre creux, 
La laie (5) au pied, la chatte entre les deux ; 
Et sans s'incommoder, moyennant ce partage , 
Mères et nourrissons faisaient leur tripotage. 
La chatte détruisit par sa fourbe l'accord; 
Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit : Notre mort 
(Au moins de nos enfants^ car c'est tout un aux mères) 

Ne tardera possible (6) guères. 
Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment (7) 

SI) Serment plaisant, quand on songe à celui qui le fait. 
21 H est bon^ c'est-à-dire l'avis que tu ouvres. 
3) JTbrs. Il faudrait dehors ; hors est une préposition , et 
veut un complément. 

(4) La Fontaine , dans sa préface , applique cette fable à 
Crassus , marchant contre les Parthes. 
(5J Femelle du sanglier, 
(dj Possible, s'employait alors t^out peut-être. 
(7) Incessamment, c'est-à-dire sans cesse. 



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102 FABLES 

Cette maudîie Ide, et creuser une mine? 
C'est pour déraciner le chêne assurément, 
Et de nos nourrissons attirer la ruine : 
L'arbre tombant, ils seront dévorés; 

Qu'ils s'en tiennent pour assurés. 
SU m'en restait un seul , j 'adoucirais ma plainte. 
Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte, 

La perfide descend tout droit 
A l'endroit 

Où la laie était en gésine (1). 

Ma bonne amie et ma voisine. 
Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis : 
L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits. 

Obligez-moi de n'en rien dire , 

Son courroux tomberfiit sur moi (2). 
Dans cette autre famille ayant semé l'effroi, 

La chatte en sou trou se retire. 
L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins 

De ses petits ; la laie encore moios : 
Sottes de ne pas voir gue le plus grand des soins 
Ce doit être celui d'éviter la famine. 
A demeurer chez soi Tune et l'autre s'obstine , 
l'our secourir les siens dedans (3) l'occasion : 

L'oiseau royal en cas de mine; 

La laie en cas d'irruption. 
La faim détruisit tout; il ne resta personne 
De la gent marcassine et de la gent aiglonne 

Qui n'allât de vie à trépas : 

Grand renfort pour messieurs les chats. 
Que ne sait pas ourdir une langue traîtresse 

Par sa pernicieuse adresse ! 
Des malheurs qui sont sortis 
De la boîte de Pandore (4), 

(1) C'est-à-dire venait de faire ses petits, du vieux verbe 
gésir t être couché , d'où le mot des épitaphes : Ci-gît. 

(2) Les insinuations calomnieuses de la chatte, dans ces 
deux discours , sont de la plus perfide habileté. 

(3J Dedans ne s'emploie plus que comme adverbe. 
(4J Pandore, fille de Vulcàin, ornée de toutes portes de dons 
par les dieux. Jupiter l'envoya sur la terre avec une boite d'où 
'«'échappèrent tous les m^ux, et au fond de laquelle il ne 
«ta que l'espérance. 

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LIVRE III 103 

Celui qu*à meilleur droit tout Punivers abhorre, 
C'est la fourbe, à mon avis. 



VII 

Livrogne et sa Femme- 

Chacun a sçn défaut, où toujours il revient (1). 
Honte ni peur n'y retnédie. 

Sur ce propos , d'un conte il me souvient : 

Je ne dis rien que je n'appuie 
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus (2) 
Altérait sa santé, son esprit et sa bourse : 
Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course 

Qu'ils sont au bout de leurs écus. 
Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille, 
Avait laissé ses sens au fond d'une bouteille. 
Sa fenmie l'enferma dans un certain tombeau. 

Là les vapeurs du vin nouveau 
Cuvèrent k loisir. A son réveil il treuve (3) 
L'attirail de la mort à Tentour de son corps. 

Un luminaire , un drap des morts. 
Oh! dit-il, qu'est-ce-ci? Ma femme est-elle veuve ? 
Là-dessus son épouse , en habit d'Alecton (4), 
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton ^ 
Vient au prétendu mort, approche de sa bière. 
Lui présente un chaudeau (5) propre pour Lucifer. 
L'époux alors ne doute en aucune manière 

Qu'il ne soit citoyen d'enfer. 
Quelle personne es-tu? dit-il à ce fantôme. 

La cellérière (6) du royaume 

(1) Naturam txptXla» furea, tamen taqve récurrtt. 

(Horace.) 
(i) Un ivrogne; on saîtqae Bacchus est le dieu da tin. 
J3J Treuve, vieux mot pour trouve. 
U\ Une des trois Furies de» enfers. 
h\ Bouillon chaud. 
(6) Celle qui prend soin de la, dépense de bouche. 



104 FABLES 

De Satan, reprit-elle, et je porte à manger 
A ceux qu'enclôt la tombe noire. 
Le mari impart, sans sonçer : 
Tu ne leur portes point à boire? 



■ f 



VIII ^ 

« 

X^a Groutte et l'Araignée. 

Quand Tenfer eut produit la goutte et l'araignée, 
Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter 

D'être pour ITiumame lignée 

Egalement à redouter. 
Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter. 

Voyez-vous ces cases étroites (i). 
Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés? 
Je me suis proposé d'en faire vos retraites. 

Tenez donc, voici deux bûchettes : 

Accommodez- vous , ou tirez. 
11 n'est rien, dit l'aragne (2), aux cases qui me plaise. 
L'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins 

De ces gens nommés médecins, 
■ e 

. - Ihi 

i pauvre homme, 

Disant : Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme. 

Ni que d'en déloger et faire mon paquet 
Jamais Hippocrate (4) me somme. 

L'aragne cependant se campe en un lambris. 

Gomme si (fe ces lieux elle eût fait bail à vie. 

Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie , 
Voilà des moucherons de pris. 

Une servante vint balayer tout l'ouvrage. 

li) On prononçait élrètes, et ce mot rimait avec retraites. 
m Vieux mot pour araignée. 

(3J T plante le piquet^ c'est-à'dire le marque comme sien. 
(4) Célèbre médecin grec, mis ici pour toute espèce de mé- 
decin. 

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LIVRE m 105 

Antre toile tissae, autre coup'de balai. 

Le pauvre bestion (1) tous les jours déménage. 

Enfin, après un vain essai, 
Il va trouver la goutte. Elle était en campagne, 

Plus malheureuse mille fois 

Que la plus malheureuse aragne. 
Son h6te la menait tantôt fendre du bois. 
Tantôt fouir, houer (2) : goutte bien tracassée 

Est, dit-on. à demi pansée. 
Oh ! je ne saurais plus , dit-elle, y résister. 
Changeons, ma sœur Taragne. Et l'autre d'écouter : 
Elle la prend au mot^ se glisse en la cabane : 
Point de coup de balai qui l'oblige à changer. 
La goutte, drautre part, va tout droit se loger 

Chez un prelat qu'elle condamne 

A jamais du lit ne bouger. 
Cataplasmes, Dieu sait! lés gens n'ont point de honte 
De faire aller le mal toujours de pis en pis. 
L'une et l'autre trouva de la sorte son compte. 
Et fit très-sagement de changer de logis. 

(1) Diminutif de bête; le mot italien il bettioife, dont il est 
dériTé , est , au contraire , un augmentatif. 

(2) Remuer la terre avec la houe. 



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106 FABLES 



IX 
Le Loup et la Cigogne. 

Les loups mangent gloutonnement. 

Un loup donc étant de frairie (1) 

Se pressa, dit-on, tellement, 

Qu'il en pensa perdre la vie : 
Un os lui demeura bien avant au gosier. 
De bonheur pour ce loup , qui ne pouvait crier, 

Près de là passe une cigogne. 
Il lui fait si^ne; elle accourt. 
Voilà Topératrice aussitôt en besogne. 
Elle retira Tos , puis , pour un si bon tour, 

Elle demanda son salaire. 

Votre salaire ! dit le loup. 

Vous riez, ma bonne commère? 

Quoi! ce n'est pas encor beaucoup 
D'avoir de mon gosier retiré votre cou ! 

Allez , vous êtes une ingrate (2) : 

Ne tombez jamais sous ma patte. 

(1) C'est-à-dire de fête , d'une réunion de plaisir, où l'on 
faisait bonne chère. 
{î) » Mot d'une grande vérité dans la bouche d'un méchant, 
"■i se croit assez acquitté envers ses bienfaiteurs uand il ne 
fait pas de mal. » (Gh. Nodier.) 

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LIVRE llï 107 



ï-e Lion abattu par l'Homme. 

On exposait une peinture 
Où l'artisan (1) avait tracé 
Un lion d'immense stature 
Par un seul homme terrassé. 
Les regardants en tiraient gloire. 

Un lion en passant rabattit leur caquet. 
Je vois bien, dit-il, qu'en effet 
On vous donne ici la victoire : 
Mais l'ouvrier vous a déçus; 
Il avait liberté de feindre : 

Avec plus de raison nous aurions le dessus, 
Si mes confrères savaient peindre. 



XI 

Le Renard et les Raisins. 

Certain renard gascon, d'autres disent normand (2), 

Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille 
Des raisins mûrs apparemment (3), 
Et couverts d'une peau vermeille. 

Le galant en eût fait volontiers un repas; 

Mais comme il n'y pouvait attemdre : 

Ils sont trop verts (4) ,(iit-il, et bons pour des gouj ats (5) . 

Fit-il pas mieux que de se plaindre? 

(1) On dirait aujourd'hui l'artiste; artisan n'a pins que le 
sens d'ouvrier. 

(2) Naïveté pleine de finesse et de malice, qui fait entendre 
que les Normands et les Gascons se valent. 

(3V C'est-à-dire qui paraissaient mûrs. 
(4J Mot devenu proverbe. 
(5] Valet d'armée. 



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108 FABLES 



XII 
Le Cygne et le Cuisinier. 

Dans uDe ménagerie 
De volatiles remplie 
Vivaient le cygne et l'oison : 
Celui-là destiné pour les regards du maître ; 
Celui-ci pour son goût : l'un qui se piquait d'être 
Commensal du jardin (1); Tautre^ de la maison. 
Des fossés du château faisant leurs galeries (2), 
Tantôt on les eût vus côte à côte nager, 
Tantôt courir sur l*onde, et tantôt se plonger 
Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies. 
Un jour le cuisinier, ayant trop bu d'un coup. 




i ramage. 
Xe cuisinier fut fort surpris. 
Et vit bien qu'il s'était mépris. 
Quoi! je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe! 

Îl) Habitant ordinaire du jardin , où il mangeait. 
2) Leurs galeries, c'est-à-dire leurs promenades* 
3) C'est-à-dire préparé à mourir. 



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LIVRE III 109 

Non^non/ne plaise aux dieux que jamais ma mainconpe 
La gorge à qui s*en sert si bien! 

Ainsi, dans les dangers qui nous suivent en croupe (i J , 
Le doux parler ne nuit de rien. 



XIII 
L.es Loups et les Brebis. 

Après mille ans et pins de gnerre déclarée, 
Les lonps firent la paix avecgne (2) les brebis. 
G*était apparemment (3) le bien des deux partis 
Car si les loups mangeaient mainte bote égarée , 
Les bergers de leur i)eau se faisaient maints habits. 
Jamais- de liberté, ni pour les pâturages, 

Ni d'autre part pour les carnages (4) ; 
Ils ne pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens. 
La paix se conclut donc : on donne des otages; 
Les loups, leurs louveteaux; et les brebis, leurs cniei^. 
L'échange en étant fait aux formes (5) ordinaires, 

Et réglé par des commissaires, 
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats (6) 
Se virent loups parfaits et friands de tuerie. 
Ils vous (7) prennent le temps que dans la bergerie 

Messieurs les bergers tfétaient pas, 
Etranglent la moitié des agneaux les plus gras, 

(1) Imitation d'Horace : 

Poit eçuitem $tdet atra eura (lir. UT, ode 1 , r. 40), 
que Boileau traduit heureusement : 

Le chagrin monte en cronpe et galope arec \jû. (Ep. S.) 
2] Licence poétique , pour cmee. 
1 3 Mèâae sens que dans le Renard et les Baisint, 
4* Ce mot ne s'emploie au pluriel qu'en poésie. 
5] Pour dans les formes 
6] Vieux mot, pour louveteaux 

7} you«,est ici explétif, comme moi dans ce vers de Boileau : 
Prends-moi le i>on parti , laisse là tons les lirres. 



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110 FABLES 

Les emportent aux dents , dans les bois se Vêtirent. 

Us avaient averti leurs gens secrètement. 

Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement , 

Furent étranglés en dormant : 
Gela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent. 
Tout fut mis en morceaux, un seul (1) n'en échappa. 

Nous pouvons conclure de là 
Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle. 
La paix est fort bonne de soi. 
J'en conviens : mais de quoi sert-elle 
Avec des ennemis sans ^oi ? 



XIV 
Le Lion devenu vieux. 

Le lion, terreur des forêts. 
Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse (2), 
Fut enfin attaqué par ses propres sujets. 

Devenus forts par sa faiblesse. 

(l) Un seul, pour pas un seul, qui serait plus correct, 
[i] Valeur. Au pluriel il signifie exploits, 

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LIVRE III 111 

Le cheval, s'approchant, lui donne tin coup de pied; 
Le loup, un coup de dent; le l)œnf,un coup de corne. 
Le malheureux lion, languissant, triste, morne ^ 
Peut à peine jrugir, par l'âge estropié. 
11 attend son destin sans faire aucunes plaintes; 
Quand voyant l'àne même à son antre accourir : 
Ah! c'est trop, lui dit-il; je voulais bien mourir, 
Mais c'estmourirdeux fois que souffrir tes atteintes (1 ) . 



XV 

Philomèle et Progné- 

Autrefois Progné (2) Thirondelle 

De sa demeure s'écarta. 

Et loin des villes s'emporta 
Dans^un bois où chantait la pauvre Philomèle. 
Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous? 
Voici tantôt mille ans que Ton ne vous a vue; 
Je ne me souviens point que vous soyez venue, 
Depuis le temps de Thrace (3), habiter parmi nou«. 

Dites-moi, gne pensez-vous faire? 
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire? 
Ah ! reprit Philomèle , en est-il de plus doux ? 
Progné lui repartit : Eh quoi! cette musique. 

Pour ne chanter qu'aux animaux. 

Tout au plus à quelque rustique (4) ! 
Le désert est-il fait pour des talents si beaux? 

(1) Phèdre va jusqu'au coup de pied de l'âne. La Fontaine, 
avec un art délicat , s'arrête auparavant. 

(2) Femme deTérée,roi de Thrace. Ce prince ayant outragé 
Philomèle, sœur de Progné, celles-ci s'en vengèrent en tuant 
le fils de Térée', et en le lui donnant à manger. Philomèle 
fut changée en rossignol , et Progné en hirondelle. 

J3) G'est-à-diré'depuis le temps que vous étiez en Thrace. 
4) C'est-à-dire paysan^ comme dans la fable le fiât de 
e^ le Bat des champs, 

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112 FABLES 

Venez faire éclater aux cités vos merveilles. 

Aussi bien , en voyant lès bois , 
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois^ 

Parmi des demeures pareilles^ 
Exerça sa fureur sur vos divins appas. 
Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage 
Qui fait, reprit sa sœur^ que je ne vous suis pas. 

En voyant les bonmies^ hélas! 

Il m*en souvient bien davantage. 



XVI 

La Belette entrée dans un grenier. 

Damoiselle belette , au corps long et fluet (1), 
Entra dans un grenier par un trou fort étroit : 

Elle sortait de maladie (2). 

Là, vivant à discrétion, 

La galande (3) fit chère lie (4), 

Mangea, rongea : Dieu sait la vie 
Et le lard qm périt en cette occasion! 

MJ On écrÎTait flouet, ce qui rimait aTeo étroit. 

(2] Cette circonstance explique sa maigrenr. 

(3] On dirait aajonrd'hni galante. 

(4) C'est-à-dire bonne chère Joyensechàr6,de2arfMjoyeiiz. 



LIVRE m 113 

La voilà, pour conclusion. 

Grasse, mafflue (1) et rebondie. 
Au bout de la semaine, ayant dîné son saoul, 
Elle entend cpielque bruit, veut sortir car le trou, 
Ne peut plus repasser, et croit s'être méprise. 

Après avoir fait quelques tours , 
C'est, dit-elle, Tendroit; me voilà bien surprise ; 
J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours. 

Un rat qui la voyait en peine 
Lui dit: Vous aviez lors la panse un peu moins pleine. 
Vous êtes maigre entrée, il faut maiçre sortir (î). 
Ce que je vous dis là. Ton le dit à bien d'autres: 
Mais ne confondons point, par trop approfondir (3), 

Leurs affaires avec les vôtres. , 



XYII 
Le Chat et le vieux Rat. 

J'ai lu chez un conteur de fables 

Qu'un second Bodilard, l'Alexandre des diats, 
L'Attila (4), le fléau des rats , 
Rendait ces derniers misérables : 
J'ai lu, dis-je, en certain auteur. 
Que ce chat exterminateur. 

Vrai Cerbère (5), était craint une lieue à la ronde. 

Il voulait de souris dépeupler tout le monde. . 

Les planches qu'on suspend sur un léger appui, 

(IJ Mot iniiBité maintenant. Il signifie bouffîe. 
(2) La Fontaine traduit ici Horace : 

Jfftcra eavum répétée aretum quem macra tubUti, 

(Liv. I, Ep.7,T.J9.) 
[3] C'est-à-dire en voulant trop approfondir, 

(4) Roi des Huns. Il se nommait lui-même le fléau lie Dieu, 
c'est-à-dire le fléau dont Dieu se servait pour obàtier les 
nations; mais ici fléau veut dire exterminateur^ destructeur. 

(5) Dans la Fable. Cerbère est un chien à trois tètes , qui 
garde l'entrée des enfers. 

8 

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114 FABLES 

La mort aux rats, les souricières^ 

N'étaient que jeux au prix de lui. 

Gomme il volt que dans leurs tanières 

Les souris étaient prisonnières, 
Qu'elles n'osaient sortir^ qu il avait beau chercher. 
Le galant (1) fait le mort, et du haut d'un plancher 
Se pend la tête en bas : la béte scélérate 
A de certains cordons se tenait par la patte. 
Le peuple des souris croit que c'est châtiment, 
Qnll a fait un larcin de rôt ou de fromage, 
Egratigné quelqu'un, causé quelque donmiage; 
Enfin qu'on a pendu le mauvais garnement. 

Toutes, dis-je, unanimement, 
Se promettent de rire à son enterrement . 
Mettent le nez à l'air, montrent un peu la téte^ 

Puis rentrent dans leurs mds à rats. 

Puis ressortant font quatre pas. 

Puis enfin se mettent en quête. 

Mais Yoici bien une autre ftte : 
Le pendu ressuscite, et, sur ses pieds tombant^ 

Attrape les plus paresseuses. 
Mous en savons plus d'un, dit-il en les gobant. 
C'est tour de vieille guerre , et vos cavernes creuses 
Ne TOUS sauveront pas, je vous en avertis ; 

Vous viendrez toutes au logis, 
n prophétisait vrai : notre maître Hutis (2) 
Pour la seconde fois les trompe et les affine (3), 

Blanchit sa robe et s enfariné, 

Et, de la sorte déguisé. 
Se niche et se blottit dans une huche ouyerte. 

Ce fut à lui bien avisé ; 
La gent trotte-menu s'en Tient chercher sa. perte. 
Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour : 
C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour : 
Même il avait perdu sa queue à la bataille. 
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille^ 

(i) Galant tignifie ici habile en sa profession, 

(î) Mot latin qui signifie doux, La Fontaine en fait un snr- 

nom dn ohat, et il lui convient parfaitement à oanse de ton 

Itypocrisie. 
(3) AffMer, tromperSparXfinesBe. 

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LIVRE III 115 

S'écria-t-il de loin au général des chats; 

Je soupçonne dessous encor quelque machine. ] 

Rien ne te sert d*ôtre farine : 

Car, quand tu serais sac, je n'approcnerals pas. 

n»A*ou i)ien dit à lui, ^'approuy* "'* ««.,/i/v««« . 

Il était expérimenté^ 



Et savait que la méfiance 
Est mère de la sûreté (1). 

fi) a Cette fable est charmante d'un boat à l'aabe , pour le 
natiuel, la gaieté , et sortout poar la mérité des tableaux. » 

( Ghamrort.) 



PIN DU LIVBB TROTSiiMp 



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LIVRE QUATRIEME 



Le Berger et la Mer. 

Da rapport d*un troupeau, dont il vivait sans soins , 
Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite (1) : 

Si sa fortune était petite , 

Elle était sûre tout au moins. 
A la fin, les trésors déchargés sur la plage 
Le tentèrent si bien, qu'il vendit son troupeau, 
Trafiqua de l'argent (2), le mit entier sur l'eau. 

Cet argent périt par naufrage. 
Son maître fut rédmt à garder les brebis, 
Non plus berger en chef, comme il était jadis , 

(1) Femme de Neptune et déesse de la mer. Ce mot est pris 
ici poar la mer même. 

(2) Acheta des marchandises avec l'argent qu'il en retira, 
et mit toute sa fortune dans le commerce maritime. 

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FABLES.— LIVRE IV 117 

Quand ses propres montons paissaient sur le rivage : 
Celui qui s était vu Gorydon ou Tircis 

Fut Pierrot, et rien davantage. 
Au l)out de quelque temps il fit quelques profits, 

Raciieta des bétes à laine : 
Et comme un jour les vents , retenant leur haleine. 
Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux : 
Vous voulez de Targent, ô mesdames les Eaux (1), 
Dit-il, adressez-vous, je vous prie, à quelque autre : 

Ma foi! vous n'aurez pas le nôtre. 

Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé. 
Je me sers de la vérité 
Pour montrer, par expérience, 
Qu^un sou, quand il est assuré, 
Vaut mieux que cinq en espérance ; 

Qt/il faut se contenter de sa condition ; 

Qv^OMX conseils de la mer et de l'ambition (2) 
Nous devons fermer les oreilles. 

Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront ; 
La mer promet monts et merveilles : 

Fiez-vqus-y : les vents et les voleurs viendront, 

(1) Cette personnification si hardie n'en est pas moins très- 
natnreUe. 

(2) « Expression très-noble et rapprochement très-heureux 
qui réveille dans l'esprit du lecteur l'idée du naufrage pour le 
marin et pour Tambitieux. n ( Chamfort.] 



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118 FABLES 



L'Ane et le petit Chien. 

Ne forçons point notre talent. 
Nous ne ferions rien avec grâce (1) 
Jamais un lourdaud , quoi qu'il fasse. 
Ne saurait passer pour galant (2). 

Peu de gens , que le Ciel chérit et gratifie (3), 
Ont le don d agréer infus (4) avec la vie. 

G*est un point qu'il leur faut laisser, 
Et ue pas ressemnler à Tâne de la fable, 

Qui, pour se rendre plus aimable 
Et plus cher à son maître, alla le caresser. 

(1) C'est la_peosée d'Horace : 

7^ nihil invita diee» faeieive Minerva. 

(Art.poét.,Y. 885.) 

(2) Aimable. 

(3) Imitation de Virgile : 

Païud gvoi œquus amavit 
Jupiter, (Enéid., VI, 1S9.) 

(4) Ce mot est pea usité au masouliD ; mais on dit très-bien, 
avoir la science infiue. Jnfus signifie mis en nous par la nature 
tans aucun travail de notre part. 



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UVRE IV il« 

Ck)mmeiit^ disait-il en son âme, 

Ce chien^ parce qu'il est mignon ^ 

Vivra de pair à compagnon 

Arec monsieur^ avec madame; 

Et j'aurai des coups de bâton ! 

Que fait-il? Il donne la patte; 

Puis aussitôt il est baisé : 
S'il en faut faire autant afin que Ton me flatte ^ 

Gela n'est pas bien malaisé. 

Dans cette admirable pensée^ 
Voyant son maître en joie, il s'en vient lourdement. 

Lève une corne tout usée, 
La lui porte au menton fort amoureusement. 
Non sans accompagner, pour plus grand ornement, 
De son chant gracieux cette action nardie. 
Oh! oh! quelle caresse et quelle mélodie! 
Dit le maître aussitôt. Holà, Martin-bàton (i)! 
Martin-bàton accourt : l'âne change de ton. 

Ainsi finit la comédie. 



III 
Le Combat des Rats et des Belettes. 

La nation des belettes , 
Non plus que ©elle des chats. 
Ne veut ancuD bien aux rats ; 
Et sans les poites étrètes (2) 
De leurs habitations . 
L'animal à longue échine (3) 
En ferait, je m imaçine. 
De grandes destructions. 

(1) Dénomination bnrlesque c[ue la Fontaine doit à Rabe- 
lais ; elle désigne le valet d'écurie armé d'un bâton pour cor- 
riger l'âne. 

(2) Ancienne orthographe, pour étroites. 

(3) La belette. 



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!2Ô FABLES 

Or, une certaine année 
Qull en était à, foisom, 
Leur roi, nommé Ratapon, 
Mit en campagne une armée. 
Les belettes, de leur part, 
Déployèrent Tétendara. 
Si Ton croit la renommée, 
La victoire balança : 
Plus d'un guéret 's'engraissa 
Du sang de plus d'une bande (1). 
Mais la perte la plus grande 
Tomba presque en tous endroits 
Sur le peuple souriquOis, 
Sa déroute fut entière. 
Quoi que pût faire Artarpax, 
Psicarpax, Méridarpax (2), 
Qui, tout couverts de poussière, 
Soutinrent assez longtemps 
Les efforts deS combattants. 
Leur résistance fut vaine ; 
Il fallut céder au sort : 
Chacun s'enfuit au plus fort, 
Tant soldats que capitaine. 
Les princes périrent tous. 
La racaille, dans les trous 
Trouvant sa retraite prête, 
Se sauva sans grand travail ; 
Mais les seigneurs sur leur tète 
Ayant chacun un plumail. 
Des cornes ou des aigrettes. 
Soit comme marques d'honneur , 
Soit afin que les nelettes 
En conçussent plus de peur. 
Gela causa leur malheur. 
' Trou, ni fente , ni crevasse, 

Me fut large assez pour eux; 



(1) Remarquez comme les proportions du sujet s'agran- 
dissent et comme le ton s'élève. 

(S5) Voleur de pain, voleur de miettes, voleur de morceaux 
entiers ; ces noms sont empruntés à la Batrachomyomachie, où 
Gombatdes Orenouilles etdesRats, poëme attribué à Homère. 



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LIVRE IV 121 

Au lien que la populace- 
Enmdt dans l€& moindres creux. 
La principale jonchée (i) 
Fut donc des prindpaux rats» 

Unejéte empanachée 
N'est pa$ petit embarras. 
Le trop superbe équipage 
Peut souvent en un passage ■ 
Causer du retardement. 
Les petits en toute affaire 
Esquivent (2) fort aisément : 
Les grands ne le peuventffaire. 



IV 

Le Singe et le Dauphin. 

C'était chez les Grecs un usage 
Que sur la mer tous voyageurs 
Menaient avec eux en voyage (3) 
Singes et chiens de hateleurs. 

il) Yieux mot qui signifie carnage. 
Si G« verbe exige un complément. 
S] Voyageurs, en voyage : négUgenoe. 



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122 FABLES 

Un navire en cet éqn^ge 

J^on loin d'Athènes fit naufrage. 

Sans les dauphins tout eût péri. 

Cet animal est fort ami 

De notre espèce : en son histoire 

Pline (1) le oit; il faut ]e croire. 

Il sauva donc tout ce qu'il put 

Même un singe en cette occurrence , 

Profitant de la ressemblance , 

Lui pensa devoir son salut : 

Un dauphin le prit pour un homme^ 

Et sur son dos le fit asseoir 

Si gravement, qu*on eût cru voir 

Ce chanteur (2) que tant on renonmie. 

Le dauphin Fallait mettre à bord , 

Quand, par hasard , il lui demande : 

Etes-vous d'Athènes la grande? 

Oui, dit l'autre, on m'y connaît fort : 

S'il vous y survient quelque afiaire, 

Employez-moi; car mes parents 

Y tiennent tous les premiers rangs : 

Un mien cousin est juge-maire. 

Le dauphin dit : Bien grand merci ; 

Et le Pirée (3) a part aussi 

A rhonneur de votre fîTésence? 

Vous le voyez souvent, je pense ? — 

Tous les jours : il est mon ami; 

C'est une vieille connaissance. 

Notre magot prit, pour ce coup, 

Le nom d'un port pour un nom d'homme. 

De telles gens il est beaucoup 

Qui prenaraient Vaugirard (4) pour Rome, 

(1) Pline, surnommé l'Ancien, écrivain latin,^ auteur d'une 
histoire naturelle. Le passage auquel la Fontaine fait allusion 
se trouve livre IX , ch. viii. 

(2) Ârion. Dans une traversée les matelots voulant le tuer, 
il se jeta à la mer pour échapper à leur fureur ; un dauphin 
ç[ue ses chants avaient attiré le reçut sur son dos et le porta 
jusqu'au rivage. 

(3) Port d'Athènes. 

(4) Villi^ge voisin de Paris. 

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LIVRE IV 123 

Et mû, caquetant au plus dru. 
Parlent de tout, et n'orUrten vu. 

Le dauphin rit, tourne la tôte. 

Et, le ma^ot considéré, 

Il s'aperçoit qu'il n*a tiré 

Du fond des eaux rien qu'une béte* 

Il l'y replonge, et va trouver 

Quelque homme , afin de le sauver. 



L'Homme et lldole de bois. 

Certain païen chez lui gardait un dieu de bois , 

De ces dieux qui sont sourds, bien qu'ayant des oreille8(l). 

Le païen cependant s'en promettait merveilles. 

Il fui coûtait autant que trois : 

Ce n'était (2) que vœux et qu'offrandes. 
Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes. 

Jamais idole, quel qu'il fut (3), 

N'avait eu cuisme si grasse : 
Sans que , pour tout ce culte , a son hôte il échût 
Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce. 
Bien plus, si pour un sou d'orage (4) en quelque endroit 

S'amassait d'une ou d'autre sorte. 
L'homme en avait sa part; et sa bourse en souffrait : 
La pitance du dieu n'en était pas moins forte. 
A la fin, se fâchant de n'en obtenir rien . 
Il vous prend un levier, met en pièces l'idole, 

(i) Souvenir da psaume CXIII:Atir««Aa6«n/,e/ non attdftsn/. 
■ Us ont des oreilles , et n'entendent pas. • 

(2) Pour : Ce n'étaient. Boileau dit : 

Ce De sont que-festons, ce ne sont qu'astragales. 

(3) Idole est maintenant du féminin. 

(41 C'est-à-dire le moindre orage. Cette expression est 
familière et presque triviale. 

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124 FABLES 

Le trouve rempli d*or. Quand je t'ai fait du bien. 

M'as-tu vaLu^ dit^-il, seulement une obole? 

Va, sors de mon logis, cherche d'autres autels. 
Tu ressembles aux naturels 
Malheureux, grossiers et stupides. 

On n'en peut rien tirer qu'avecque le bâton. 

Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides. 
J'ai bien fait de changer de ton (1). 



VI 
X^ Geai paré des plumes du Paon. 

Uu paon muait : un geai prit son plumage , 

Puis après se l'accommoda ; 
Puis parmi d'autres paons tout fier se panada, 

Croyant être un beau personnage. 
Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué. 

Berné, sifflé, moqué, joué, 

(1) « Que conelure de cela? qu'il faut battre ceux qui sont 
d'un naturel stupide? Cela u'est pas vrai , et cette méthod* 
n« produit rien de bon. » (Cbamfort.) — Du reste cette fable 
est plus que médiocre. 

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LIVBE IV 125 

Et par messienrs les paons plumé d'étrange sorte; 
Même vers ses pareils s'étant réfugié. 

Il fut par eux mis à h porte. , . , 

// est assez de geais à deux pieds comme lut. 
Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui. 

Et que Von nomme plagiaires. 
Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui (1); 

Ce ne sont pas là mes affaires. 



YII 
Le Chameau et les Bâtons flottants. 



Le premier qui vit un chameau 
S'enfuit à cet objet nouveau; 
Le secona s^apiprocha; le troisième osa faire 
Un licou pour le dromadaire (2). 

Vaccoutumance ainsi nous rend tout familier. 
Ce qui nous paraissait terrible et singulier 
S'apprivoise avec notre vue (3) 
Quand ce vient à la continue (4). 

Et puisque nous voici tombés sur ce sujet : 

On avait mis des gens au guet. 
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet, 

[i) Le mot ennui avait au xvii« siècle une force qu'il n'a plus 
auiourd'bui^ il exprimait l'idée de ehagrio y de peine. 

(2) Gradation naturelle dans les sentiments et dans l'expres- 
sion. 

f3) C'est la Tue qui s'apprivoise avec les objets; mais la 
poésie s» permet sans scrupule ces transpositions qui laissent 
au sens toute sa clarté. André Chénier à dit de même : Accou- 
tumer la lyre aux doigts; en cela la Fontaine et lui ne font 
qu'imiter les anciens. , 

(4) Quand cela se renouvelle sans interruption. 



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126 FABLES 

Ne purent s'empêcher de dire 
Que c'était nn puissant navire. 
Quelques moments après , l'objet devint brûlot , 
Et puis nacelle, et puis ballot. 
Enfin bâtons flottants sur Tonae (1). 

J'en sais beaucoup, de par le monde, 
A qui ceci conviendrait bien : 
De loin c*est quelque chose, et de près ce n'est rien. 



VIII 

La Grenouille et le Rat. 

Tel, comme dit Merlin(2),cuide (3) engeigner (4] autrui 

Qui souvent s engeigne soi-même. 
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui : 

(1) « C'est tout le contraire de ce qai arrive réellement, la 
distance diminuant beaucoup les proportions des choses. Le 
sens moral est parfaitement vrai ; mais le sens propre est 
absurde. » (Ch. Nodier.) 

(t) Enchanteur célèbre dans les romans de chevalerie. 

(3) Vieux mot qui signifie croit; de là outrecuidant, gui 
croit trop de lui-même. 

[4) Tromper, du latin ingennan; de là vient aussi engin, 
ige. V. liv. I, 8. 

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piii 



LIVRE IV 127 

Il m'a toigonrs semblé d'mie énergie extrême. 
Biais afin d'en Tenir an dessein que j'ai pris : 
Un rat plein d'embonpoint, gras, etdes mieux nourris. 
Et qui ne connaissait l'avent ni le carême (1) , 
Sur le boi:d d'un marais égayait ses esprits. 
Une grenouille approche, et lui dit en sa langue : 
Venez me voir cnez moi; je vous ferai festin. 

Messire rat promit soudain. 
n n'était pas besoin de plus longue harangue. 
Elle allég^aa pourtant les délices du bain , 
La curiosité, les plaisirs du voyage. 
Cent raretés à voir le long du marécage : 
Un jour il conterait à ses petits-enfants 
Les neautés de ces lieux, les mœurs des habitants, 
Et le gouvernement de la chose publique 

Aquatique. 
Un point sans plus tenait le galant empêché : 
Il nageait (21 quelque pea , mais il fallait de l'aide. 
La grenouille à cela trouve un très-bon remède : 
Le rat fut à son pied par la patte attaché; 

Un brin de jonc en fit l'affaire. 
Dans le marais entre (3) , notre bonne commère 
S'efforce de tirer son hête au fond de l'eau, 
Cîontre le droit des cens, contre la foi jurée. 
Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée (4). 
C'était, à son avis, un excellent morceau. 
Déjà, dans son esprit, la galande (5) le croque. 
Il atteste les dieux; la perfide s'en moque : 



(l) La Fontaine met ici Tavent aTOo le oarème , paroe 
qn autrefois on jeûnait aussi pendant l'avent. 



(i) Il disait qu'il savait un peu nager, etc. 
.(3)Ph -^ 



^ j Phrase elliptique qui répond à l'ablatif absolu du latin. 
Corneille a dit de même : 

Lui mort, nous n'avons plus de vengeur ni de nudtre. {Orma,) 
et Racine : 

Hait ans déjà passés , une impie étrangère 

Du sceptre de David usurpe tous les droits. ( AthtUie,) 

(4) Gorge chaude, en terme de fauconnerie, est la viande 
cbaude qu'on donne aux oiseaux de proie , et qu'on prend du 
gibier qu'ils ont attrapé. — Curée, en terme de vénerie, est la 
pâture qu'on donne aux chiens de chasse en leur faisant man- 
ger de fa béte qu'ils ont prise. (Walckenaer.) 

{^) C'*st-à-dire rusée. 



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128 FABLES 

n résiste, elle tire. En ce combat nouveau, 
Un milan qui dans Tair planait, faisait la ronde , 
Voit (feu haut le pauvret se débattant sur Tonde. 
U fond dessus, l'enlève . et, par même moyen , 

La grenouille et le lien. 

Tout en fut; tant et si bien. 

Que de cette double proie 

L'oiseau se donne au coeur joie. 

Ayant, de cette façon , 
. A souper chair et poisson. 

La ruse la mieux ourdie 
Peut nuire à son inventeur ; 
Et souvent la perfidie 
Retourne sur son auteur. 



IX 

Tribut envoyé par les animaux 
à Alexandre (1). 

Une fable avait cours parmi Tantiquité (2) , 

Et la raison ne m'en est pas connue. 
Que le lecteur en tire une moralité : 

Voici la fable toute nue : 
La Renommée ayant dit en cent lieux 
Qu'un fils de Jupiter (8) , un certain Alexandre , 
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux, 

Commandait que, sans plus attendre. 

Tout peuple à ses pieds s'allât rendre. 
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux, 

Les républiques des oiseaux; 

(l) Alexandre le Grand , roi de Macédoine. 

(2y Quoique ^antiquité soit un nom collectif, on ne le oon- 
strairait plus aujourd'hui avec parmi; cette préposition de- 
mande un pluriel. 

(3) Alexandre eut la faiblesse de renier Philippe pour son 
père et de vouloir se faire passer pour fils de Jupiter, 



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LIVRE IV 129 

La déesse aux cent bouches, dis-je. 

Ayant mis partout la terreur 
En publiant l'édit du nouvel empereur, 

Les animaux , et toute espèce lige (1) 
De son seul appétit, crurent que cette fois 

Il fallait subir d'autres lois. 
On s'assemble au désert; tous quittent leur tanière. - 
Après divers avis, on résout, on conclut 

D'envoyer hommage et tribut. 

Pour 1 hommage et pour la manière, 
Le singe en fut chargé : Ton lui mit par écrit 

Ce que l'on voulait qui fût dit. 

Le seul tribut les tint en peine : 
Car que donner? Il fallait de l'argent. 

On en prit d'un prince obligeant. 

Qui, possédant dans son domaine 
Des mines d'or, fournit ce qu'on voulut. 
Ckanme il fut question de porter ce tribut , 

Le mulet et Tâne s'offrirent, 
Assistés du cheval ainsi que du chameau. 

Tous quatre en chemin ils se mirent 
Avec le singe ambassadeur nouveau. 
La caravane enfin rencontre en un passage 
Monseigneur le lion : cela ne leur plut point. 

Nous nous rencontrons tout à point. 
Dit-il, et nous voici compagnons de voyage. 

J'allais offrir mon mit à part; 
Mais, bien qu'il soit léger,- tout fardeau m'embarrasse ; 
Obligez -moi de me faire la grâce (2) 

Que d'en porter chacun un quart : 
Ce ne vous sera pas une charge trop grande ; 
Et j'en serai plus libre et bien plus en état (3), 
En cas que les voleurs attaquent notre bande. 

Et que l'on en vienne au combat. 

(1) Lige signifiait, dans le système féodal, an vassal lié 
[ligattLs] envers son seigneur par certaines obligations plus 
étroites que les autres. Il s'agit ici des animaux que Salluste 
appelle pecora ventri obedientia. 

îî) On ne dit plus obliger que de, mais simplement obliger de. 

(3) C'est-à-dire en état de vous défendre; mais cette ex- 
pression, qui veut maintenant un complément, s'employait 
souvent d'une manière absolue au xviie siècle. 

9 

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130 FABLES 

Éconduire un lion rarement se pratique. 
Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu, 
Etj malgré le héros de Jupiter issu, 
Faisant chère et vivant sur la bourse publique. 

Ils arrivèrent dans un pré 
Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré, 

Où maint mouton cherchait sa vie; 
Séjour du frais, véritable patrie 
Des zéphyrs. Le lion n'y fut pas (1), qu'à ses gens 

11 se plaignit d'être malade. 

Continuez votre ambassade , 
Dit-il, je sens un feu qui me brùie au dedans. 
Et veux chercher ici quelque herbe salutaire. 

Pour vous, ne perdez point de temps : 
Rendez-moi mon argent; j'en puis avoir affaire. 
On déballe; et d'ahord le lion s'écria. 

D'un ton qui témoignait sa joie : 
Que de filles , ô dieux ! mes pièces de monnoie 
Ont produites ! Voyez ; la plupart sont déjà 

Aussi grandes gue leurs mères. 
Le croît (2) m'en appartient. Il prit tout là -dessus, 
Ou bien, s'il ne prit tout, il n'en demeura guères. 

Le singe et les sommiers confus , 
Sans oser répliquer, en chemin se remirent. 
Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent. 

Et n en eurent point de raison. . 
Qu'eût-il fait? C'eût été lion contre lion, 
Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires (3) 
Vun l'autre s' attaquant, ne font pa^ leurs affaires (4). 

(IJ C'est-à-dire y fat à peine. 

(2J Vieux mot qui a le sens d^ accroissement, 

(3} Ces vers sont de Régnier, poète satirique français anté- 
rieur à Boileau. Us sont passés en proverbe. 

(4) Le sujet de cette fable est assez inf*ignifiant , et la Fon- 
taine n'eût rien perdu à le ladsser de c6té. 



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LIVRE IV 131 



Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf. 

De tout temps les cheyaux ne sont nés pour les homm6S(] ) 
Lorsque le genre humain de glands se contentait, 
Ane, cheval, et mule, aux forêts habitait (2) : 
Et Ton ne voyait point, comme au siècle où nous sommes, 

Tant de selles et tant de bâts. 

Tant de hamois pour les comnats, 

Tant de chaises, tant de carrosses, 

Gonmie aussi ne voyait -on pas 

Tant de festins et tant de noces. 
Or un cheval eut alors différend 

Avec un cerf plein de vitesse ; 
Et, ne pouvant l'attraper en courant. 
Il eut recours à Thomme , implora son adresse. 
L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos. 

Ne lui donna point de repos 
Que le cerf ne fût pris , et n'y laissât la vie. 
Et, cela fait, le cheval remercie 

(1) C'est-à-dire les chevaux n'ont pas toujours été au ser- 
vice des hommes. 

(2) Habitait pour habitaient est une licence qui va trop loin. 



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132 FABLES 

L^homme sou bienfaiteur^ disaut : Je suis à tous , 
Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage. 
Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous. 
Je vois trop quel est votre usage. 
Demeurez donc, vous serez bien traité. 
Et jusqu'au ventre en la litière. 
Hélas ! que sert la bonne chère 
Quand on n'a pas la liberté? 
Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie. 
Mais il n'était plus* temps; déjà son écurie 
Etait prête et toute bâtie. 
11 y mourut en y traînant son lien : 
Sage, s'il eût remis une légère offense. 

Quel que soit te plaUir que cause la vengeance, 
C'est racheter trop cher que l'acheter d'un bien 
Sans qui les autres ne sont rien (1). 



XI 
Le Renard et le Buste. 



Les grands, pour la plupart, sont masgues de théâtre: 
Leur apparence impose (2) au vulgaire idolâtre. 
L'âne n en sait juger que par ce qu'il en voit ; 
Le renard, au contraire, à fond les examine, 
Les tourne de tout sens; et quand il s'aperçoit 

Que leur fait n'est que bonne mine. 
Il leur applique un mot qu'un buste de héros 

Lui fit dire fort à propos. 
C'était un buste creux et plus grand que nature. 

(t) Âristote rapporte cette fable comme étant de Stésichore. 
Horace a traité le même sujet en quelques vers. 

(2) Imposer signifie inspirer du respect; en imposer veut 
dire tromper; cependant on confondait souvent au xvii« siècle 
eea deux manières de parler. 



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LIVRE IV 133 

Le renard, en louant l'effort de la sculpture : 
« Belle tète, dit -il; mais de cervelle point. 

Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point! 



XII 
Le Loup, la Chèvre et le Chevreau. 

La bique, allant remplir sa traînante mamelle 

Et paître Therbe nouvelle, 

Ferma sa porte au loquet, 

Non sans dire à son biquet : 

Gardez -vous, sur votre vie, 

D'ouvrir qne Ton ne vous die (1) 

Pour enseigne et mot du guet (2) : 

Foin du loup et de sa race ! 

Gomme elle disait ces mots , 

Le loup, de fortune (3), passe : 

Il les recueille à propos. 

Et les garde en sa mémoire. 

La bigue, comme on peut croire. 

N'avait pas vu le glouton. 
Dès qu'il la voit partie , il contrefait son ton. 

Et d'une voix papelarde (4) , 
Il demande qu'on ouvre, en disant : Foin du loup ! 

Et croyant entrer tout d'un coup. 
Le biquet soupçonneux par la fente regarde : 
Montrez -moi p'atte bî anche, ou je n'ouvrirai point, 
S'écria-t-il d'abord. Patte blanche est un point, 
Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. 
Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage, 

(i) Die, mot qui a vieilli, pour dise. 
(l) Mot d'ordre qui sert à se faire reconnaître. * 
(3| De fortune, par hasard. 

(4) Adjectif de la même racine qne le mot papelardie, par 
lequel on désignait autrefois l'hypocrisie. 



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134 FABLES 

Gomme il était venu s'en retourna chez soi. 

Où serait le biquet s'il eût ajouté foi 

Au mot du guet que , de fortune , 
Notre loup avait entendu? 

Deux sûretés valent mieux qu'une (1), 
Et le trop en cela ne fut jamais perdu. 



XIII 
Le Loup, la Mère et l'Enfant. 

Ce loup me remet en mémoire 
Un de ses compagnons gui fut encor mieux pris : 

Il y périt. Voici l'histoire : 
Un villageois avait à Técart son lods. 
Messer loup attendait chape -chute (2) à la porte : 
Il avait vu sortir gibier de toute sorte, 

Veaux de lait (3), agneaux et brebis, 

(1] Vers devenu proverbe. 

{l\ u Chape-chute, ou chape friche vêtement ecclésiastique) 
tombée ; les voleurs ramassent lestement ce qui tombe à terre : 
attendre chape-chute veut dire attendre la rencontre d'un 
objet précieux pour s'en emparer. »> ( Gérusez.) 

(3) Qui tettent encore. 

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LIVRE IV 135 

Régiment de dindons, enfin bonne provende (1). 
Le larron commençait pourtant à s'ennuyer. 

Il entend un enfant crier : 

La mère aussitôt le gourmande, 

Le menace, s'il ne se tait, 
De le donner au loup. L'animal se tient prêt. 
Remerciant les dieux d'une telle aventure. 
Quand la mère apaisant sa chère geniture, 
Lui dit : Ne criez point; s'il vient, nous le tuerons. 
Qu'est ceci? s'écria le mangeur de moutons : 
Dire d'un, puis d'un autre ! est-ce ainsi que Ton traite 
Les gens faits comme moi? me prend- on pour un sot? 

Que quelque jour ce beau marmot 

Vienne au bois cueillir la noisette... 
Comme il disait ces mots, on sort de la maison : 
Un chien decour rarrète:épieux(2)etfourches-fières(3) 

L'ajustent de toutes manières. 
Que veniez -vous chercher en ces lieux? lui dit -on.. 

Aussitôt il conta l'affaire. 

Merci de moi ! lui dit la mère ; 
Tu mangeras mon fils! l'ai -je fait à dessein 

Qu'il assouvisse un jour ta faim? 

On assomma la i^auvre bète. 
Un manant lui coupa le pied droit et la tête. 
Le seifflaeur du village à sa porte les mit; 
Et ce dicton picard alentour fut écrit : 

Biaux chires leups, n'écoutez mie 
Mère tenchent chen fieux qui crie (4). 

l\) Provision de bouche. 

hS Arme à fer plat et pointa. 

(3) « Fourches de fer attachées à de longues perches. » 
Édit. Desobrv. Fières, qui frappent, de feno. 

(4) Beaux siresloups, n'écoutez pas mère tançant (grondant) 
son fils qui crie. 



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436 FABLES 

' ■ —_———_ 

XIV 
Parole de Socrate. 

Socrate (1) un jour faisant bâtir, 

Chacun censurait son ouvrage ; 
L'un trouvait les dédans, pour ne lui point mentir. 

Indignes d'un tel personnage; 
L'autre blâmait "la face, ei tous étaient d'avis 
Que les appartements en étaient trop petits. 
Quelle maison pour lui ! l'on y tournait à peine. 

Plût au Ciel gue de vrais amis , 
Telle qu'elle est, dit -il, elle pût être pleine! 

Le bon Socrate avait raison 
De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. 

Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose : 
Rien n'est plus commun que ce nom; 
Rien n'est plus rare que la chose. 



XV 

Le Vieillard et ses Enfants. 

Toute puissance est faible, à moins que d'être unie : 

Écoutez là -dessus l'esclave de Phrygie. 
Si j'ajoute du mien à son invention , 

(1) Célèbre philosophe de l'ancienne Grèce ; il fut accusé de 
prêcher des doctrines contraires à la religion et à la coostitutloD 
de l'Etat , et condamné à boire la ciguë. 

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LIVRE IV 137 

C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie ; 
Je suis trop au-dessous de cette ambition. 
Phèdre (1) enchérit souvent par un motif de gloire; 
Pour moi de tels pensers me seraient mal séants. 
Mais venons à la fable , ou plutôt à l'histoire 
De celui qui tâcha d'unir tous ses enfauts. 
Un vieillard près d'aller où la mort l'appelait : 
Mes chers enfants, dit -il (à ses fils il parlait). 
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ; 
Je vous expliquerai le oœud qui les assemble. 
L'aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts, 
Les rendit en disant ; Je le donne aux plus forts. 
Un second lui succède et se met en posture ; 
Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure. 
Tous perdirent leur temps : le faisceau résista. 
De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata (î). 
Faibles gens, dit le père, il faut que je vous montre 
Ce que ma force peut en semblable rencontre. 
On crut qu'il se moquait ; on sourit, mais à tort : 
Il sépare les dards, et les rompt sans effort. 
Vous voyez, reprit-il, l'ejBfet de la concorde : 
Soyez joints, mes enfants; que l'amour vous accorde. 
Tant que dura son mal il n'eut d'autre discours. 
Enfin, se sentant près de terminer ses jours : 
Mes cher s enfants, dit-iL je vais où sont nos pères ; 
Adieu; promettez -moi de vivre comme frères, 
Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant. 
Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant. 
Il prend à tous les mains ; il meurt. Et les trois frères 
Trouvent un bien fort gi^and^ mais fort mêlé d'affaires. 
Un créancier saisit, un voisin fait procès; 
D'abord notre trio s'en tire avec succès. 
Leur amitié fut courte autant qu'elle était rare. 
Le sang les avait joints , l'intérêt les sépare : 
L'ambition, l'envie, avec les consultants (3), 
Dans la succession entrent en même temps ; 
On en vient au partage, on conteste, on chicane : 
Le juge sur cent points tour à tour les condamne. 

ii) Phèdre, fabuliste latin du siècle d'Auguste. 
2) Pas un seul. 
3) Gens d'affaires, o Remarquez ces consultants qui sont un 
fléau ni plus ni moins que V ambition et l' envie.» (Cb. Nodier.) 



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138 FABLES 

Créanciers et voisins reviennent aussitôt , 
Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut. 
Les frères désunis sont tous d'avis contraire; 
L'un veut s'accommoder, Vautre n'en veut rien faire. 
Tous perdirent leur bien , et voulurent trop tard 
Profiter de ces dards unis et pris à part. 



XVI 

L'Oracle et llmpie- 

Vouloir tromper le Ciel, c'est folie à la terre. 
Le dédale {i ) des cœurs en ses détours n'enserre 
Rien qui ne soit d'à tord éclairé par les dieicx : 
Tout ce que r homme fait, il le fait à leurs yeux. 
Même les actions que dans l'ombre il croit faire. 

Un païen qui sentait quelque peu le fagot (2) , 
Et qui croyait en Dieu , pour user de ce mot , 

Par bénéfice d'inventaire (3), 

Alla consulter Apollon. 

Dès qu'il fut en son sanctuaire : 
Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non? 

Il tenait un moineau, dit-on, 

Près d'étouffer (4) la pauvre bête , 

Ou de la lâcher aussitôt , 

Pour mettre Apollon en défaut. 
Apollon reconnut ce qu il avait en tète. 
Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau, 

Et ne me tends plus de panneau : 
Tu te trouverais mal d'un pareil stratagème. 

Je vois de loin, j'atteins de même (5). 

(1) i)edaZe, labyrinthe, lieu plein de détours, où l'on s'égare. 
h) Qui courait risque d'être brûlé comme ne croyant pas 
à 1 existence des dieux. 

(3) Sauf vérification. 

(4) Construction usitée du temps de la Fontaine ; aujour- 
d'hui il faudrait prêt à. 

(5) Dans Homère, Apollon est appelé le dieu gui lance au 
loin ses traits. 



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LIVRE IV 139 



XVII 
L'Avare qui a perdu son trésor- 

Vusage seulement fait la possession. 

Je demande à ces gens de qui la passion 
Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme, 
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme (1 ) . 
Diogène (2) là -bas est aussi riche qu'eux. 
Et 1 avare ici -haut (3) comme lui vit en gueux. 
L'homme au trésor caché, qu'Esope nous propose. 
Servira d'exemple à la chose. 

(1) On peut voir les mêmes idées dans la première satire 
d'Horace. 

(2) Philosophe grec de la secte des cyniques; il faisait con- 
sister la vertu dans le mépris des richesses et des voluptés. 
Mais, par une exagération déplorable, il foulait aux pieds 
toutes les bienséances. 

(3) Ici-haut. On dit ici-bas en parlant de la terre par rapport 
aa ciel. La Fontaine dit, par analogie , ict-Aau^ en parlant de 
la terre par rapport au séjour souterrain de Diogène. 



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140 FABLES 

Ce malheureux attendait 
Pour jouir de son bien une seconde vie; 
Ne possédait pas Tor, mais Tor^e possédait. 
Il avait dans la terre une somme enfouie . 

Son cœur avec (ij, n'ayant d'autre d.éduit (2) 

Que d'y rummer jour et nuit , 
Et rendre sa chevance (3) à lui-même sacrée : 
Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il, mangeât. 
On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât 
A l'endroit où gisait cette somme enterrée. 
Il y fit tant de tours, qu'un fossoyeur le vit, 
Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire. 
Notre avare un beau jour ne trouva que le nid. 
Voilà mon homme en pleurs : il gémit, il soupire, 

Il se tourmente, il se déchire. 
Un passant lui demande à quel sujet ces cris. 

C'est mon trésor que l'on m'a pris. — 
Votre trésor ! où pris ? — Tout joignant cette pierre. — - 

Eh! sommes -nous en temps de guerre. 
Pour l'apporter si loin? N'eussiez -vous pas mieux fait 
De le laisser chez vous en votre cabinet. 

Que de le changer de demeure? 
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure. — 
A toute heure, bons dieux! ne tient -il qu'à cela? 

L'argent vient -il comme il s'en va? 
Je n'y touchais jamais (4) . — Dites-moi donc, de grâce. 
Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant : 
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent , 

Mettez une pierre à la place, 

Elle vous vaudra tout autant. 



(1) Son cœur avec. Comparez la fable 2 du livre VITI : 
.... Dans sa cave il enserre 
L'argent , et sa joie à la fuis. 
Bossuet a dit : Nous enseveliseons les morts avec leur sou- 
venir. 
(i) Vieux mot qui signifie plaisir. 

(3) Chevance, bien. Ce mot se trouve dans les fabliaux du 
moyen âge. 

(4) Qttod si comminvuM y vilem redigatur ad astem. 

(Horace, sat. i.) 



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LIVRE IV 141 



XYIII 
L'Œil du Maître. 

Un cerf s'étant sauvé dans une étable à bœufs , 

Fut d'abord averti par eux 

Qu'il cbercbât un meilleur asile. 
Mes frères, leur dit -il, ne me décelez pas : 
Je vous enseignerai les pâtis [1) les plus gras. 
Ce service vous peut quelque jour être utile, 

Et vous n'en aurez point regret. 
Les bœufs, à toute fin (2), promirent le secret. 
Il se cache en un coin, respire et prend courage. 
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage , 

Gomme l'on faisait tous les jours : 
L'on va, Ton vient, les valets font cent tours, 
L'intendant même, et pas un d'aventure 

N'aperçut ni cor m ramure (3) , 
Ni cerf enfin. L'habitant des forêts 
Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable 
Que, chacun retournant au travail de Gérés (4), 
Il trouve pour sortir un moment favorable. 
L'un des bœufs ruminant lui dit : Gela va bien; 
Mais quoi ! l'homme aux cent yeux (5) n'a pas fait sa revue. 

Je crains fort pour toi sa venue; 
Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. 
Là -dessus le maître entre*, et vient faire sa ronde. 

Qu'est ceci? dit -il à son monde. 
Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers. 
Cette litière est vieille; allez vite aux greniers ; 

(1) Pâturages. Remarquez comme le langage du cerf est 
habile en même temps que suppliant. 

(2) A toute fin, « moitié compassion, moitié intérêt per- 
sonnel. »> (Ch. Nodier.) 

(3] La ramure est le bois du cerf, et les cors sont les cornes 
qui en sortent. 



?4) Gérés, déesse de l'agricuUure. 
(5) 



Le mititre de la maison , à qui rien n'échappe. 

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142 FABLES 

Je veiix voir désormais vos bêtes mieux soignées. 
Que coùte-t-il d*ôter toutes ces araignées? 
Ne saurait -on ranger ces jougs et ces colliers? 
En regardant à tout, il voit une autre tète 
Que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu. 
Le cerf est reconnu ; chacun prend un épieu ; 

Chacun donne un coup à la béte. 
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas. 
On remporte, on la sale, on en fait maint repas. 

Dont maint voisin s'éjouit d'être (1). 

Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment : 

// n'est , pour voir, que l'œil du maître. 
Quant à moi. J'y mettrais encor Vosil de V amant (2). 



XIX 

L'Alouette et ses petits 

avec le Maître d'un champ. 

Ne t'attends qu'à toi seul; c'est un commun proverbe ( 3) . 
Voici comme Esope le mit 
En crédit : 

fl] Vieux mot, pour ; se réjouit. 

(2) Cette fable est un petit chef-d'œuvre, l'intention morale 
en est excellente , et les plus petites circonstances s'y rap- 
portent avec un bonheur infini. » ( Chamfort.) 

(8) Ne quid expectes amicoê guod tute agere poêti». 

(Eanius.) 



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LIVRE IV 143 

Les alouettes font leur nid 

Dans les blés quand ils sont en herbe , 

C'est-à-dire environ le temps 
Que tout aime et que tout pullule dans le monde, 

Monstres marins au fond de Tonde, 
Tigres dans les forêts, alouettes aux champs. 

Une pourtant de ces dernières 
Avait laissé passer la moitié d'un printemps 
Sans goûter le plaisir des amours printanières. 
A toute force enfin elle se résolut 
D'imiter la nature, et d'être mère encore. 
Elle bâtit un nid, pond, couve et fait éclore 
A la hâte : le tout alla du mieux qu'il put (1). 
Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée (2) 

Se trouvât assez forte encor 

Pour voler et prendre l'essor. 
De mille soins divers l'alouette agitée 
S'en va chercher pâture , avertir ses enfants 
D'être toujours au guet et faire sentinelle. 

Si le possesseur de ces champs 
Vient avecque son fils . comme il viendra , dit -elle. 
Ecoutez bien : selon ce qu'il dira, 

Chacun de nous décampera. 
Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, 
Le possesseur du champ vient avecque son fils. 
Ces blés sont mûrs, dit-il, allez chez nos amis 
Les prier que chacun, apportant sa faucille. 
Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. 

Notre alouette de retour 

Trouve en alarme sa couvée. 
L'un commence : 11 a dit que^ l'aurore levée, 
L'on fît venir demain ses amis cour l'aider (3). 
S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette. 
Rien ne nous presse encor de changer de retraite : 
Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter ; 

(1) « La précipitation de Talouette est peinte par l'accumu- 
lation des circonstances, par la rapidité du récit, par l'heureux 
enjambement de cette période, qui se rompt brusquement au 
Ters suivant. L'imagination ne va pas plus vite. » (Ch. Nodier.) 

ii\ Nitée, moins usité que nichée. 

(3) « Avec quelle rivacité est peint l'empfessement des 
enfants à rendre compte à leur mèrel » (Cnamfort.) 



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144 FABLES — LIVRE IV 

Cependant soyez gais, voilà de qnoi manger. 
Eux repus , tout s endort , les petits et la mère. 
L'aube du jour arrive , et d'amis point du tout. 
L'alouette à l'essor (1), le maître s'en vient faire 

Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire. 
Ces blés ne devraient pas, dit -il, être debout. 
Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose 
Sur de tels paresseux, à servir aussi lents. 

Mon flls, allez cbez nos parents 

Les prier de la même chose. 
L'épouvante est au nid plus forte que jamais. 
— Il a dit ses parents, mère ! c'est a cette heure... 

— Non, mes enfants, dormez en paix ; 

Ne bougeons de notre demeure. 
L'alouette eut raison ; car personne ne vint. 
Pour la troisième fois le maître se souvint 
De visiter ses blés. Notre erreur est extrême , 
Dit- il, de nous attendre à d'autres gens que nous. 
Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. 
Retenez bien cela, mon tils. Et savez -vous 
Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille (2) 
Nous prenions dès demain chacun une faucille : 
C'est là notre plus court; et nous achèverons 

Notre moisson quand nous pourrons. 
Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette : 
C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants. 

Et les petits en même temps, 

Voletant, se culebutants, 

Délogèrent tous sans trompette. 

(1) Ayant pris son essor , étant partie. 

(2) La famille signifie ici tous les gens de la maison. 



FIN DU LIVRE QUATMIÉMB 



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LIVRE CINQUIEME 

I 

Le Bûcheron et I^ercure. 

A M. LB C. D. B. (1) 

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage : 
J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage. 
Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux 
Et des vains ornements l'effort ambitieux (2), 
Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire. 
. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire (3), 

(t) Ces initiales signifient : à M. le chevalier de Bouillon ; 
il était de la famille de Turenne. 
(I) Ambitiosa recidet 

Omamenta, (Hor., Art. poét., kkl.) 
(3] L'esprit qu'on veut avoir g&te celui qu'on a. (Gresset.) 

10 

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146 FABLES 

Non qu'il faille bannir certains traits délicats 
Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas. 
Quant au principal but qu'Esope se propose. 

J'y tombe ^u moins mal que je puis^ 
Enfin, si dans ces vers le ne plais et n'instruis, 
11 ne tient pas à moi : c est toujours quelque chose. 

Gomme la force est un point 

Dont je ne me pique pomt. 
Je tâche d'y tourner le vice en ridicule , 
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule. 
C'est là tout mon talent, je ne sais s'il suffit... 

Tantôt je peins en un récit 
La sotte vanité jointe avecque l'envie. 
Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie. 

Tel est ce chétif animal 
Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. 
J'opçose quelquefois, par une double image. 
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, 

Les agneaux aux loups ravissants, 
La mouche à la fourmi, faisant de cet ouvrage 
Une ample comédie à cent actes divers, 

Et dont la scène est l'univers. 
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle, 
Juçiter comme un autre. Introduisons celui 
Qui porte de sa part aux belles la parole : 
Ce n est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui. 

Un bûcheron perdit son gagne-pain. 
C'est sa cognée; et, la cherchant en vain, 
Ce fut pitié là-dessus de l'entendre. 
Il n'avait pas des outils à revendre : 
Sur celui-ci roulait tout son ^voir. 
Ne sachant donc où mettre son espoir. 
Sa face était de pleurs toute baignée : 
ma cognée ! ô ma pauvre cognée ! 
S'écriait-il : Jupiter, rends-la-moi ; 
Je tiendrai l'être encore un coup de toi (1). 
Sa plainte fut de l'Olympe entendue. 
Mercure vient. Elle n est pas perdue. 
Lui dit ce dieu; la connaîtras-tu bien? 

(1) Tout ce discours est imité de Rabelais. 

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UVRE V 147 

Je crois l'avoir près d'ici rencontrée. 

Lors une d'or à l'homme étant montrée. 

Il répondit : Je n'y demande rien. 

Une d'argent succède à la première, 

Il la refuse Enfin une de l>ois. 

Voilà, dit-il, la mienne cette fois : 

Je suis content si Vai cette dernière. 

Tu les auras, dit le dieu, toutes trois : 

Ta bonne foi sera récompensée. 

En ce cas-là , je les prenorai, dit-il. 

L'histoire en est aussitôt dispersée (i) ; 

Et hoquillons (2) de perdre leur outil , 

Et de crier pour se le faire rendre. 

Le roi des dieux ne sait auquel entendre. 

Son fils Mercure aux criards vient encor; 

A chacun d'eux il en montre une d'or. 

Chacun eût Cru passer pour une bète 

De ne pas dire aussitôt ; La voilà! 

Mercure, au lieu de donner celle-là, 

Leur en décharge un grand coup sur la tête (3). 

Ne point mentir, être content du sien, 
Cest le plus sûr ; cependant on s'occupe 
A dire faux pour attraper du bien. 
Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe, 

(I] Dispersée, locution Ticiense pour répandue. 

(i) BoquilUms, ce mot s'écrivait autrefois bosquillons. Ce • 
sont les apprentis bûcherons, qui travaillent aux bosquets. 

(3) Dans Rabelais, Mercure n'agit que d'après l'ordre de 
Jupiter. 



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148 FABLES 



II 
Le Pot de terre et le Pot de fer- 



Le pot de fer proposa 

Au pot de terre un voyage. 

Celui-ci s'en excusa, 

Disant qu'il ferait que sage (l) 

De garder le coin du feu : 

Car il lui fallait si peu. 

Si peu, que la moindre chose 

De son débris (2) serait cause : 

Il n'en reviendrait morceau. 

Pour vous, dit*il, dont la peau (3) 

Est plus dure que la mienne , 

Je ne vois rien qui vous tienne. 

Nous vous mettrons à couvert , 

Repartit le pot de fer : 

fl) Locution vieillie, pour U ferait sagement, 

[2] C'est-à-dire de son brisement, de sa ruine. Il est peu 

usité en ce sens. 
(3) La peau d'un pot de ferl La plaisanterie est de mauvais 

goût. 



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LIVRE V 149 

Si quelque matière dure 

Vous menace d'aventure (1), 

Entre deux je passerai , 

Et du coup vous sauverai. 

Cette offre le persuade. 

Pot de fer son camarade 

Se met droit à ses côtés. 

Mes gens s'en vont à trois pieds 

Clopin-clopant comme ils peuvent, 

L'un contre l'autre jetés 

Au moindre hoquet (2) qu'ils treuvent. 
Le pot de terre en souffre ; il n'eut pas fait cent pas 
Que par son compagnon il fut mis en éclats , 
Sans qu'il eût lieu de se plaindre. 

Ne nous associons gu'avecque nos égaux : 
Ou bien il nous faudra craindre 
Le destin d^un de ces pots. 



III 
X^e petit Poisson et le Pêcheur. 

Petit poisson deviendra grand. 

Pourvu que Dieu lui prête vie ; 

Mais le lâcher en attendant . 

Je tiens pour moi que c'est lolie : 
Car de le rattraper il n'est pas trop certain. 
Un carpeau qui n'était encore que fretin (3) 
Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière. 
Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin ; 
Voilà commencement de chère et de festin : 

Mettons-le en notre gibecière. 
Le pauvre carpUlon lui dit en sa manière : 

(1) Évidemment de mauvaise aventure. 
. (1) Choc , secousse. Hoqueter signifiait secouer fortement ; 
il n*a plus ce sens. 
(3) Menu poisson. 

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150 FABLES 

Que fere^-vous de moi? Je ue saurais fournir 
Au plus qu'une demi-bouchée (1). 
Laissez-moi carpe devenir : 
Je serai par vous repêchée; 

Quelque gros partisan (2) m'achètera bien cher : 
Au lieu qu'il vous en faut chercher 
Peut-être encor cent de ma taille 

Pour faire un Dlat:quel plat! croyez-moi,rien qui vaille. 

Rien qui vaille! eh bien, soit, repartit le pécheur; 

Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur^ 

Vous irez dans la poêle, et vous avez beau dire, 
Dès ce soir on vous fera frire. 

Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu V auras : 
Vun est sûr, Vautre ne t*est pas. 



IV 

Les Oreilles du Lièvre. 

Un animal cornu blessa de quelques coups 
Le lion, qui, plein de courroux, 

[1) Dans un conte du moyen &ge intitulé le Lai de l'oiselet, 
l'oiseau se défend de même : Je suis trop petit vraiment, 

(2) <i Partisan, se disait autrefois de celui qui avait fait un 
traité avec le roi pour des affaires de finance. » (Acad.) 

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LIVRE V 151 

Pour ne plus tomber en la peine, 

Bannit des lieux de son domaine 
Toute bète portant des comes à son front. 
Chèvres, bâiers , taureaux , aussitôt délogèrent ; 

Daims et cerfs de climat changèrent : 

Chacun à s'en aller fut prompt. 
Un lièvre, apercevant Tombre de ses oreilles , 

Craignit que quelque inquisiteur (l) 
N'allât interpréter à cornes leur longueur; 
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles. 
Adieu, voisin grillon, dit-il; je pars d'ici : 
Mes oreilles enfin seraient comes aussi , 
Et quand je les aurais plus courtes qu'une autruche, 
Je craindrais même encor. Le grillon repartit : 
Cornes cela ! Vous me prenez pour cruche ! 

Ce sont oreilles que Dieu nt. 

On les fera passer pour cornes , 
Dit l'animal craintif, et cornes de licornes (2). 
J'aurai beau protester; mon dire et mes raisons 

Iront aux Petites-Maisons (3). 



X^e Renard ayant la queue coupée. 

Un vieux renard , mais des plus fins , 
Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins, 

Sentant son renard (4) d'une lieue. 

Fut enfin au piège attrapé. 
Par ^rand hasard en étant écnappé , 
Non pas franc (5), car pour gage il y laissa. sa queue; 
S'étant, dis-je, sauvé sans queue et tout honteux, 

(1) Ce mot est pris aa figuré, et a le sens de dénonciateur. 

iî) Animal fabuleux, ayant une corne au milieu du front, 
si Nom d'un hôpital des fous à Paris ; il n'existe plus. 
4j Sentant a ici un sens passif. Ce renard est tellement 
renard, qu'on le sent de loin. 
(5) Non pas entier. 



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162 FABLES 

Pour avoir des pareils (comme il était habile). 
Un jour que les renards tenaient conseil entre eux : 
Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile, 
Et qui va balayant (1) tous les sentiers fangeux? 
Que nous sert cette queue? Il faut qu'on se la coupe : 

Si Ton me croit, chacun s'y résoudra. 
Votre avis est fort bon , dit quelqu'un de la troupe ; 
Mais tournez-vous, de grâce, et Ton vous répondra. 
A ces mots il se fit une telle huée , 
Que le pauvre écourté ne put être entendu. 
Prétendre ôter la queue eût été temps perdu. 
La mode en fut continuée (2). 



VI 
La Vieille et les deux Servantes. 



Il était une vieille ayant deux chambrières, 
Elles filaient si bien, que les sœurs fllandières (3) 
Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci. 
La vieille n'avait point de plus pressant souci 
Que de distribuer aux servantes leur tâche. 
Dès que Téthys (4) chassait Phœbus aux crins dorés, 
Tourets (5) entraient en jeu, fuseaux étaient tirés; 
Deçà, delà, vous en aurez : 
Point de cesse, point de relâche. 
Dès que l'aurore, dis-je, en son char remontait. 
Un misérable coq à point nommé chantait; 
Aussitôt notre vieille , encor plus misérable, 
S'affublait d'un jupon crasseux et détestable, 



ii)Et quiva balayant, fait image et peint la chose aux yeux. 

(2) La mode en fut continuée, est plaisant ; il semble qu'on 
puisse à volonté changer sa nature ou la garder. 

(3) Les Parques , qui filent les destinées des hommes. 

(4) Téthys, ou la mer, d'après la mythologie. Phébus, c'esl- 
à-dire le soleil , se couchait dans la mer. 

(5) Petits tours à dévider le fil. 



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LIVRE V 153 

Allumait une lampe, et courait droit au lit 
Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit. 

Dormaient les deux pauvres servantes. 
L'une entr'ouvrait un œil , l'autre étendait un bras ; 

Et toutes deux, très-mal contentes, 
Disaient entre leurs dents : Maudit coq! tu mourras! 
Comme elles l'avaient dit, la bête fut grippée : 
Le réveille-matin eut la gorge coujtée. 
Ce meurtre n'amenda (1) nullement leur marché : 
Notre couple, au contraire, à peine était couché. 
Que la vieille, craignant de laisser passer l'heure. 
Gourait conmie un lutin par toute sa demeure. 

C'est ainsi que, le plus souvent, 
Quand on pense sortir, d'une mauvaise affaire, 

On s'enfonc^ encor plus avant : 

Témoin ce couple et son salaire. 
La vieille, au lieu du coq, les fit tomber par là 

De Chtm/hde en Scylla (2). 



YIl 

Le Satyre (3) et le î^assant. 

Au fond d'un antre sauvage 
Un satyre et ses enfants 
Allaient manger leur potage 
Et prendre l'écuelle aux dents. 

On les eût vus sur la mousse. 
Lui, sa femme et maint petit; 

(1) Ne rendit pas leur condition meilleure. 

\î) Charybde est un gouffire situé dans le détroit de Sicile, 
vi8-à*vi8 d'un écueil appelé Scylta. Ce vers, devenu proverbe, 
remonte au xii* siècle. 

(3) Ces satyres étaient des dieux ohampètres ; on les repré- 
sentait sons la forme humaine avec de petites cornes et des 
pieds de bonc. 

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154 FABLES 

Ils n'avaient tapis ni housse. 
Mais tous fort Bon appétit. 

Pour se sauver de la pluie. 
Entre un passant morfondu. 
Au brouet on le convie : 
Il n'était pas attendu. 

Son lîôte n'eut pas la peine 
De le semondre (1) deux fois. 
D'abord avec son haleine 
Il se réchauffe les doigts. 

Puis sur les mets qu'on lui donne, 
Délicat, il souffle aussi. 
Le satyre s'en étonne : 
Notre hôte, à quoi bon ceci? 

— L'un refroidit mon potage. 
L'autre réchauffe ma main. 

— Vous pouvez , dit le sauvage , 
Reprendre votre chemin. 

Ne plaise aux dieux que je couche 
Avec vous sous même toit. 
Arrière ceux (2) dont la botiche 
Souffle le cftaud et le froid! 

(1) Inviter, presser. Ce verbe ne s'emploie qu'à l'infinitif, 
et il a vieilli. — Le substantif semonce signifie réprimande, 

(2) Ce que fait le passant n'a rien que d^rdinaire ; le satyre 
faitdonc un mauvais raisonnement et un ridicule jeu de mots. 
La Fontaine aurait dû laisser ce sujet à Esope. 



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LIVRE V 1»5 



VIII 
Le Cheval et le Loup. 

Un certain loup, dans la saison 
Que les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie (1), 
Et que les animaux quittent tous la maison 

Pour s'en aller chercher leur vie ; 
Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de Thlver, 
Aperçut un cheval qu'on avait nus au vert. 

Je laisse à penser quelle joie. 
Bonne chasse , dit-il , qui l'aurait à son croc (2) ! 
Eh ! que n'es-tu mouton ! car tu me serais hoc (3) ; 
Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie. 
Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés; 

(1) Inversion fréquente en poésie an xvii* siècle : nous 
l'avons expliquée plus haut. 

(2) Qui l'aurait, c'est-à-dire pour qui l'aurait. Mais un loup 
06 met pas son gibier au croc. 

(3) C'est-à-dire assuré. « Cette expression vient du hoc, jeu 
de cartes qu'on appelle ainsi parce qu'il y a six cartes, savoir: 
les quatre rois , la dame de pique et le valet de carreau , qui 
sont hoc, c'est-à-dire assurées à celui qui les joue, et qui 
coupent toutes les autres cartes. » (Auger.) 



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186 FABLES 

Se dit écolier d'Hippocrate ( I ) ; 
Qu'il connaît les vertus et les propriétés 

De tous les simples de ces jprés ; 

Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte , 
Toutes sortes de maux. Si dom (2) coursier voulait 

Ne point celer sa maladie^ 

Lui , louç , gratis le guénrait : 

Car le voir en cette prairie 

Paître ainsi, sans être lié, 
Témoignait quelque mal, selon la médecine. 

J'ai, dit la bête chevaline. 

Un apostume (3) sous le pied. 
Mon fils (4), dit le docteur, il n'est point de partie 

Susceptible de tant de maux. 
J'ai l'honneur de servir nos seigneurs les chevaux. 

Et fais aussi la chirurgie. 
Mon galant ne songeait qu'à bien prendre son temps. 

Afin de happer son malade. 
L'autre, qui s'en doutait, lui lâche une ruade. 

Qui vous lui met en marmelade 

Les mandibules (5) et les dents. 

C'est bien fait, dit le loup en soi-même, fort triste ; 
Chacun à son métier doit toujours s'attacher. 

Tu veux faire ici l'herboriste , 

Et ne fus jamais que boucher. 



(1) Sar Hippocrate , voyez livre III , fable 8. 

(2) Titre honorifique; ce mot vient du latin dominus, sei- 
gneur. 

i3] Enflure. 
4J Quelle tendresse I mais qu'elle est hypocrite ! 
5] M&choire!«. 



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LIVRE V 157 



IX 
Le Laboureur et ses Enfants. 

Travaillez, prenez de la peine : n 

C'est le fonds qui manque le moins. , 

On riche latonreur, sentant sa fin prochaine. 
Fit venir ses enfants, leur paria saus témoins. 
Gardez-vous , leur dit-il , de vendre 'l'héritage 

Que nous ont laissé nos parents : 

Un trésor est caché dedans. 
Je ne sais pas l'endroit; mais un peu de courage 
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout. 
Remuez votre cliamp dès qu'on aura fait Tout (1) : 
Creusez, fouillez, bêchez (2) : ne laissez nulle place ; 

Où la main ne passe et repasse. 
Le père mort, les fils vous retournent le champ, V 
Deçà, delà, partout; si bien qu'au bout de Tan 

Il en rapporta davantage, jt 
D'argent, point de caché (3). Mais le père fut sage 

De leur montrer, avant sa moii. 

Que le travail est un trésor. 



X 

ILa Montagne qui accouche. 

Une montagne en mal d'enfant 
Jetait une clameur si haute, 

j La moisson. V. liv. I , fab. k 

) Ces yerbes répétés au même temps, ces phrases conpées 
marquent bien l'actiTité. 
(3) Tour vif, pour : il n'y a pas d'argent. 



Ul 



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158 FABLES 

Que chacun, au bruit accourant. 
Crut qu'elle accoucherait sans faute 
D'une cité plus grosse que Paris : 
Elle accoucha d'une souris. 

Quand je songe à cette fable, 
Dont le récit est menteur, 
Et le sens est véritable , 
Je me figure un auteur 
Qui dit : Je chanterai la guerre 
Que firent les Titans au maître du tonnerre. 
C'est promettre beaucoup; mais qu'en sort-il souvent? 
Du vent {1). 



XI 

La Fortune et le jeune Knfant. 

Sur le bord d'un puits très-profond 
Dormait, étendu de son long, 

(1) Ce vers de deux pieds est du plus heureux effet; c'est 
uue imitation d'Horace : 

Partwietit montes, nascetw ridiculus mus. 

(Art poét., V. 139.) 
Boileau,enexprim>int.lamème idée,!) a pas conservé l'image: 
La inontagae en travail eafaDte uae souris. 



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LIVRE V 159 

Un enfant alors dans ses classes. 
Tout est aux écoliers couchette jet matelas. 

Un honnête homme (1) en pareil cas 

Aurait fait un saut de vingt brasses. 

Près de là tout heureusement 
La Fortime passa, l'éveilla doucement, 
Lui disant : Mon mignon, je vous sauve la vie : 
Soyez une autre fois plus sage, je vous prie. 
Si vous fussiez tombé, Ton s en fût pris à moi; 

Cependant c'était votre faute. 

Je vous demande, en bonne foi, 

Si cette imprudence si haute 
Provient de mon caprice. Elle part à ces mots. 

Pour moi , j'approuve son propos. 
Il n'arrive rien dans le monde 
Qu'il ne faille qu'elle en réponde : 
Nous la faisons de tous écots (2); 
Elle est prise à garant de toutes aventures. 
Est'On sot, étourdi, prend-on mal ses mesures. 
On pense en être quitte en accusant son sort : 
Bref y la Fortune a toujours tort (3). 



XII 
Les Médecins. 

Le médecin Tant-pis allait voir un malade 
Que visitait aussi son confrère Tant-mieux. 
Ce dernier espérait, quoiçiue son camarade 
Soutint que le gisant irait voir ses aïeux. 

(1) La pensée sous-enteûdue est facile à supi)léer : l'enfant 
est opposé à rhonnète homme. La Fontaine n aimait pas l'en- 
fance. 

(%) Noas lui faisons payer sa part en toat. 

(3) Démostbènes exprime la même pensée dans un de ses 
discours contre Philippe. (Olyulh. 1.) 



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160 FABLES 

Tous deux s'étant trouvés différents pour la cure, 
Leur malade paya le tribut à nature, 
Après qu'en ses conseils Tant-pis eut été cru. 
lis triomçliaient encor sur cette maladie. 
L'un disait : Il est mort; je Tarais bien prévu. 
S'il m'eût cru, disait l'autre, il serait plein de vie (1). 



Klll 
La Poule atix Œufs d'or- 



L'avarice perd tout j»n voulant tout gagner. 

Je ne veux, pour le témoigner, 
Que celui dont la poule, à ce que dit la fable, 

* Pondait tous les jours un œuf d'or. , 
Il crut que dans son corps elle avait un trésor : 
II la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable 
A celles dont les œufs ne lui rapportaient rien , 
S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien. 

(1) Cette petite pièce eet une épigramme plutôt qu'un 
apologue; mais elle est channante. 



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LIVRE •V 161 

Belle leçon pour les gens ckiches^i). 
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus 
Qui du soir au matin sont pauvr^ devenus. 

Pour vouloir trop tô{ ^tre riches! 



- XIV 

L'Ane portant des Reliques. 

Un baudet chargé de reliques 
S'imagina qu'on l'adorait : 
Dans ce penser, il se carrait, 
Recevant comme siens Tencens et les cantiques. 
Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit : 
Maître baudet, ôtez-vous de l'esprit 
Une vanité si folle. 
Ce n'est pas vous, c'est l'idole (2) 
^ A qui cet honneur se reim , 

^ Et- que la gloire en est due. 

D'un magistrat ignorant 
C'est la robe qu'on salue (3). 

(1) CMpûfejsembler&itplus juste. Un homme cAiçAe est celui 
qui tient trop à ce qu'il a, et qui craint de faire une dépense 
même nécessaire. 

(t) On a remarqué avec raison qu'idole ne peut être substi- 
tue a reliques, si ce dernier mut est pris , selon le sens catho< 
liqne, cour désigner les restes des saints qu'on expose àla 
vénération des fidèles. —De plus,cc n'est pas vous^c'esl l'idole... 
que la gloire en est due, n'est pas français. 

(3) Ces deux vers sont devenus proverbe. 



Il 

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162 FABLES 



XV 
Le Cerf et la Vigne- 
Un cerf, à la faveur d'une vigne fort haute, 
Et telle qu'on en voit en de certains climats, 
S'étant mis à couvert et sauvé du trépas. 
Les veneurs (1), pour ce coup, croyaient leurs chiens en faute; 
Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger, 
Broute sa hienfaitrice (2) ; ingratitude extrême! 
On l'entend, on retourne, on le fait déloger : 

Il vient mourir en ce lieu même. 
J'ai mérité, dit-il, ce juste châtiment : 
Profitez-en , ingrats. Il tombe en ce moment. 
La meute en fait curée : il lui fut inutile 
De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés. 

Vraie image de ceux qui profanent l'asile 
Qui les a conservés, 

. (1) Chasseors chargés de lancer les chiens. 

(2) Hardiesse poétique très-remarquable. Tout s'anime sous 
le pinceau de la Fontaine, parce que sa sensibilité s'intéresse 
ù tout. 



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LIVRE V 163 



XVI 



Le Serpent et la Lime. 

On conte qu'un serpent voisin d'un horloger 
[C'était pour Thorloger un mauvais voisinage) 
Entra dans sa boutique^ et, cherchant à manger, 

N'y rencontra pour tout potage 
Qu'une lime d'acier , qu'il se mit à ronger. 
Cette "lime lui dit sans se mettre en colère : 
Pauvre ignorant! eh! que prétends-tu faire? 

Tu te prends à plus dur que toi, 

Petit serpent à tète folle : 

Plutôt que d'emporter de moi 

Seulement le quart d'une obole (1), 

Tu te romprais toutes les dents. 

Je ne crains que celles du temps. 

Ceci s'adresse à vous , esprits du derniei* ordre. 
Qui, n'étant bons à rien, cheixhez sur tout à mordre : 

(1) Petite monnaie en usage dans l'antiquité. On se sertc" 
ce mot pour indiquer une chose d'une très-petite valeur. 



164 FABLES 

VofAs vous tourmentez vainement, 
CroyeZ'VOtts que vos dents impriment leurs outrages 

Sur tant de beaux ouvrages ? 
Ils sont pour vous dt airain, d'acier, de diamant. 



XVII 
I-e Lièvre et la Perdrix. 

Us ne se faut jamais moauer des misérables; 
Car qui peut s'assurer d être toujours fieureux{i)7 

Le sage Esope dans ses fables 

Nous en doone un exemple ou deux. 

Celui qu'en ces vers je propose. 

Et les siens, ce sont même chose. 
Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ, 
Vivaient dans un état, ce semble, assez tranqiulle, 

Quand une meute s'approchant 
Oblige le premier à chercher un asile : 
Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, 

Sans même en excepter Brifaut (î). 

Enfin il se trahit lui-même 
Par les esprits sortant de son corps échauffé. 
Miraat , sur leur odeur ayant philosophé , 
Conclut que c'est son lièvre, et d'une ardeur extrême 

(t)*Un commentateur ne trouve pas ce motif suffisamment 
moral ; « car , dit-il , fût-on assuré d'être toujours heureux, 
il faudrait encore compatir au malheur. » En fait de morale, 
la Fontaine ne se pique pas de profondeur , et il s'en tient à 
ce que tout le monde comprend. Voici donc , selon nous , sa 
pensée : <« Ne vous moquez pas... Car vous n'êtes pas assuré 
d'être toujours heureux, et vous ne voudriez pas qu'on se 
moquât de vous. » Ce qui revient à dire : « Ne faites pas ce 
que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même. » 

{î) Nom de chien ; il signifie glouton , et vient du veii>e 
bnffer, manger avec avidité. — Mirant et Rustaut, autres 
noms de chieos. 

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LIVRE V 165 

Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti. 

Dit que le lièvre est reparti. 
Le pauvre malheureux vint mourir à son gîte. 

La perdrix le raille et lui dit : 

Tu te vantais d'être si vite ! 
Qu'as-tu fait de tes pieds? Au moment qu'elle rit, 
Son tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes 
La sauront garantir à toute extrémité. 

Mais la pauvrette avait compté 

Sans l'antour (1 ) aux serres cruelles. 



. XVIII 
L'Aigle et le Hibou. 

L'aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent, 
Et firent tant qu'ils s'embrassèrent. 

L'un jura foi de roi, l'autre foi de hibou^ , 

Qu'ils ne se goberaient leurs petits peu m prou (2). 

Connaissez- vous les miens? dit l'oiseau de Minerve. 

Non, dit l'aigle. Tant pis, reprit le triste oiseau; 
Je crains en ce cas pour leur peaii : 
C'est hasard si je les conserve. 



{il 



Autour, oiseau de ppoie. 
Prou, beaucoup. 



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166 FABLES 

Comme vous êtes roi, vous ne considérez 

Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoiqu'on leur die, 

Tout en même catégorie. 
Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez. 
Peignez-les-moi, dit l'aigle, ou bien me les montrez : 

Je n*y toucherai de ma vie. 
Le hibou repartit : Mes petits sont mignons, 
Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons; 
Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque : 
N'allez pas Toublier; retenez-la si bien, 

Que Chez moi la maudite Parque (1 ) 
N'entre point par votre moyen. 
n avint qu'au hibou Dieu donna géniture : 
De façon qu'un beau soir qu'il était en pâture 
Notre aigle aperçut d'aventure , 
Dans le poin d'une roche dure, 
Ou dans les trous d'une masure (2) 
(Je ne sais plus lequel des deux), 
De petits monstres fort hideux. 
Rechignes, im air triste, une voix de mégère (3J. 
Ces enfants ne sont pas , dit l'aigle, à notre ami; 
Croquons-les. Le galant n'en fit pas à demi : 
Ses repas ne sont point repas à fa légère. 
Le hil5)u, de retour, ne trouve que les pieds 
De ses chers nourrissons , hélas ! pour toute chose. 
11 se plaint; et les dieux sont par lui suppliés 
De punir le brigand qui de son deuil est cause. 
Quelqu'un lui dit alors : N'en accuse que toi , 
Ou plutôt la commune loi 
Qui veut qu'on trouve son semblable 
Beau, bien fait, et sur tous aimable. 
Tu fis de tes enfants à Taigle ce portrait : 
En avaient-ils le moindre trait ? 

(1) Oe mot est pris ici pour la mort. 

(2) Cinq vers de suite qui riment! c'est une licence exces- 
sive , et qu'il ne faudrait jpas imiter. 

(3) Une des furies, divinités infernales. 



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LIVRE V 167 



XIX 

X^e Lion s'en allant en guerre. 

Le lion dans sa tète avait une entreprise : 

Il tint conseil de guerre , envoya ses prévôts (1) , 

Fit avertir les animaux. 
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise (2). 

L'éléphant devait sur son dos 

Porter l'attirail nécessaire , 

Et combattre à son ordinaire; 

L'ours s'apprêter pour les assauts ; 
Le renard ménager de secrètes pratiques, 
Et le singe amuser l'ennemi par ses tours. 
Renvoyez, dit quelqu'un, les ânes, qui sont lourds, 
Et les lièvres , sujets à des terreurs paniques. 
Point du tout , dit le roi ; je les veux employer : 
Notre troupe sans eux ne serait pas complète; 
L'âne effraiera les gens, nous servant de trompette. 
Et le lièvre pourra nous servir de courrier. 

Le monarque prtident et sage 
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage j^ 

Et connaît les divers talents. 
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens (3). 

(1] Officiers. 

lî\ Son talent naturel, son aptitude. 
(3) « Excellent apologue, affabulation très-bien expri- 
mée. »> (Ch. Nodier.) 



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468 FABLES 



XX 

L'Glurs et les deux Compagnons. 

Deux compagnons pressés d'argent 
A leur voisin fourreur vendirent 
La peau d'un ours encor vivant. 
Mais guMls tueraient bientôt,du moins àce qu'ils dirent. . 
C'était le roi des ours , au compte de ces gens. 
Le marchand à sa peau 1) devait faire fortune; 
Elle garantirait des froids les plus cuisants , 
On en pourrait tirer plutôt deux robes qu'une. 
Dindenaut (2) prisait moins ses moutons qu'eux leur ours ; 
Leur à leur compte, et non à celui de la bête. 
S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours, 
Ils conviennent de prix et se mettent en quête , 
Trouvent l'ours qui s'avance et vient vers eux au trot. - 
Voilà mes gens frappés comme d'im coup de foudre. 

(1) Pour : avec sa peau. 

(2) Dindenaut, nom d'un marchand de moutons dans Ra- 
belais. Panurge lui ayant acheté un de ses moutons, qu'il 
jeta à la mer, les autres suivirent; de là le proverbe : 
« Comme les moutons de Panurge. » * 



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LIVRE V 169 

Le marché ne tint pas, il fallut le résoudre : 
D'intérêts (1) contre Tours on n'en dit pas un mot. 
L'un des deux compagnons çrimpe au faite d'un arbre. 

L'autre , plus froid que n'est un marbre , 
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent (2) , 

Ayant quelque part ouï dire 

Que l'ours s'acharne peu souvent 
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. 
Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau: 
Q voit ce corps gisant, le croît privé de vie; 

Et , de peur die supercherie , 
Le tourne, le retourne, approche son museau. 

Flaire au passage de l'haleine. 
C'est, dit-il, un caaavre; ôtons-nous, car il sent. 
A ces mots l'ours s'en va dans la forêt prochaine. 
L'un de nos deux marchands de son arbre descend , 
Court à son compagnon , lui dit que c'est merveille 
Qu'il n'ait seulement eu que la peur pour tout mal. 
Eh bien! ajouta-t-il, la peau de ranimai? 

Mais que t*a-t-il dit à l'oreille? 

Car il t'approchait de bien près , 

Te retournant avec sa serre. 

— Il m'a dit qu'iV ne faut jamais 
Vendre la peau de l* ours qu'on ne l'ait mis par terre {Z). 



XXI 

L'Ane vêtu de la peau du Uon. 

De la peau du lion l'àne s'étant vêtu. 
Etait craint partout à la ronde ; 

H) C'est-à-dire des dommages et intérêts. 

ii) Retient son haleine , sa respiration. 

(3) Moralité plaisamment amenée. Le sujet de cette fable 
est emprunté à Philippe de Commines, liv. IV, chap. ii, de 
ses Mémoires. 



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170 FABLES — LIVRE V 

Et bien qu'animal sans vertu (1), 

Il faisait trembler tout le moode. 
On petit bout d'oreille échappé par malheur 

Découvrit la fourbe et l'erreur : 

Martin (2J fit alors son office. 
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice 

S'étonnaient de voir que Martin 

Chassât les lions au moulin. 

For^e gens font du bruit en France 
Par gui cet apologue est rendu familier. 
^ Un équipage cavalier. 

Fait les trois quarts de leur vaillance. 

(1) Sans vertu, sans courage; c'est le sens propre de 
virtus. 

(i) Martin >bAtoo. C'est le même personnage qu'on a va 
dans la fab'e de l'Ane et le Petit Chten, 



FIN DV LIVRE CINQUIÈME 



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LIVRE SIXIEME 



Le Pâtre et le Lion. 

Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être : 
Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. 
Une morale nue apporte de rennui : 
Le conte fait passer le précepte avec lui. 
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire (1) ; 
Et conter pour conter me semble peu d'affaire. 
C'est par cette raison qu'égayant leur esprit^ 
Nombre de gens fameux en ce genre ont écnt. 
Tous ont fui l'ornement et le trop d'étendue ; 
On ne voit point chez eux de parole perdue : 

(1) Omne tulit pimctum qui miscuit lUile duld, 

Lectorem delectando pariUrque monendo. 

(Hor., Art.poéL) 



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172 FABLES 

Phèdre était si succinct^ qu'aucuûs (IJ l'en ont blâmé ; 
Esope en moins de mots s'est encore exprimé. 
Mais sur tous certain Grec (2) renchérit^ et se pique 

D'une élégance laconique ; 
Il renferme toujours son conte en quatre vers. 
Bien ou mal. je le laisse à juger aux experts. 
Voyons-le (3) avec Esope en un sujet semblable. , 
L'un amène un chasseur, l'autre un pâtre en sa fable. 
J'ai suivi leur projet quant à l'événement, 
Y cousant en cmemin quelque trait seulement. 
Voici comme, à peu près, Esope le raconte : 
Un pâtre à ses brebis trouvant quelque mécompte, 
Voulut à toute force attraper le larron. 
Il s'en va près d'un antre, et tend à l'environ 
Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance. 

Avant que partir (4) de ces lieux. 
Si tu fais, disait-il, ô monarque des dieux, 
Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence, 
• Et que je goûte qe plaisir, 

Parmi vingt veaux je veux choisir 

Le plus gras, et t'en faire offrande. 
A ces mots sort de l'antre un lion grand et fort; 
Le pâtre se tapit, et dit à demi mort : 
Que l'homme ne' sait guère, hélas ! ce qu'il demande ! 
Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau , 
Et le voir en ces lacs pris avant que je parte, 
monarque des dieux, je t'ai promis un veau : 
Je te promets un bœuf si tu fais qu'il s'écarte ! 

C'est ainsi que l'a dit le principal auteur; 
Passons à son imitateur. 

flj Qaelçiues-uns. 

(2} Gabrias ou Babrias. On n'est pas d'accord sur l'époque 
où il vécut. 

(3) Le s'élide devant la voyelle du mot suivant ; c'est une 
licence poétique. 

(4) On dirait aujourd'hui avant de ou avant que de partir. 



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LIVRE VI 173 



II 

Le Lion et le Chasseur. 

Un fanfaron amateur de la chasse , 
Venant de perdra un chien de bonne race, 
Qu'il soupçonnait dans le corps d'un lion. 
Vit un bereer : Enseigne-mol, de grâce, 
De mon voleur, lui dit- il, la maison. 
Que de ce pjas je me fasse raison. 
Le berger dit : C'est vers cette montagne. 
En lui payant de tribut un mouton 
Par chaque mois , j'erre dans la campagne 
Gomme il me plaît ; et je suis en repos. 
Dans le moment qu'ils tenaient ces propos , 
Le lion sort , et vient d'un pas agile. 
Le fanfaron aussitôt d'esquiver (1) : 
Jupiter, montre-moi quelque asile, 
. S'écria-t-il , qui me puisse sauver ! 

La vraie épreuve du courage 
N*est que dans le aanger que Von touche du doigt. 
Tel le cherchait , dit-il , qui, changeant de langage , 

S^enfuit aussitôt qu'il le voit. 

(t) Esquiver demande un régime. 



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174 . FABLES 



III 
Phébus et Borée- 
Borée et le soleil virent un voyageur 

Qui s'était muni par bonheur 
Contre le mauvais temps. On entrait dans l'automne, 
Quand la précaution aux voyageurs est bonne : 
Il pleut; le soleil luit; et Técharpe d'Iris (1) 

Rend ceux qui sortent avertis 
Qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire : 
Les Latins les nonamaient douteux (2J pour cette affai re (3) , 
Notre homme s'était donc à la pluie attendu. 
Bon manteau bien doublé , bonne étoffe bien forte. 
Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu 
A tous les accidents; mais il n'a pas prévu 

Que je saurai souffler de sorte 
Qu'il n'est bouton qui tienne : il faudra, si je veux, 

Que le manteau s'en aille au diable. 
L'ébattement pourrait nous en être agréable : 

in L'arc- en-ciel. 
2J Douteux. Incertis mensibus , se trouve dans Virgile. 
3) Pour cette affaire, pour cette raison. 



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LIVRE VI 175 

Vous plaltril de Tavoir?— Ehbien! gageons nous denx, 

Dit Phébus, sans tant de paroles, 
 qui plus tôt aura dégarni les épaules 

Du cavalier que nous voyons. 
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. 
Il n'en fallut pas plus. Notre souffleur à gage (1) 
Se gorge de vapeurs , s'enfle comme un ballon. 

Fait un vacarme de démon, 
Siffle, souffle, tempête et brise en son passage 
Maint toit qui n'en peut mais,fait périr maint bateau(2) , 

Le tout au sujet d'un manteau. 
Le cavalier eut soin d'empécber que l'orage - 

Ne se put engouffrer dedans. 
Gela le préserva. Le Vent perdit son temps ; 
Plus.il se tourmentait, plus l'autre tenait ferme. 
Il eut beau faire agir le collet et les plis. 

Sitôt qu'il fut au bout du terme 

Qu'à la gageure oa avait mis, 

Le Soleil dissipe la nue, 
Récrée et puis pénètre enfin le cavalier. 
Sous son balandras (3) fait qu'il sue^ 

Le contraint de s'en dépouiller : 
Encore n'usa-t-il pas de toute sa puissance. 

Plvs fait douceur que violence (4). 



lY 

Jupiter et le Métayer. 

Jupiter eut jadis une ferme à donner. 

Mercure en fit l'annonce, et gens se présentèrent, 

(h A gage, qui a gagé , et qui se croit sûr de son fait. 
. (i) • Il est permis de croire que la poésie imitative n'est 
jamais allée plus loin. » (Ch. Nodier.) 

(3) Balandras et plus communément balandran, espèce 
de manteau. 

(4) Vers devenu proverbe. 



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476 FABLES 

Firent des offres , écoutèrent : 

Ce ne ne fat jpas sans bien tourner; 

L'un alléguait que l'héritage 
Était frayant (1) et rude , et Tautre un autre si. 

Pendant qu'ils marchandaient ainsi. 
Un d'eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage. 
Promit d'en rendre tant, pourvu que Jupiter 

Le laissât disposer de l'air. 

Lui donnât saison à sa- guise, 
Qu'il eût du^chaud, du froid, du beau temps, de la bise. 

Enfin du sec et du mouillé, 
. Aussitôt qu'il aurait bayé. 
Jupiter y consent. Contrat passé, notre honmie 
Tranche du roi des airs, pleut, vente(2),et fait en sonmie 
Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins 
Ne s'en sentaient non plus que les Américains. ' 
Ce fut leur avantage : ils jurent bonne année, 

Pleine moisson ^eine vinée (3). 
Monsieur le receveur fu^ très-mal partagé. 

L'an suivant, voilà tout changé : 

11 ajuste d'une autre aorte 

La température des cieux. 

Son champ ne s'en trouve pas mieux; 
Celui de ses voisins fructifie et rapporte. 
Que fait-il ? Il recourt au monarque des dieux : 

Il confesse son imprudence. 
Jupiter en usa comme un maître fort doux. 

Concluons que la Providence 

Sait ce qu'il nous faut mieux que nous. 

(1) Frayant, coûteux. « Inusité partout ailleurs qu'en 
Champague et en Picardie. » (Ch. Nodier.) 

(2) La Fontaine fait ces verbes actifs. « Ce sont de ces 
fautes qui ne réussissent qu'aux maîtres. » ( ChamfQrt.) 

(3) Vinée, vendange. 



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LIVRE VI. 477 



Le Cochet (1), le Chat et le Souriceau. 

Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu. 

Fut presque pris au dépourvu. 
Voici comme il conta l'aventure à sa mère : 
J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat, 

Et trottais comme un jeune rat 

Qui cherche à se donner carrière. 
Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux : 

L'un doux, bénin et gracieux, 
Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude; 

Il a la voix perçante et rude , . . 

Sur la tète un niorceau de chair, 
Une sorte de bras (2) dont il s'élève en l'air 

Gomme pour prendre sa volée , 

La queue en panache étalée. 

jj) Petit coq. 
■ (2) Un morceau de chair..., une sorte de bras, désignent la 
crête et les ailes, mais d'une manière vague, qui montre 
l'inexpérience du souriceau. 



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178 FABLES 

Or c'était un cochet, dont notre souriceau 

Fit à sa mère le tableau, 
Gomme d'un animal venu de l'Amérique. 
Il se battait, dit -il, les flancs avec ses bras. 

Faisant tel bruit et tel fracas, 
Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique. 

En ai pris la fuite de peur. 

Le maudissant de très -bon cœur. 

Sans lui j'aurais fait connaissance 
Avec cet animal qui m'a semblé si doux : 

Il est velouté comme nous. 
Marqueté, longue queue, une humble contenance. 
Un modeste regai'd, et pourtant l'œil luisant. 

Je le crois fort symf>athisant 
Avec messieurs les rats; car il a des oreilles 

En figure aux nôtres pareilles. 
Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat 

L'autre m'a fait prendre la fuite. 
Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat. 

Qui, sous son minois hypocrite, 

Contre toute ta parenté 

D'un malin vouloir est porté. 

L'autre animal , tout au contraire , 

Bien éloigné de nous mal faire. 
Servira quelque jour peut-être à nos repas. 
Quant au chat, c est sur nous qu'il fonde sa cuisine. 

Garde- toi, tant que tu vivras, 
Déjuger les gens sur la mine (1). 



VI 
Le Henard, le Singe et les Animaux. 

Les animaux , au décès d'un lion 
En son vivant prince de la contrée, 

(1) « Cette fable est un chef-d'œuvre; la narration et la 
morale se trouvent dans le dialogue des personnages, et 
l'auteur s'y montre à peine. » (Chamfort.) 



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LIVRE VI 179 

Pour faii'e un roi s'assemblèrent, dit -on. 
De son étui la conronne est tirée : 
Dans une chartre (1) un dragon la gardait. 
Il se trouva que, sur tous essayée, 
A pas un d'eux elle ne convenait : 
Plusieurs avaient la tète trop menue , 
Aucuns trop crosse, aucuns même cornue. 
Le singe aussi fit Tépreuve en riant; 
Et, par plaisir la tiare (2) essayant. 
Il nt autour force grimaceries [3), 
Tours de souplesse, et mille smgeries, 
Passa dedans ainsi qu'en un cerceau. 
Aux animaux cela sembla si beau, 
• Qu'il fut élu : chacun lui fit hommage. 
Le renard seul regretta son suffrage. 
Sans toutefois montrer son sentiment. 
Quand il eut fait son petit compliment. 
Il dit au roi : Je sais , Sire , une cache , 
Et ne crois pas qu'autre que moi la sache. 
Or tout trésor, par droit de royauté, 
ApQ^rtient, Sire , à Votre Majesté. 
Le nouveau roi bâille après la finance ; 
Lui-même y court pour n'être pas trompé. 
C'était un piége ; il y fut attrapé. 
•Le renard dit , au nom de l'assistance : 
Prétendrais -tu nous gouverner encor. 
Ne sachant pas te conduire toi-même? 
11 fut démis, et l'on tomba d'accord 
Qu'à peu de gens couvient le diadème (4). 

(1) Un lieu de réserve, une prison. Ce mot vient dn latin 
carcer. 

(2) Tiare, couronne; il ne se dit ordinairement que de 
la couronne pontificale. 

(3) Grimaceries, mot inventé par la Fontaine. 

(4) « Cela est vrai; mais cet apologue ne ûoit point, et 
l'on ne sait si la couronne fut remise dans la chartre^ ou si 
on 1^ donna au renard. » (Ch. Nodier.) 



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iSÙ FABLES 



yii 

X^ Mulet se vantant de sa généalogie. 

Le mulet d'un prélat se piquait de noblesse , 
Et ne parlait incessamment 
Que de sa mère la jument , 
Dont il comptait mainte prouesse. 

Elle avait fait ceci , puis avait été là. 
Son fils prétendait pour cela 
Qu'on le dût mettre dans l'histoire. 

Il eût cru s'abaisser servant un médecin; 

Etant devenu vieux , on le mit au moulin : 

Son père l'âne alors lui revint en mémoire. 

Quand le malheur ne serait bon • 
Qu'à mettre un sot à la raison, 
Toujours serait-ce ajuste cause 
Qu*on le dit bon à quelque chose (1) . 

(1) Excellent apologue, l'affabulation y répond. 



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LIVRE VI 181 



Vin 

Le Vieillard et l'Ane- 

Un vieillard sur son âne aperçut en passant 
Un pré plein d'herne et fleurissant : 

Il y lâche sa bête , et le grison se rue 
Au travers de l'herbe menue. 
Se vautrant, grattant et frottant. 
Gambadant, chantant et broutant (1), 
Et faisant mainte place nette. 
L'ennemi vient sur l'entrefaite (2). 
Fuyons, dit alors le vieillard. 
Pourquoi? répondit le paillard (3) : 

Me fera-t-on poi'ter double bât, double charge? 

Non pas, dit le vieillard, qui prit d'abord le large. 

Et que m'importe donc, dit l'âne, à qui je sois? 
Sauvez -vous, et me laissez padtre. 

Notre ennemi, c'est notre maître : 
Je vous le dis en bon françois, 

M ) Remarquez l'effet de ces participes présents accamniés. 
. (2j Ce mot ne s'emploie ordinairement qu'au pluriel. 
(3) Qui couche sur In paille. 

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182 FABLES 

IX 
Le Cerf se voyant dans l'eau. 

Dans le cristal d'une fontaine 

Un cerf se mirait autrefois. 

Louait la beauté de son bois, 

Et ne pouvait qu'avecque peine 

Souffrir ses jambes de fuseaux, 
Dont il voyait l'objet (1) se perdre dans les eaux. 
Quelle proportion de mes pieds à ma tète ! 
Disait-u en voyant leur ombre avec douleur : 
Des taillis les plus hauts mon front atteint le faite (2) ; 

Mes pieds ne me font point d'honneur. 
Tout en parlant de la sorte , 
Un limier (3) le fait partir. 
Il tâche à se garantir : 
Dans les forêts il s'emporte : 

Son bois, dommageable ornement. 

L'arrêtant à chaque moment , 

Nuit à l'office que lui rendent 

Ses pieds , de qui ses jours dépendent. 
Il se dédit alors, et maudit les présents 

Que le Ciel lui fait tous les ans (4). 

Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile; 

Et le beau souvent nous détruit. 
Ce cerf blâme sas pieds, gui le rendent agile; 

Il estime un bois qui lui nuit. 

(1) L'objet, c'est-à-dire l'image projetée devant lui. C'est 
un latinisme. 

(2) « Vers superbe encadré dans un apologue d'ailleurg 
très-simplement écrit. I» (Ch. Nodier.) 

(3\ Limier, gros chien de chasse. 

(4) Périphrase poétique pour dire son bois , qui tombe et 
qni se renouvelle tous les ans 

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LIVRE VI 183 



Le Lièvre et la Tortue. 

Rien ne sert de courir : il faut partir à point (i). 

Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. 

Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point 

Sitôt que moi ce but. —Sitôt! êtes -vous sage? 
Repartit l'animal léger : 
Ma commère, il vous faut purger 
Avec quatre grains d'ellébore (2).— 
Sage ou non , je parie encore. 
Ainsi fut fait, et de tous deux 
On mit près du but les enieux. 
Savoir quoi^ ce n'est pas l'affaire , 
Ni de quel juge l'on convint. 

Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire; 

J'entends de ceux qu'il fait lorsque, près d'être atteint, 

Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes (3), 

(1) Espèce de proverbe qai se trouve déjà dans Rabelais. 

(2) Herbe à laquelle les anciens attriBuaient la propriété 
de guérir de la folie. 

(3) Il faudrait aux calendes grecques, c'est-à-dire à un 
temps qui n'arrivera jamais; car les Grecs n'avaient point 
de calendes dans leur calendrier , comme les Romains. 



^81 



le 



184 FABLES 

Et leur fait arpenter les landes. 
Ayant, dis -je, du temps de reste pour brouter, 

Pour dormir et nour écouter 
D*où vient le vent , il laisse la tortue 

Aller son train de sénateur. 

Elle part, elle s'évertue, 

Elle se hâte avec lenteur (1). 
Lui cependant méprise une telle victoire, 

Tient la gageure à peu de gloire, 

Croit qu'il y va de son honneur 
De partir tard. Il broute , il se repose : 

Il s'amuse à toute autre chose 
Qu'à la gageure. A la fin, quand il vit 
Que l'autre touchait presque au bout de la carrière, 
11 partit comme un trait; mais les élans qu'il fit 
Furent vains (2] : la tortue arriva la pfemière. 
Eh bien! lui cria -t- elle, avais -je pas raison? 

De quoi vous sert votre vitesse? 

Moi l'emporter! et que serait-ce 

Si vous portiez une maison (3) ! 



XI 
L'Ane et ses maîtres. 

L'àne d'un jardinier se plaignait au Destin 
De ce qu'on le faisait lever devant Taurore. 
Les coqs, lui disait- il, ont beau chanter matin, 

Je suis plus matineux encore. 
Et pourquoi? pour porter des herbes au marché. 
Belle nécessité d'interrompre mon somme (4) ! 

(1) Boileau a dit aussi : <¥ Hâtez- vous lentement. » C'est le 
mot d'Auguste-: Festina lente. 

(2) <( Ce monosyllabe au troisième pied exprime à merveille 
l'inutilité de l'effort que fait le lièvre. » (Chamfort.) 

(3) La tortue devait peut-être se contenter de vaincre sans 
braver le vaincu; mais le trait n'en est pas moins naturel. 

(4) L'importance que se donne l'àoe est très-plaisante. 



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LIVRE VI 185 

Le Sort, de sa plainte touché. 
Lui donne un autre maître; et Tanimal de somme 
Passe du jardinier aux mains d'un corroyeur. 
La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur 
Eorent bientôt choqué l'impertinente béte. 
J'ai regret, disait -il, à mon premier seigneur. 

Encor, quand il tournait la tète^ 

J'attrapais, s'il m'en souvient bien, 
Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien : 
Mais ici point d'aubaine, ou, si j'en ai quelqu'une, 
C'est de coups. Il obtint changement de fortune. 

Et sur l'état d'un charbonnier 

Il fut couché tout le dernier. 
Autre plainte. Quoi donc ! dit le Sort en colère , 

Ce baudet -ci m'occupe autant 

Que cent monarques pourraient faire ! 
Croit -il être le seul qui ne soit pas content? 

N'ai -je en esprit que son affaire? 
Le Sort avait raison (1). Tous gens sont ainsi faits : 

Notre condition jamais ne nous contente: 
La pire est touiours la présente. 

Nous fatiguons le ciel a force de placets. 

Qu*à chacun Jupiter accorde sa requête , 

Nous lui romprons encor la tête (2). 

(1) a L'Àoe a tort, mais le Sort n'a pas raison; ce n'était 

Sas la peine qu'il se mêlât des affaires de l'&ne pour le mener 
e mal en pis. » (Ch. Nodier.} 

(2) Horace a développé ce sujet dans sa l'c satire. 



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180 FABLES 



XII 
Le Soleil et les Grenouilles- 

Aux noces d'un tyran tout le peuple, en liesse (1), 

Noyait son souci dans les pots. 
Ésope seul trouvait que les gens étaient sots 

De témoigner tant d'allégresse. 
Le Soleil, disait -il, eut dessein autrefois 

De songer (2) à l'hyménée. 
Aussitôt on ouït, d'une commune voix, 

Se plaindre de leur destinée 

Les citoyennes des étangs. 
Que ferons -nous s'il lui vient des enfants? 
Dirent -elles au Sort : un seul soleil à peine 

Se peut souffrir, une demi -douzaine 
Mettra fa mer à sec et tous ses habitants. 
Adieu, joncs et marais : notre race est détruite; 

Bientôt on la verra réduite 



i^i 



i) Réjouissance, du mot latin lœtitia, joie. 
i) Dessein de songer est un pléonasme. 



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LIVRE VI 187 

A Teau du Styx (1). Pour un pauvre animal, 
Grenouilles^ à mon sens, ne raisonnaient pas mal. 



XIII 
Le Villageois et le Serpent. 

Ésope conte qu'un manant. 

Charitable autant que peu sage , 

Un jour d'hiver se promenant 

A l'entour de son héritage, 
Aperçut un s^erpent sur la nei^e étendu, 
Transi, gelé, perclus, immobile, rendu. 

N'ayant pas à vivre un quart d'heure. 
Le villageois le prend, remporte en sa demeure; 
Et, sans considérer quel sera le loyer (2) 

D'une action de ce mérite. 

Il l'étend le long du foj^er, 
. Le réchauffe, le ressuscite. 
L'animal engourdi sent à peine le chaud , 
Que l'àme lui revient avecque la colère. 



1) Fleuve des enfers. 

2) Salaire, prix, récompense. 



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188 FABLES 

Il lève un peu la tète, et cuis siffle aussitôt; 
Puis fait uu- long repli , puis tâche à faire un saut 
Contre son bientaiteur, son sauveur et son père. 
Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire! ' 
Ta mourras! A ces mots, plein d'un juste courroux, 
Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête, 
Il fait trois serpents de deux coups, 
Un troDçon , la queue , et la tète. 
L'insecte (1) , sautillant , cherche à se réunir ; 
Mais il ne peut y parvenir. 

// est bon d'être chmHtable : 
Mais envers qui? C'est là le point. 
Quant aux ingrats , il n*en est point 
Qui ne meure enfin misérable. 



XIV 

I-e Lion malade et le Renard. 

De par le roi des animaux. 
Qui dans son antre était malade , 
Fut fait savoir à ses vassaux 
Que chaque espèce en ambassade 
Envoyât gens le visiter. 
Sous promesse de bien traiter 
Les députés , eux et leur suite , 
Foi de lion, très -bien écrite : 
Bon passe -port contre la dent. 
Contre la griffe tout autant (2) . 
L'édit du prince s'exécute : 
De chaque espèce on lui députe. 

(1) Un serpent n'est pas un insecte, l'expression "est in- 
exacte. 

(2) a Ces formules, prises dans la société des hommes , et 
transportées dans celle des bêtes, ont le double mérite d'être 
plaisantes, et de nous rappeler que c'est de nous qu'il s'agit 
dans les fables. » ( Ghamfort.) 



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LIVRE VI 189 

Les renards gardant la maison^ 

Un d'eux en dit cette raison : 

Les pas empreints sur la poussière 
Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour. 
Tous, sans exception, regardent sa tanière; 

Pas un ne marque de retour : 

Cela nous met en mélSance. 

Que Sa Majesté nous dispense : 

Grand merci de son passe -port. 

Je le crois bon : mais dans cet antre 
' Je vois fort bien comme l'on entre, 

Et ne vois pas comme on en sort (1). 



XY 

L'Oiseleur, l'Autour et l'Alouette- 

Les injustices des pervers 
Servent souvent d'excuse aux nôtres. 
Telle e^t la loi de l'univers : 
Se tu veux qui'on t'épargne, épargne aussi les autres. 

(1) Olim quod vulpei œgroto cauta leoni 

Respondit, referam : Quia me veitigia terrent 
Omnia te adversvm spectantia , nulla retrormm. 

(Hor., Ep. i, liv. I.) 



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190 FABLES 

Un manant (1) au miroir prenait des oisillons. 
Le fantôme (2) brillant attire mie alouette : 
Aussitôt un autour planant sur les sillons. 

Descend des airs, fond et se jette 
Sur celle qui chantait quoique î)rès du tombeau (3). 
Elle avait évité la perfide macnine. 
Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau, 

Elle sent son oncle maline (4). 
Pendant qu'à la plumer 1 autour est occupé , 
Lui-même sous les rets demeure enveloppé : 
Oiseleur, laisse -moi, dit -il en son langage" : 

Je ne t'ai jamais fait de mal. 
L'oiseleur repartit : Ce petit animal 

Tëh avait -il fait davantage? 



XVI 
X-e Cheval et l'Ane- 

En ce monde il se faut l'un l'autre secourir; 
Si ton voisin vient à mourir. 
C'est sur toi que le fardeau tombe. 

Un âne accompagnait un cheval peu courtois, 
Gelui-ce ne portant que son simple harnois , 
Et le pauve baudet si chargé qu il succombe. 
Il pria le cheval de l'aider quelque peu ; 
Autrement il mourrait devant qu'être (5) à la ville. 
La prière, dit-il. n'en est pas incivile : 
Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. 

(1) Paysan. 
j2) Apparence . 

(3) « Voyez oonobien ce vers de sentiment jette d'intérêt 
sur le sort de cette pauvre alouette î » ( Chamfort.) 

(4) Ongle est du masculin. Maline pour maligne^ par li- 
cence poétique. 

(5) Devant pour avant. « Avant que ne peut s'employer sans 
•». préposition de devant un infinitif. » ( De Wailly.) 

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LIVRE VI 191 

Le cheval refusa, fit une pétarade; 

Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade , 

Et reconnut qu'il avait tort : 

Du baudet en cette aventure 

On lui fit porter la voiture (1) , 

Et la peau par -dessus encor, 



XVll 
Le Chien qui lâche sa proie pour l'ombre. 

Chacun se trompe ici- bas : 
On voit courir après l'ombre 
Tant de fous , qu'on n*en sait pas 
La plupart du temps le nombre. 

Au chien dont parle Esope il faut les renvoyer. 
Ce chien , voyant sa proie en Teau représentée , 
La quitta pour l'image , et pensa se noj^er. 
La rivière devint tout d'un coup (2) agitée ; 

(1) « La voiture pour la charge. » (Ch. Nodier.) 

(2) Il faudrait tout à coup; tout d'un coup signifie tout 
d'une fois, 

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192 FABLES 

Al 



FABLES 

L toute peine il regagna les bords , 
Et n eut ni l'ombre ni le corps. 

XVIII 
Le Ghartier embourbé. 



Le Phaéton (1) d'une voiture à foin 
Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin 
De tout humain secours : c était à la campagne. 
Près d'un certain canton de la basse Bretagne (2) 

Appelé Quimper-Corentin. 

On sait assez que le Destin 
Adresse là les gens quand il veut qn'on enrage. 

Dieu nous préserve du voyage ! 
Pour venir au chartier (3) embourbé dans ces lieux , 
Le voilà qui déteste (4) et jure de son mieux, 

Pestant, en sa fureur extrême. 
Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux, 

Contre* son char, contre lui-même. 
Il invoque à la fin le dieu dont les travaux 

Sont si célèbres dans le naonde : 
Hercule, lui dit -il, aide -moi; si ton dos 

A porté la machine ronde (5), 

Ton bras peut me tirer d'ici. 
Sa prière étant faite , il entend dans la nue 

Une voix qui lui parle ainsi : 

Hercule veut qu'on se remue, 

(Ij « Cette désignation ironique ennoblit le style; c'est 
ainsi que le poète a dit : 

Un ânier, son sceptre à la main. » (Gérusez. ) 

(2) Epigramme contre la basse Bretagne, dont les chemins 
étaient alors en très -mauvais état. 

(3) On écrit maintenant charretier. 

(4) Ce verbe veut un régime ; il est mis ici pour : faire des 
imprécations. 

(5) Suivaot la mythologie, Hercule porta le monde sur 
son dos. 

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LIVRE VI . 193 

Puis il aide les gens. Regarde d'où provient 
L'achoppement (1) qui te retient; 
Ole d'autour de chaque roue 

Ce malheureux mortier, cette maudite boue 
Qui jusqu'à l'essieu les enduit; 

Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit; 

' Comble-moi cette ornière. As-tu fait?-Oui,ait l'homme. 

Or bien je vas t'aider, dit la voix; prends ton fouet. — 

Je Tai pris... Qu'est ceci ? Mon char marche à souhait. 

Hercule en soit loué ! Lors la voix : Tu vois comme 

Tes chevaux aisément se sont tirés de là. 

Aide 'toi , le Ciel f aidera. 



XIX 
Le Charlatan. 

Le monde n'a jamais manqué de charlatans; 
Cette science, de tout temps , 
Fut en professeurs très-fertile. 

Tantôt l'un en théâtre affronte l'Achéron (2), 



(2) Fie 



(1) L'obstacle. 

Fleuve des enfers. 

13 



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194 FABLES 

Et l'autre affiche par la ville 

Qu'il est un passe-Gicéron (1). 

On des derniers se vantait d'être 

En éloquence si grand maître, 

Qu'il rendrait disert un badaud , 

Un manant, un rustre, un lourdaud. 
Oui, Messieurs, un lourdaud, un animal, un âne (2) 
Que l'on m'amène un àne, un âne renforcé, 

Je le rendrais maître passé. 

Et veux qu'il porte la soutane (3). 
Le prince sut la chose; il manda le rhéteur. 

J'ai, dit-il, en mon écurie 

Un fort beau roussin d'Arcadie (4) ; 

J'en voudrais faire un orateur. — 
Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme. 

On lui donna certaine somme. 

Il devait au bout de dix ans 

Mettre son âne sur les bancs: 
Sinon il consentait d'être en place publique 
Guindé la hart au col, étranglé court et net, 

Ayant au dos sa rhétorique, 

Et les oreilles d'un baudet. 
Quelqu'un des courtisans lui dit qu'à la potence 
Il voulait l'aller voir, et que, pour un pendu, 
Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance : 
Surtout qu'il se souvint de faire a l'assistance 
Un discours où son art fût au long étend.u ; 
Un discours pathétique, et dont le formulaire 

Servît à certains Cicérons 

Vulgairement nommés larrons. 
L'autre reprit: Avant l'affaire. 

Le roi, l'âne ou inoi, nous mourrons (5). 

(1) C'est-à-dire qu'il est plus éloquent que Cicéron. 

(2) « Remarquez celte traosilion au moyen de laquelle le 
poêle met son charlatan lui-même en scène; rien n'est plus 
dramatique; le discours qu'il lui attribue est frappant de vé- 
rité. » (Ch. Nodier.) 

(3) C'e!>t-à-dire la robe des bacheliers licenciés. 

(A) Leronssin est proprement un cheval de moyenne taille. 
« Par plaisanterie, on a nommé l'âne roussin d'Arcadie, parce 
qu'on élevait beaucoup d'ânes dans cette province. » ( Edit. 
Desobry.) 

(5) Vers devenu proverbe. 



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LIVRE yi 195 

Il avait raison. C'est folie 
De compter sur dix ans de vie. 
Soyons bien (mvunts , bien manoennt^; 
Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans. 



XX 

La Discorde. 

La déesse Discorde ayant brouillé les dieux, 

Et fait un grand procès là-haut pour une pomme (l), 

On la fit déloger des cieux . 

Chez l'animal qu'on appelle homme 

On la reçut à bras ouverts, 

Elle et Qîie-si-que-non, son frère, 

Avecque Tien-et-mien son père. 
Elle nous fit 1 honneur en ce bas univers 

De préférer notre hémisphère / 
A celui des mortels qui nous sont opposés. 

Gens grossiers, peu civilisés. 
Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire, 

Oe la Discorde n'ont que faire (2). 
Pour la faire trouver aux lieux où le besoin 

Demandait qu'elle fût présente, 

La Renommée avait le soin 
De l'avertir; et l'autre , diligente , 
Courait vite aux débats, et prévenait la Paix, 
Faisant d'une étincelle un feu long à s'éteindre. 
La Renommée enfin commença de se j)lamdre 

Que l'on ne lui trouvait jamais 

(1) JuDon, Pallas et Vénus se disputant le prix de la 
beauté , la Discorde jeta au milieu d'elles une pomme d'or 
portant écrits ces mots : A laplm belle, Paris, appelé comme 
juge , la décerna à Vénus. 

(2) C'est l'état sauvage , que la Fontaine préfère à la civi- 
lisation : c'est pousser un peu loin l'amour de la simplicité. 

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196 FABLES — LIVRE VI 

De demeure fixe et certaine; 
Bien souvent Ton perdait, à la chercher, sa peine : 
It fallait donc qu'elle eût un séjour affecté. 
Un séjour d'où l'on pût en toutes les familles 

L'euvojer à jour arrêté. 
Gommé il n'était alors aucun couvent de filles, 

On y trouva difficulté (1). 

L'auberge enfin de thyménée 
Lui fut pour maison assignée (2). 

(1) Plaisanterie de mauvais goût, et au moins calom- 
nieuse. 

(2) « Cette fable médiocre prouve seulement que la bonne 
harmonie ne régnait pas dans le ménage du poète. A qui la 
faute? » (Gérusez.) 



FIN DU LIVRE SIXIÈME 



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AVERTISSEMENT 



— 0<:>G— 



Voici un second recueil de fables que je présente 
au public. J'ai jugé à propos de donner à la plupart 
de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui 
que j*ai donné aux premières, tant à cause de la dif- 
férence des sujets que pour remplir de plus de variété 
mon ouvrage. Les traits familiers que j'ai semés avec 
assez d'abondance dans les deux autres parties (1) 
convenaient bjen mieux aux inventions d'Esope qu'à 
ces dernières , où j'en use plus sobrement pour ne 
pas tomber en des répétitions ; car le nombre de ces 
traits n'est pas infini. Il a donc fallu que j'aie cherché 
d'autres enrichissements, et étendu davantage les 
circonstances de ces récits, qui d'ailleurs me sem- 
blaient le demander de la sorte. Pour peu que le 
lecteur y prenne garde, il le reconnaîtra lui-même : 
ainsi je ne tiens pas qu'il soit nécessaire d'en étaler 
ici les raisons, non plus que de dire où j'ai puisé ces 
derniers sujets. Seulement je dirai , par reconnais- 



(1) Ces deux parties comprennent les six premiers livres 
de ces fables. 



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198 AVERTISSEMENT 

sance, que j'en dois la plus grande partie à Pilpay, 
sage indien. Son livre a été traduit en toutes les 
langues. Les gens du pays le croient fort ancien et 
original à Tégard d'Ésope, si ce n'est Ésope lui-même 
sous le nom du saTge Lokman. Quelques autres m'ont 
fourni des sujets assez heureux. Eofin j'ai tâché de 
mettre en ces deux dernières parties toute la diver- 
sité dont j'étais capable. 

Il s'est glissé quelques fautes dans l'impression. 
J'en ai fait faire un errata (1) ; mais ce sont de légers 
remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir 
quelque plaisir de la lecture de cet ouvrage , il faut 
que chacun fasse corriger ces fautes à la main dans 
son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées par 
chaque errata , aussi bien pour les deux premières 
parties que pour les dernières (2). 

(1) Outre un errata pour chacune des quatre parties de 
l'édition de 1678, revue et publiée par la Fontaine, il y a 
fait faire quelques cartons, soit pour ajouter un vers à un 
autre qui se trouvait ?ans rime, soit pour en changer un 
par une correction très-heureuse. 

(2) Ces fautes , remarquées par la Fontaine dans l'édition 
citée ci-dessus , ont été corrigées dans celle-ci avec la plus 
scrupuleuse attention. 



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A MADAME 

DE MONTESPAN (1) 



L'apologue est un don qui vient des immortels ; 

Ou, si c'est un présent des hommes, 
Quiconque nous l'a fait mérite des autels : 

Nous devons tous taut que nous somuits 

Ériger en divinité 
Le sage par qui fut ce bel art inventé. 
C'est proprement un charme (2) : il rend l'âme attentive 

Ou plutôt il la tient captive , 

Nous attachant à des récits 
Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits, 
vous qui l'imitez, Olympe, si ma muse 
A quelquefois pris place à la table des dieux , 
Sur ces dons aujourd'hui daignez porter les yeux, 
Favoriser les jeux où mon esprit s'amuse. 
Le temps, qui détruit tout, respectant votre* appui, 
' Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage : 

(1) Françoise - Athénaïa de Rochechouart de Mortemar , 
marqaise de Montespan , née en 1641 , morte en 1707. 

(2) « Oui, c'en est un sans doute; mais on ne l'éproave 
qu^en lisant la Fontaine, et c'est & lui que le charme a 
commencé. » (Gbamfort.) 

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200 A MADAME DE MONTESPAN 
Tout auteur qui voudra vivre encore après lui (1 ) 

Doit s'acquérir votre suffrage. 
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix. 

Il n'est beauté dans nos écrits 
Dont vous ne connaissiez jusques aux moindres traces, 
Eh ! qui connait que vous (2) les beautés et les grâces ? 
Paroles et regards, tout est charme dans vous. 

Ma muse, en un sujet si doux , 

Voudrait s'étendre davantage ; 
Mais il faut réserver à d'autres cet emploi; 

Et d'un plus grand maître que moi (3) 

Votre louange est le partage. 
Olympe^ c'est assez qu'à mon dernier ouvrage 
Votre nom serve un jour de rempart et d'abri. 
Protégez désormais le livre favori 
Par qui j'ose espérer une seconde vie; 

Sous vos seuls auspices ces vers 

Seront jugés , malgré l'envie , 

Dignes des yeux de l'univers. 
Je ne mérite pas une faveur si grande ; 

La fable en son nom la demande : 
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous. ^ 
S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire , 
Je croirai lui devoir un temple pour salaire : 
Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous. 



li) C'est-à-dire après lui-même , se survivre. 
(2) Que vous, si ce n'est vous. 
3 Louis XIV. 



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LIVRE SEPTIEME 



I 

Les Animaux malades de la peste. 

Un mal aui répand la terreur, 

Mal que le ciel en sa fureur 
Inventa pour punir les crimes de la terre (1), 
La peste (puisqu'il faut l'appeler p*r son nom), 
Capable d'enrichir en un jour TAchéron (2), 

Faisait aux animaux la guerre. 
Ils ne mouraient pas tous , mais tous étaient frappés : 

• On n'en voyait point d'occupés 

(1) Début pompeux et bien gradué , où la peste nous effraie 
avant d'être nommée. 

(2) Belle image empruntée au commencement de l'Œdipe- 
Boide Sophocle I <( Le noir Pluton s'enrichit de nos pleurs et 
de nos gémissements. » 



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202 FABLES 

A chercher le soutien d'une mourante vie ; 

Nul mets n'excitait leur envie (1) : 

Ni loup ni renard n'épiaient 

La douce et l'innocente proie ; 

Les tourterelles se fuyaient : 

Plus d'amour, partant (2) plus de joie. 
Le lion tint conseil et dit : Mes cners .amis, 

Je crois que le ciel a permis 

Pour nos péchés cette infortune. 

Que le plus coupable de nous 
Se sacrifie aux traits du céleste courroux; 
Peut-être il obtiendra la guérison conmiuuii. 
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents 

On fait de pareils dévouements. 
Ne nous flattons doue point; voyons sans indulgence 

L'état de notre conscience. 
Pour moi , satisfaisant mes appétits gloutons , 

J'ai dévoré force moutons. 
. Que m'avaient-ils faits? Nulle offense ; 
Même il m'est arrivé quelquefois de manger 

Le berger (3). 
Je me dévouerai donc, s'il' le tant; mais je pense 
Qu'il est boH que chacun s'accuse ainsi que moi : 
Car on doit souliaiter, selon toute justice, 

Que le plus coupable périsse. — 
Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; 
Vos sw-upules font voir trop de délicatesse. 
Eh bffn! manger moutons, canaille, sotte espèce. 
Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur. 

En les croquant beaucoup d'honneur ; 

Et quant au berger, l'on peut dire 

Qu'il était digne de tous maux , 
Étant de ces gens-là qui sur les animaux 

Se font un chimérique empire. 

fl) Détails d'une touchante mélancolie; Virgile en a fourni 
l'iaée , mais la Fontaine a ppit-é(re surpassé son modèle. 

(2) Par conséquent. Mùa partant ne peut se remplacer. 

(3) « Il semblerait par ce petit vers que le lion voudrait 
escamoter son péché. » (Chamfort.) Au reste, toute sa con- 
fession est empreinte de la plus habile hypocrisie, a C'est un 

{>iége qu'il tend aux consciences pures mais timides, et dans 
equel l'àne tombera. » (Gb. Nodier.) 

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LIVRE VII 203 

Ainsi dit le renard; et flatteurs d'applaudir. 

On n'osa trop approfondir 
Du tigre, ni de l'gats, ni des autres puissances, 

Les moins pardonnables offenses. 
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, 
•Au dire de chacun , étaient de petits saints. 
L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance 

Qu'en un pré de moine passant^ 
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, Je pense, 

Quelque diable aussi me poussant. 
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue (1). 
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler neU 
^ ces mots on cria haro (2) sur le baudet. "^ 
Un loup quelque peu clerc (3) prouva par sa harangue 
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal. 
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal. 
Sa peccadille fut jugée un cas pendable. 
Manger l'herbe d autrui! quel crime»abominable ! 

Rien que la mort n'était capable 
D'expier son forfait. On le lui fit bien voir. 

Selon que vous serez puissant ou misérable , 
Lesjugemen ts de cour ( 4 j vou^ rendront blanc ou noir (5) . 

(1) Toutes les circonstances de la confession de l'àne se- 
raient propres à atténuer ses torts devant un juge impartial 
et désintéressé ; mais sa perte est résolue d'avance. 

(2j Cri qu'on poussait en Normandie en poursuivais les 
malfaiteurs. 

(3) Savant. 

(4| Cour de justice. 

(s) On peut dire avec Chamfort que c'est ici « le plu» bea 
des apologues de la Fontaine et de tous les apologues ». 



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204 FABLES 



Le Rat qui s'est retiré du inonde. 



Les Levantins (1) en leur légende 
Disent qu'un certain rat, las des soins d'ici-bas, 

Dans un fromage de Hollande 
ij^ . Se retira loin du tracas. 
^^ La solitude était profonde, 

S'étendant partout à la ronde (2). 
Notre ermite nouveau subsistait là dedans. 

Il fit tant des pieds et des dents , 
Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage 
Le vivre et le couvert : que faut-il davantage? 
11 devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens 

A ceux qui font vœu d'être siens. 

Un jour, au dévot personnage 

Des députés du peuple rat 

(1) Les peuples du Levant, les Orientaux. 

(2) « Ces mots si simijles, si usités, deviennent plaisants 
ici , parce que cette solitude était un vaste fromage. » 

(Chamfort.) 



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LIVRE Vil 205 

S'en vinrent demander quelque aumône légère (1) : 

Ils allaient en terre étrangère 
Chercher quelque secours contre le peuple chat ; 

Ratapolis (2) était bloquée : 
On les avait contraints de partir sans argent, 

Attendu l'état indigent 

De la république attaquée. 
Ils demandent fort peu, certains que le secours 

Serait prêt dans quatre ou cinq jours. 

Mes amis, dit le solitaire, 
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus : 

En quoi peut un pauvre reclus 

Vous assister ? Que peut-il faire 
Que de prier le Ciel qu'il vous aide en ceci? 
J'espère qu'il aura de vous quelque souci. 

Ayant parlé de cette sorte , 

Le nouveau saint ferma sa porte. 

Qui désigné-je, à votre avis, 
Par ce rat si peu secourable? 
Un moine? Non, mais un dervis (3) : 
Je suppose qu'un moine est toujours charitable. 

(1) Ils ne demaDdent qu'une légère aumône: le refus de 
l'ermite en sera plus odieux. 

(2) Ratapolis , nom plaisamment composé , qui signifie 
vûle des rats. 

(3) Religieux mahoméfan. « 



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206 FABLES 



111 
Le Héron- 
Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où 
Le héron au long bec emmanché d'un long coiL(l). 

Il côtoyait ime rivière. ' 
L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ; 
Ma commère la carpe y faisait mille tours 

.^ Avec le brochet son compère. 
Le héron en eût fait aisément son profit ; 
Tous approchaient du bord ; l'oiseau n'avait qu'à prendre. 

Mais il crut jnieux faire d*attendre 

Qu'il eût un peu plus d'appétit. 
Jl vivait de régime et mangeait à ses heures. 
Après quelques moments l'appétit vint : l'oiseau , 

S'approchant du bord (2), vit sur Teau 
Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures. 
Le mets ne lui plut pas ; il s'attendait à mieux , 

Et montrait un goût dédaigneux , 

(1) Vers qui fait image et qui met en quelque sorte le héron 
sous nos yeux. 

(2] « Ce ne sont plus les poisssons qui s'approchent, c'est 
le héron. » (Gnillon ) 



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LIVRE VII 207 

Comme le rat (1 ) du bon Horace. 
Moi des tanches! dit-il; moi, héron, que je fasse 
Une si pauvre chère ! Et pour qui me prend-on ? 
La tanche rebutée, il trouva du goujon. 
Du goujon! c'est bien là le dîner d'un héron! 
J'ouvrirais pour si peu le bec, aux dieux ne plaise î 
11 l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon 

Qu'il né vit plus aucun poisson. 
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise 

De rencontrer un limaéon. 

Ne soyons pas si difficiles ; 
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles : 
On hasarde de perdre en voulant trop gagner. 

Gardez-vous de rien dédaigner. 



IV 

ï.es Souhaits. 

Il est au Mogol (2) -des follets (3) 

Qui font Toflice de valets , 
Tiennent la maison propre, ont soin de l'équipage, 

Et quelquefois du jardinage. 

Si vous toucBez à leur ouvrage, 
Vous gâtez tout. Un d'eux près du Gange autrefois 
Cultivait le jardin d'un assez bon bourgeois. 
11 travaillait sans bruit, avec beaucoup d'adresse, 

Aimait le maître et la maltresse. 
Et le jardin surtout. Dieu sait si les zéphyrs, 
Peuple ami du démon, l'assistaient dans sa tâche! 
Le follet, de sa part, travaillant sans relâche, 

Comblait ses hôtes de plaisirs. 

(1) Tangentia maie tingula dente superho. ( Sut. 6 , lir. H.) 
J2) Grande contrée de l'Asie centrale. 
(3) Espèces de lutins familiers. 



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208 FABLES 

Pour plus de marques de son zèle , 
Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté, 

Nonobstant la légèreté 

A ses pareils si naturelle : 

Mais ses confrères les esprits 
Firent tant que le chef de cette republique, 

.Par caprice ou par politique, 

Le chançea bientôt de logis. 
Ordre lui vint d'aller au fond de la Norwége 

Prendre le soin d'une maison 

En tout temps couverte de neige; 
Et d'indou (1) qu'il était on vous le fait Lapon. 
Avant que de partir, l'esprit dit à ses hôtfes : 

On mWige de vous quitter j 

Je ne sais pas pour quelles fautes : 
Mais enfin il le faut. Je ne pms arrêter 
Qu'un temps fort court,un mois,peut-ètre une semaine. 
Employez-la) formez trois somiaits : car je puis 

Rendre trois souhaits accomplis; 
Trois, sans plus. Souhaiter, ce n'est pas une peine 

Etrange et nouvelle aux humains. 
Ceux-ci pour premier vœu demandent l'abondance ; 

Et l'Abondance à pleines mains 

Verse en leurs coffres la finance , 
En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins : 
Tout en crève. Comment ranger cette chevance (2) ? 
Quels registres, quels soins, c[uel temps il leur fallut ! 
Tous deux sont empêchés si jamais on le fut. 

Les voleurs contre eux complotèrent; 

Les grands seigneurs leur empruntèrent; 
Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens 

Malheureux par trop de fortune. 
Otez-nous de ces biens Taffluence importune , 
Dirent-ils l'un et l'autre : heureux les indigents ! 
La pauvreté vaut mieux qu'une telle richesse. 
Retirez-vous, trésors, fuyez : et toi, déesse. 
Mère du bon esprit, compagne du repos, 

(l) /ndou pour Indien. Laponie, contrée la pltis septentrio- 
nale de l'Europe. 

[t) C'est-à-dire ces biens. Ce mot était déjà vieux du temps 
de la Fontaine. 



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LIVRE VII 209 

Médiocrité, revieDs vite! A ces mots 
La Médiocrité revient. On lui fait place : 
" V Avec elle ils rentrent en grâce. 
Au boutade deux souhaits, étant aussi chanceux 

Qu'ils étaient, et que sont tous ceux 
Qui souhaitent toujours et perdent en chimères 
Le temps qu'ils feraient mieux de mettre à leurs affai''®^* 

Le follet en rit avec eux. 

Pour profiter de sa largesse , 
Quand il voulut partir et qu'il fut sur le point , 

Ils demandèrent la sagesse : 
C'est un trésor qui n'embarrasse point. 



La Cour du Lion. 

Sa Majesté lionne un jour voulut connaître 
De quelles nations le Ciel l'avait fait maître. 

Il manda donc par députés 

Ses vassaux de toute nature, 

Euvopnt de tous les côtés 

Une circulaire écriture 

Avec son sceau. L'écrit portait 

Qu'un mois durant le roi tiendrait 

Cour plenière (1) , dont l'ouverture 

Devait être un fort grand festin. 

Suivi des tours de Fagotin (2). 

Par ce trait de magnificence. 
Le prince à ses sujets étalait sa puissance. 

En son louvre (3) il les mvita. 

(1) « Assemblée soleiraelle pour quelque grande fête. • 
(Edit. Dezobry.) 

(2) « Nom d'un singe alors fameux à Paris par ses tours. » 
( Gérusez.) 

(3) En son palais. Le Louvre était autfefois la demeure 
des rois de France. 

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210 FABLES 

Quel louvre! un vrai charnier, dont l'odeur se porta 

D'abord au nez des gens. L'oufs boucha sa narine : 

Il se fût bien passé de faire cette mine, 

Sa grimace déplut. Le monarque, irrité, 

L'envoya chez Pluton faire le dégoûté. 

Le singe approuva fort cette sévérité; 

Et , flatteur excessif, il loua la colère 

Et la grifl'e du prince, et Tantre , et cette odeur : 

Il n'était ambre, il n'était fleur. 
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie 
Eut un mauvais succès , et fut encor punie : 

Ce monseigneur du lion-là 

Fut parent de Galigula (Ij. 
Le renard étant proche : Or çà , lui dit le sire , 
Que sens-tu? dis-le-moi : parle sans déguiser. 

L'autre aussitôt de s'excuser , 
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire 

Sans odorat. Bref, U s'en tire. 

Ceci vous sert d'enseignement : 

Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire, 
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère, \ 
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand (2). 

(1) Empereur romain , connu par ses extravagances et 
ses cruautés. Sa sœur Drusille étant morte , il la fit mettre 
au nombre des divinités , et punit également de mort ceux 
qui la pleuraient et ceux qui ne la pleuraient point : les 
premiers comme insultant à son apothéose, les seconds 
comme se montrant insensible^ à sa perte. 

(2) Sans dire ni oui ni non. 



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LIVHE VII 211 



Yl 

Les Vautours et les Pigeons. 

Mars autrefois mit tout l'air en émute (1). 
Certain sujet fit naître la dispute 
Chez les oiseaux , non ceux que le Printemps 
Mène à sa cour . et qui , sous la feuillée , 
Pai' leur exemple et leurs sons éclatants , 
Font que Vénus est en nous réveillée; 
Ni ceux encor que la mère d'Amour 
Met à son char : mais le peuple vautour , 
Au bec retors , à la tranchante serre , 
Pour un chien mort se fit , dit-on , la guerre. 
Il plut du sang (2) : je n'exagère point. 
Si je voulais compter de point en point 
Tout le détail, je manquerais d'haleine. 
Maint chef périt , maint héros expira ; 

fil Émute pour émeute, licence poétique. 
(2) a Belle hyperbole que le complément du vers rend 
encore plus vive et plus énergique. » (Ch. Nodier.) 

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212 FABLES 

Et sur son roc Prométhée (1) espéra 

De voir bientôt une fin à sa peine. 

C'était plaisir d'observer leurs efforts; 

C'était pitié de voir tomber les morts. 

Valeur , adresse , et ruses , et surprises , 

Tout s'employa. Les deux troupes , éprises 

D'ardent courroux , n'épargnaient nuis moyens 

De peupler Tair que respirent les ombres : 

Tout élément remplit de citoyens 

Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres. 

Cette fureur mit la compassion 

Dans les esprits d'une autre nation 

Au cou changeant, au cœur tendre et fidèle. 

Elle employa sa médiation 

Pour accorder une telle querelle. 

Ambassadeurs par le peuple pigeon 

Furent choisis et si bien travaillèrent, 

Que les vautours plus ne se chamaillèrent. 

Ils firent trêve , et la paix s'ensuivit. 

Hélas ! ce fut aux dépens de la race 

A cfui la leur aurait dû rendre grâce. 

La gent maudite aussitôt poursuivit 

Tous les pigeons, en fit ample carnage, 

En dépeupla les bourgades , les champs. 

Peu de prudence eurent les pauvres gens 

D'accommoder un peuple si sauvage. 

Tenez toujours divisés les méchants : 
La sûreté du reste de la terre 
Dépend de là. Semez entre eux la guerre, 
Ou vous n'aurez avec eux nulle paix. 
Ceci soit dit en passant : je me tais. 

(1) Proméfhée, ayant dérobé le feu du ciel, fut enchaîné 
FUI- une montagne, où un vautour devait dévorer son foie 
toujours renaissant. Il espère, dit ici le poêle, une fin à ses 
innux , par la raison que le dernier vautour aurait péri dans 
cctiu guerre. 



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LIVRE VII 213 



va 

X^ Coche et la Mouche. 

Dans an chemin montant, sablonneux, malaisé, 
Et de tous les côtés au soleil exposé , 

Six forts chevaux tiraient un coche (1). 
Femmes, moines, vieillards, tout était descendu : 
L'attelage suait , soufflait , était rendu. 
Une mouche survient, et des chevaux s'approche. 
Prétend les animer par son bourdonnement. 
Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment 

Qu'elle fait aller la machine. 
S'assied sur le timon, sur le nez du cocher. 

Aussitôt que le char chemine, 

Et qu'elle voit les gens marcher. 
Elle s'en attribue uniquement la gloire , 
Va, vient, fait l'empressée : il semble que ce soit 
Un sergent de bataille allant en chaque endroit 
Faire avancer ses gens et hâter la victoire (2). 

La mouche, en ce commun besoin. 
Se plaint qu'elle agit seule , et qu'elle a tout le soin; 
Qu aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire. 

Le moine disait son bréviaire : 
Il prenait bien son temps ! une femme chantait : 
C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait! 
Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles , 

Et fait cent sottises pareilles. 
Après bien du travail, le coche arrive au haut (3). 
Respirons maintenant , dit la mouche aussitôt : 
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. 
Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. 

(1) Vers admirables d'harmonie imitative. 

(2) Va, vient, etc. « Quel mouvement, quelle vérité dans 
tout ce tableau l 11 serait difficile de rien trouver de plus 
parfait, même dans la Fontaine. » (Ch. Nodier.) 

(3) Arrive au haut fait image et peint les efforts. 



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214 FABLES 

Ainsi certaines gens, faisant les empressés, 
S^introduisent dans les affaires : 
Us font partout les nécessaires , 

Et, partout importuns, devraient être chassés (1). 



Ylll 
La X4aitière et le Pot au lait. 

Perrette , sur sa tête ayant un pot au lait , 

Bien posé sur un coussinet, 
Prétendait arriver sans encombre (2) à la ville. 
Légère et court vêtue , elle allait à grands pas , 
Ayant mis ce jour-là,, pour être plus agile, 

Cotillon simple et souliers plats. 

Notre laitière , ainsi troussée , 

Comptait déjà dans sa pensée 
Tout le prix de son lait; en employait l'argent ; 
Achetait un cent d'œufs , faisait triple couvée : 
La chose allait à bien par son soin diligent. 

(1) Excellent apologue. La mouche du coche est pasâée 
en proverbe. 

(2) Sans fâcheux accident. Mais le verbe encombrer ne 
s'emploie pas au figuré. 

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LIVRE VII 215 

Il m'est , disait-elle , facile 
D'élever des poulets autour de ma maison; 

Le renard sera bien habile 
S'il né m'en laisse assez pour avoir un cochon. 
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son; 
11 était, quand je Teus, de grosseur raisonnable : 
J'aurai , le revendant, de l'argent bel et bon. 
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable , 
Vu le prix dont il est, une vache et son veau, 
Que je verrai sauter au milieu du troupeau? 
Perrette là-dessus saute aussi , transportée : 
Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée. 
La dame de ces biens , quittant d'un œil marri 

Sa fortune ainsi répandue, 

Va s'extuser à son mari , 

En grand danger d'être battue. 

Le récit en farce en fut fait ; 

On l'appela le Pot au lait. 

Quel esprit ne bat la campagne ? 

Qui ne fait châteaux en Espagne [\ ) ? 
Picrochole (%), Pyrrhus , la laitière, enfin tous, 

-Autant les sages que les fous! 
Chacun songe en veillant; il n'est rien de plus doux. 
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ; 

Tout le bien du monde est à nous, 

Tous les honneurs, toutes les femmes. 
Quand je suis seul, je -fais c^u plus brave un défi ; 
Je m'écarte, je vais détrôner le sophi (3) : , , . . 

On m'élit roi, mon peuple m'aime ; 
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant. 
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même. 

Je suis gros Jean (4) comme devant. 



li) Qui ne forme dôa projets chimériques? 
li\ Nom d'un prince imaginaire dans Rabelais. 
(31 Le roi de Perse. 
(4) Un homme de rien. 



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216 FABLES 



IX 



X4'Hoinine qui court après la Fortune 
et l'Homme qui l'attend dans son lit. 

Qui né court après la Fortune? 
Je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément 

Contempler la foule importune 

De ceux qui cherchent vainement 
Cette fille du sort de royaume en royaume , 
Fidèles courtisans d'un volage fantôme (1). 

Quand ils sont près du bon moment , 
L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe. 
Pauvres gens! Je les plains : car on a pour les fous 

Plus de pitié que de courroux. 
Cet homme , disent-ils , était planteur de choux , 

Et le voilà devenu pape ! 
Ne le valons-nous pas? Nous valons cent fois mieux 

Mais que vous sert votre mérite ? 

La fortune a-t-elle des yeux? 
Et puis la papauté vaut-elle ce qu*on quitte, 
Le repos? le rejpos, trésor si précieux. 
Qu'on en faisait jadis le partage des dieux 1 
Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse. 

Ne cherchez point cette déesse. 
Elle vous cherchera : car elle en use ainsi. 

Certain couple d'amis en un bourg établi 
Possédait quelque bien. L'un soupirait sans cesse 
Pour la fortune ; il dit à l'autre un jour : 

Si nous quittions notre séjour? 

Vous savez que nul n'est prophète 
En son pays ; cherchons notre aventure ailleurs. 
Cherchez , dit l'autre ami : pour moi je ne souhaite 

(1) Heureuse opposition d'idées et de mots. 

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LIVRE VII 217 

Ni climats ni destins meilleurs. 
Contentez-vous , suivez votre himieur inquiète : 
Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant 

De dormir en vous attendant. 
L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare. 

S'en va par voie et car cnemin. 

11 arriva le lendemain 
En un lieu que devait la déesse bizarre 
Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c'est la cour. 
Là donc pour quelque temps il fixe son séjour. 
Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures 

Que l'on sait être les meilleures : 
Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien. 
Qu'est ceci? se dit-il; cherchons ailleurs du bien. 
La Fortune pourtant habite ces demeures ; 
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci. 

Chez celm-là : d'où vient qu'aussi 
Je ne puis héberger cette capricieuse ? 
On me l'avait bien dit , que des gens de ce lieu 
L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse. 
Adieu, messieurs de cour ; messieurs de cour, adieu : 
Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte. 
La Fortune a, dit-on, des temples à Surate (1) : 
Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer. 
Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute 
Armé de diamant, qui tenta cette route. 
Et le premier osa l'abîme délier (2) ! 

Celui-ci , pendant son voyage , 

Tourna les yeux vers son village 
Plus d'une fois, essuyant les dangers 
Des pirates, des vents, du calme et des rochers. 
Ministres de la mort : avec beaucoup de peines 
On s'en va la chercher en des rives lointames, 
La trouvant assez tôt sans quitter la maison. 
L'homme arrive au Moçol : on lui dit qu'au Japon 
La Fortune pour lors distribuait ses grâces. 

Il y court. Les mers étaient lasses 

De le porter ; et tout le fruit 

Qu'il tira de ces longs voyages, 



[1] Ville des Iodes. 

h) Vers imités d'Horace. 



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218 FABLES 

Ce fat cette leçon que donnent les sauvages : 
Demeure en ton pays, par la natnre instruit. 
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme 

Que le Moçol l'avait été (1) : 

Ce qui lui fit conclure en somme 
Qu'il avait à grand tort son village quitté. 

Il renonce aux courses ingrates, 
Revient en son pays, voit de loin ses pénates , 
Pleure de joie et dit : Heureux qui vit chez soi . 
De régler ses désirs faisant tout son emploi ! 

11 ne sait que par ouï-dire 
Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire. 
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux 
Des dignités, des biens que jusqu'au bout du monde 
On suit, sans que l'effet aux promesses réponde. 
Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. 

En raisonnant de cette sorte. 
Et contre la fortune ayant pris ce conseil, 

Il la trouve assise à la porte 
De son ami plongé dans un profond sommeil. 



Lingratitude et l'injustice des Hommes 
envers la Fortune. 

Un trafiquant sur mer, par bonheur s'enrichit. 
Il triompha des vents pendant plus d'un voyage : 
Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage (2) 
D'aucun de ses ballots ; le Sort l'en affranchit. 
Sur tous ses compaçnons Atropos (3) et Neptune 
Recueillirent leurs droits (4), tandis que la Fortune 

!i) La ip^ammaire demanderait ne l'avait été. 
î\ Droit de passage. 
3) Atropos , celle des Parqaes qui coupe le fil de la vie. 
Elle est prise ici ponr la mort elle-même. 

(4) Exercèrent leurs droits, c'est-à-dire firent périr plu- 
sieurs de ses compagnons. 



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LIVRE VII 219 

Prenait soin d'amener son marchand à bon port. 
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle. 
II vendit son tabac, son sucre, sa cannelle , 

Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor : 
Le luxe et la folie (1) enflèrent son trésor; 

Bref, il plut dans son escarcelle (2). 
On ne parlait chez lui que par doubles dacats ; 
Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses : 

Ses jours de jeûne étaient des noces. 
Un sien ami, voyant ce sompteux repas, 
Lui dit : Et d'où vient donc un si bon ordinaire ? — 
Et d'où me viendrait-il gue de mon savoir-faire? — . 
Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'an talent 
De lisquer à propos et bien placer l'argent. 
Le profit lui semblant une fort douce chose , 
11 nsqua de nouveau le gain qu'il avait fait; 
Mais rien, pour cette fois , ne lui vint à souhait. 

Son imprudence en fut la cause : 
Un vaisseau mal frété (3) périt au premier vent ; 
Un autre , mal pourvu des armes nécessaires , 

Fat enlevé par des corsaires ; 

Un troisième au port arrivant , 
Rien n'eut cours ni débit- le luxe et la folie 

N'étaient plus tels qu'auparavant. 

Enfin ses facteurs le trompant. 
Et lui-même ayant fait grand fracas , chère lie , 
Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup. 

Il devint pauvre tout d'un coup. 
Son ami, le voyant en mauvais équipage, 
Lui dit : D'où vient cela? — De la Fortune , hélas ! — 
Consolez-vous, dit l'autre; et s'il ne lui plaît pas 
Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. 

Je ne sais s'il crut ce conseil ; 
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil, 

Son bonheur à son industrie' 
Et si de quelque échec notre faute est suivie, 



Îl) Le luxe et la folie des acheteurs. 
2] Espace de bourse antique. 
3) « Fréter, armer un bâtiment à loyer en totalité ou ec 
partie. » (Aoad.) 



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220 FABLES 

Nous disons injures au Sort, 
Chose n'est ici plus commune. 
Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la Fortune : 
On a toujours raison , le Destin toujours tort (1). 



XI 

1468 Devineresses (2). 

C'est souvent du hasard que nait l'opinion , 
Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue. 

Je pourrais fonder ce prologue 
Sur cens de tous états : tout est prévention , 
Cabale, entêtement; point ou peu de justice. 
C'est un torrent : qu'y faire? Il faut qu'il ait son cours. 

Cela fut et sera toujours. 
Une femme , à Paris , faisait la pythonisse (3) : 

Chez la de vineuse (4) on courait 
Pour se faire annoncer ce que l'on désirait. 

Son fait consistait en adresse : 
Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse. 
Du hasard quelquefois, tout cela concourait. 
Tout cela bien souvent faisait crier miracle. 
Enfin , quoique ignorante à vingt et trois carats (5) , 

(1) « Maxime pleine de sens dont la concision augmente la 
force. » (Ch. Nodier.) (V. liv. V, fab. 11 , note 3.) 

(^2) C'est l'histoire a'une prétendue sorcière de son temps , 
c[ui fit courir tout Paris à son galetas , que la Fontaine met 
ici en vers. (Th. Corneille.) On a fait aussi une comédie in- 
titulée : La Devineresse ou les Faux enchantements. 

(3) Nom de la prêtresse d'Apollon qui rendait des oracles 
dans le temple de Delphes. Il signifie ici simplement devi- 
neresse. 

(4) Mot inveqté par la Fontaine et admis par l'Académie 
pour devineresse. 

(5) « Le carat est une partie d'or fin contenue dans une 
quantité d'or quelconque que l'on suppose partagée en 24 
parties égales. » ( Edit. Dezobry.) Ignorante à vingt et trois 
carats signifie donc d'une ignorance à peu près complète. 



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LIVRE VII 221 

Elle passait pour un oracle. 
L'oracle était logé dedans un çaletas : 

Là cette femme emplit sa bourse , 

Et, sans avoir d'autre ressource, 
Gagne de quoi donner un rang à son mari : 
Elle achète lAi office^ une maison aussi. 

Voilà le galetas rempli 
D'une nouvelle hôtesse , à qm toute la ville , 
Femmes , filles , valets , gros messieurs , tout enfin 
Allait, comme autrefois, demander son destin; 
Le galetas devint Tantre de la Sibylle (1). 
L'autre femelle avait achalandé ce lieu. 
Cette dernière femme eut beau faire , eut beau dire : 
Moidevine(î)! on se moque: eh! Messieurs, sais-jelire? 
Je n'ai jamais appris que ma croix de par Dieu (3). 
Point de raisons : fallut deviner et prédire. 

Mettre à part force bons ducats , 
Et gagner malgré soi plus que deux avocats. 
Le meuble et l'équipage aidaient fort à la chose. 
Quatre sièges boiteux, un manche de balai , 
Tout sentait son sabbat et sa métamorphose (4). 

Quand cette femme aurait dit vrai 

Dans une chambre tapissée , 

On s'en serait moqué : la vogue était passée 

Au galetas ; H'avait le crédit. • 

L'autre femme se morfondit (5). 

Uenseigne fait la chalandise (6). 
rai vu dans le palais une robe mal mise 

Gagner gros : les gens l'avaient prise 

(Il Les Sibylles étafent des prêtresses d'Apollon : elles 
rendaient leurs oracles dans des antres. 

(2) Féminin de devin ; il n'a pas été consacré par l'Aca- 
démie. 

(3) « Croix de par Dieu , l'A -B C , ou alphabet pour ap- 
prendre à lire , ainsi nommé parce que le titre est ordinai^ 
rement orné d'une croix. » ( Acad.) 

(4) On dit que les sorcières , dans leurs assemblées noc- 
turnes qu'on appelle sabbat, volent sur un manche à balai 
et prennent, en se métamorphosant, des figures d'animaux. » 
( Gérusez.) 

(5] Attendit roinf^ment les chalands. 
(6) Le concours des chalands.. 

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222 FABLES 

Pour maître tel , qui traînait après soi 
Force écoutants. Dcmandpz-moi pourquoi. 



Xïl 
Le Chat, la Belette et le petit Lapin. 

Bu palais d'un jeune lapin 
Dame belette , un beau matin , 
S'empara; c'est une rusée. 

Le maître était absent , ce lui fut chose aisée. 

Elle porta chez lui ses pénates un jour , 

Qu'il était allé faire à 1 aurore sa cour 
Parmi le thym et la rosée (1). 

Après qu'il eut brouté , trotté, fait tous ses tours , 

Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours. 

La belette avait mis le nez à la fenêtre. 

dieux hospitaliers! que vois -je. ici paraître (2) ? 

Dit ranimai chassé du paternel logis. 
Holà ! madame la belette , 
Que l'on déloge sans trompette , 

Ou je vais avertir tous les rats du pays. 

(1) Petit tableau plein de fraîcheur et d'agrément. 

(2) <( Gomme cela est dramatique et bien exprimé I » (Cb« 
Nodier.) 



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LIVRE VII 223 

La dame au nez pointu répondit que la terre 

Etait au premier occupant (1). 

C'était un beau s^jet de ^erre, 
Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant ! 

Et quand ce serait un royaume , 
Jvi voudrais bien savoir , dit-elle , quelle loi 

En a pour toujours lait l'octroi 
A Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume 

Plutôt qu'à Paul , plutôt qu'à moi. 
Jean lapin allégua la coutume et l'usage. 
Ce sont, dit-il y leurjs lois qui m'ont de ce logis 
'Rendu madtre et seigneur , et qui y de père en fils , 
L'ont y de Pieïrre à Simon , puis à moi Jeazi transmis. 
Le premier occupant, est-ce une loi plus- Sage? — 

Or bien, ^ sans crier davantage 
Rapportons-nous (2) , dit-elle, à Raminagrobis (3). 
C'était un chat vivant comme un dévot ermite , 

Un chat faisant la chattemite , 
Un saint homme de chat bien fourré , gros et gras , 

Arbitre expert sur tous les cas. 

Jean lapin pour juge l'agrée. 

Les voilà tous deux arrivés 

Devant Sa Majesté fourrée. 
Grippeminaud leur dit : Mes enfants , approchez , 
Approchez , je suis sourd , les ans en sont la cause. 
L un et l'autre approcha , ne craignant nulle chose. 
Aussitôt qu'à portée il vit les contestants , 

Grippeminaud le bon apôtre , 
Jetant des deux côtés la griffe en même temps , 
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre. 

Ceci ressemble fort aux débats qu*ont parfois 
Les petits souverains se rapportants (4) aux rois, 

(i) « La plaisante chose que de faire débuter cette belette, 
qui vient de voler le trou d'un lapin, par un axiome qui as- 
sure son droit 1 Un avocat ne ferait pas mieux. » (Ch. Nodier.) 

(2) On dit, dans ce sens, s'en rapporter, et non pas se 
rapporter, 

(3) Raminagrobis et GHppeminq,ud sont des noms de chats 
empruntés à Rabelais. — Chattemite signifie chatte douce' 
reuse, catta mUis. 

(4) Ce mot doit être ici invariable. 

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224 FAELES 



XIII 

La Tète et la Queue du Serpent. 

Le serpent a deux parties 
Du genre humain ennemies , 
Tète et qoeue; et toutes deux 
Ont acquis un nom fameux 
Auprès des Parques cruelles : 
Si bien qu'autrefois entre elles 
Il survint de grands débats 
Pour le pas. 

La tète avait toujours marché devant la queue. 
La queue au Ciel se plaignit, 

Et lui dit : 
Je fais mainte et mainte lieue 
Comme il plait à celle-ci : 

Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi? 
Je suis son humble servante (1). 
On m'a faite , Dieu merci , 
Sa sœur, et non sa suivante. 

(1) Manière ironique d'exprimer son refus. 

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LIVRE VII 225 

Toutes deux de môme sang, 
Traitez -nous de même sorte : 
Aussi bien qu'elle je porte 
Un poison prompt et puissant (l). 
Enfin voilà ma requête : 
C'est à vous de commander 
Qu'on me laisse précéder 
A mon tour ma sœur la tète. 
Je lai conduirai si bien, 
Qu'on ne se plaindra de rien. 

Le Ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle (2). 

Souvent sa complaisance a de méchants effets. 

Il devrait être sourd aux aveugles souhaits. 

Il ne le fut pas lors; et la guide nouvelle (3), 
Qui ne voyait au grand jour 
Pas plus clair que dans un four, 
Donnait tantôt contre un marbre , 
Contre un passant, contre un arbre; 

Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur. 

Malheureux les Etats tombés dans son erreur ! 



XIV 
Un Animal dans la Luné (4). 

Pendant qu'un philosophe (5) assure 
Que toujours par leurs sens les nommes sont dupés, 

(1) La queue du serpent De porte point de venin; mais, 
supposé qu'elle en porte , c'est là une assez mauvaise raison 
à alléguer au Ciel. 

(2) Bonté cruelle, alliance de mots hardie et heureuse. 

(3) Ce mot appliqué aux personnes ne s'emploie plus commo 
féminin. 

(4) Le chevalier Paul Neal, de la société royale de Londres, 
avait cru voir un animal dans la lune : ce n'était qu'un insecte 
caché dans l'objectif de la lunette. Cette erreur suggéra à la 
Fontaine l'idée de sa fable. 

(5) pémocrite. 

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226 FABLES 

Un autre philosophe (1) jure 

Qu'ils ne nous ont jamais trompés. 
Tous les deux ont raison ; et la philosophie 
Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont 
Tant que sur leur rapport les honmies jugeront; 

Mais aussi si Ton rectifie 
L'image de Tohjet sur son éloignement, 

Sur le milieu qui l'environne. 

Sur l'organe et sur l'instrument, 

Les sens ne tromperont personne. 
La nature ordonna ces choses sagement : 
J'en airai ouelque jour les raisons amplement (2). 
J'aperçois le soleil : quelle en est la fij^re? 
Ici-has ce grand corps n'a que trois pieds de tour; 
Mais si je le voyais là -haut dans son séjour, 
Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature? 
Sa distance me iait juger de sa grandeur; 
Sur l'angle et les côtés ma main la détermine. 
L'ignorant le croit plat, j'épaissis sa rondeur : 
Je Te rends immobile, et la terre chemine. 
Bref, je démens mes yeux en toute sa machine : 
Ce sens ne me nuit point par son illusion. 

Mon âme, en toute occasion, 
Développe le vrai caché sous l'apparence; 

Je ne suis point d'intelligence 
Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts. 
Ni mon oreille (3J, lente à m'apporter les sons. 
Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse : 

La raison décide en maîtresse. 

Mes yeux, moyennant ce secours, 
Ne me trompent 'amais en me mentant toujours. 
Si je crois leur rapport , erreur assez commune , 
Une tète de femme est au corps de la lune. 
Y peut -elle être? Non. D'où vient donc cet objet? 
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet. 
La lune nulle part n'a sa surface unie : 
Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie. 



(1) ÉpiMire. 



, ; La Foutaine n'a pas tenu parole, et peut-être a-t>il 
bien fait. 
(3) Ellipse , pour m aoec mon oreille. 



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LIVRE Vir 227 

L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent 

Un homme, un bœuf, un éléphant. 
Naguère l'Angleterre y vit chose pareille. 
La lunette placée , un animal nouveau 

Parut dans cet astre si beau; 

Et chacun de crier merveille. 
Il était arrivé là -haut un changement 
Qui présageait sans doute un grand événement. 
Savait -on si la guerre (1) entre tant de puissances 
N'en était point l'effet? Le monarque accourut : 
Il favorise en roi ces hautes connaissances. 
Le monstre dans la lune à son tour lui parut. 
C'était une souris cachée entre les verres; 
Dans la lunette était la source de ces guerres. 
On en rit. Peuple heureux î Quand pourront les François 
Se donner, comme vous, entiers à ces emplois! 
Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire. 
C'est à nos ennemis de craindre les combats, 
A nous de les chercher, certains que la Victoire, 
Amante de Louis , suivra partout ses pas. 
Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire. 

Même les Filles de mémoire 
Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs; 
La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs. 
Charles (2) en sait jouir; il saurait dans la guerre 
Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre 
A ces jeux, qu'en repos elle voit aujourd'hui. 
Cependant s'il pouvait apaiser la querelle , 
Que d'encens! Est -il rien de plus digne de lui? 
La carrière d'Auguste a -t- elle été moins belle 
Que les fameux exploits du premier des Césars? 
O peuple trop heureux! quand la paix viendra-t^Ue 
Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-ajts ? 

(1) La France était alors en guerre avec la Hollande, 
l'Espagne et l'Empire. 

(2) Charles II , roi d'Angleterre. 



FIN DU LIVRE SEPTIÈME 



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LIVRE HUITIEME 



La Mort et le Mourant- 

La moi^t ne surprend point le sage . 

Il est toujours prêt à partir. 

S'étant su lui-même avertir 
Dmdemps où l'on se doit résoudre à ce passage. 
Ce temps, hélas! embrasse tous les temps : 
Qu'on le partage en jours, en heures, en moments. 

Il n'en est point qu'il ne comprenne 
Dans le fatal tribut, tous sont de son domaine; 
Et le premier instant où les enfants des rois 

Ouvrent les yeux à la lumière 

Est celui qui vient quelquefois 

Fermer pour toujours leur paupière. 

Défendez -vous par la grandeur, 
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse. 



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LIVRE VllI 229 

La mort ravit tout sans pudeur : 
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse. 
Il n'est rien de moins ignoré , 
Et, puisqu'il faut que je le die , 
Rien où l on soit moins préparé (1). 

Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie 

Se plaignait à la mort que précipitamment 

Elle le contraignait de partir tout à l'heure , 
Sans qu'il eût fait sou testament, 

Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure 

Au pied levé? dit- il : attendez quelque peu; 

Ma fenmie ne veut pas que je parte sans elle; 

Il me reste à pourvoir un arrière -neveu; 

Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. 

Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle! 

Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris. 

Tu te plains sans raison de mon impatience : 

Eh! n'as -tu pas cent ans? Trouve -moi dans Paris 

Deux mortels aussi vieux; trouve-m'en dix en France. 

Je devais, te dis -tu, te donner quelque avis 
Qui te disposât à la chose : 
J'aurais trouvé ton testament tout fait. 

Ton petit-fils pourvu , ton bâtiment parfait. 

Ne te donna- t-on pas des avis, quand la cause 
Du marcher et du mouvement , 
Quand les esprits, le sentiment, 

Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe; 

Toute chose pour toi semble être évanouie ; 

Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus; 

Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus. 
Je t'ai fait voir tes camarades, ^ 

Ou morts, ou mourants, ou malades : 

Qu'est-ce que tout cela qu'un avertissement? 
Allons, vieillard, et sans réplique : 
Il n'importe à la république 
Que tu fasses ton testament (â). 

(1) Tout ce prologae est admirable par l'importaDce et la 
gravité des idées, par la noblesse ut l'élévation du style. La. 
FoDtaiae est ici comparable à Bossuet. 

(2) Quelle Térité dans ce dialogue I quelle force dans les 
raisonnements qu'il renferme I 

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230 FABLES 

La mort avait raison; je voudrais qu'à cet âge 
Ou sortit de la vie ainsi que d'un banquet (1) , 
Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet : 
Car de combien peut- on retarder le voyage? 
Tu murmures, vieillard! vois ces jeunes (2) mourir; 

Vois -les marcher, vois -les courir 
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, . 
Mais sûres cependant , et quelquefois cruelles. 
J*ai beau te le crier; mon zèle est indiscret. 
Le plus semblable au mort meurt le plus à regret. 



Il 

Le Savetier et le Financier- 
Un savetier chantait du matin jusqu'au soir : 

C'était merveille de le voir. 
Merveille de l'ouïr ; il faisait des passages (3), 

Plus content qu'aucun des sept sages. 
Son voisin , au contraire , étant tout cousu d'or. 

Chantait peu, dormait moins encor : . 

C'était un homme de finance. 
Si sur le point du jour parfois il sommeillait. 
Le savetier alors en chantant l'éveillait; 

Et le financier se plaignait 

Que les soins de la Providence 
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir (4) , 

Comme le manger et le boire. 

En son hôtel il fait venir 
Le Chanteur, et lui dit : Or çà , sire Grégoire , 
Que gagnez-vous par an? — Par an ! ma foi, Monsieur, 

Dit avec un ton de rieur 

(1) Cette pensée et cette image se trouvent déjà dans Lu- 
crèce et dans Horace. La Fontaine égalerait ses modèles, 
n'était le trivial paquet qui dépare un peu ce morceau. 

ii\ Ce mot est pris ici substantivement. 
3) Des roulades. 
4) Le dormir, infinitif pris substantivement à la manière 
des Grecs. Nous avons vu dans la fable précédente du 
marcher» 



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LIVRE VIII 231 

Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière 
De compter de la sorte; et je n'entasse guère 
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin 
J'attrape le bout de l'année : 
Cha({ue jour amène son pain. — 
Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée? — 
Tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours 

iEt sans cela nos gains seraient assez honnêtes), 
,e mal est que dans l'an s'entremêlent des jours 
Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes : 
i/une fait tort à l'autre; et monsieur le curé 
De Quelque nouveau saint charge toujours son prône. 
Le nuancier, riant de sa naïveté. 
Lui dit: Je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône. 
Prenez ces cent écus, gardez -les avec soin. 

Pour vous en servir au besoin (1). 
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre 

Avait, depuis plus de cent ans , 

Produit pour 1 usage des cens. 
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre 

L'argent, et sa joie à la fois (2). . 

Plus de chant (3) : il perdit la voix 
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines. 

Le sommeil quitta son logis ; 

Il eut pour hôtes les soucis. 

Les soupçons, les alarmes vaines. 
Tout le jour il avait l'œil au guet : et la nuit. 

Si quelque chat faisait du bruit. 
Le chat prenait 1 argent (4j. A la fin le pauvre homme 
S'en courut chez celui qu il ne réveillait plus : 
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme. 

Et reprenez vos cent écus (5). 

(1) Dialogue plein de naturel et de vérité, de naïveté et 
de malice. 

(2) Alliance de mots analogue à celle-ci de Bossuet : 
« Versez des larmes avec des prières. » 

(3) Coupe ingénieuse qui rappelle celle de la première 
églogue de Virgile : Carmma nulla canam. 

(4) Le pauvre savetier est devenu aussi méfiant que l'avare 
Harpagon dans Molière. 

(5| Le sujet traité par la Fontaine dans cette fable res- 
semble beaucoup à l'aventure de Philippe et de Mena racon- 
tée par Horace. (Ep. 7. liv. I.] 



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232 FABLES 



ni 

Le Liop, le Loup et le Renard. 

Le lion, décrépit, goutteux, n'en pouvant plus, 
Voulait que l'on trouvât remède à la vieillesse (1). 
Alléguer l'impossible aux rois , c'est un abus. 

Celui-ci parmi chaque espèce , 
Manda des médecins : il en est de tous arts (2). 
Médecins au lion viennent de toutes parts; 
De tous côtés lui vient (3) des donneurs de recettes. 

Dans les visites qui sont faites. 
Le renard se dispense, et se tient clos et coi (4). 
Le loup en fait sa cour, daube (5), au coucher du roi. 
Son camarade absent. Le prince tout à l'heure 
Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure , 

(1] Le lion ressemble assez à Louis XL 

(2) Cette fin de vers manque de clarté. Elle veut dire , 
croyons-nous, qu'il en est dans toutes les classes, dans toutes 
les espèces d'êtres vivants. Ce qui suit vient à l'appui de 
notre mterprétation. 

(Z) 11 faudrait lui viennent ou il lui vient. 

h\ Coi, tranquille , dé quietus. 

(5) Dauber, mal parler de quelqu'un. 



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LIVRE VIII 233 

Qu'on le fasse venir. II vient, est présenté; 
Et sachant que le loup lui faisait cette all'aire : 
Je crains. Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère 

Ne m'ait à mépris impute 

D'avoir différé cet honmiage; 

Mais j'étais en pèlerinage. 
Et m'acquittais d'un vœu fait pour votre santé. 

Même j'ai vu dans mon voyage 
Gens experts et savants ; leur ai dit la langiieur 
Dont Votre Majesté craint à bon droit la suite. 

Vous ne manquez que de chaleur; 

Le lonf? âge en vous l'a détruite : 
D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau 

Toute chaude et toute fumante : 

Le secret sans doute en est beau 

Pour la nature défaillaote. 

Mftssire loup vous servira. 

S'il vous plaît, de robe de chambre. 

Le roi goûte cet avis-là. 

On écorche, on taille, on démembre 
Messire loup. Le monarque en soûpa. 

Et de sa peau s'enveloppa. 

Messieurs les courtisans , cessez de vous détruire : 
Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire. 
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. 
Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière: 

Vous êtes dans une cat^ère 

Où l'on ne se pardonne rien. 



IV 
Le Pouvoir des Fables- 

A M. DE BARILLON (1) 

La qualité d'ambassadeur 
Peut-elle s'abaisser à des contes vulgahres? 

(1) Ambassadeur de France en Angleterre. 

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234 FABLES 

Vous pnis-je offrir mes vers et leurs grâces légères? 
S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, 
Seront-ils point traités par vous de téméraires? 

Vous avez bien d'autres affaires 

A démêler que les débats 

Du lapin et de la belette. 

Lisez-les , ne les lisez pas : 

Mais empêchez qu'on ne nous mette 

Toute l'Europe sur les bras. 

Que de mille endroits de la terre 

Il nous vienne des ennemis, 

J'y consens; mais que l'Angleterre 
Veuille que nos deux rois fl) sciassent d'être amis (2), 

J'ai. peine à digérer la chose. 
N'est-il point encor temps que Louis se repose? 
Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las 
De combattre cette hydre ; et faut-il qu'il oppose 
Une nouvelle tète aux efforts de son bras? 

Si votre esprit plein de souplesse. 

Par éloquence et par adresse. 
Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup , 
Je vous sacrifierai cent moutons : c'est beaucoup 

Pour un habitant du Parnasse. 

Cependant faites-moi la grâce 

De prendre en don ce peu d'encens : 

Prenez en gré mes vœux ardents. 
Et le récit en vers qu'ici je vous dédie. 
Son sujet vous convient; je n'en dirai pas plus : 

Sur les éloges gue l'envie 

Doit avouer qui vous sont dus. 

Vous ne vouiez pas qu'on appuie. 
Dans Athène autrefois, peuple vain et léger, 
Un orateur (3), voyant sa patrie en danger, 
Courut à la tribune; et, d un art tyrannigue. 
Voulant forcer les cœurs dans une république , 
U parla fortement sur le commun salut : 
On ne l'écoutait pas. L'orateur recourut 

(i) Louis XIV et Charles II. 

(2) « Le parlement d'Angleterre s'opposait à ce que Charles 
favorisât la France. ■ (Gérusez.) 

(3) Démade. On attribue le môme trait à Démosthène. 



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LIVRE VIII 235 

A ces figures violentes (l) 
Qui savent exciter les âmes les plus lentes, 
irflt parler les morts, tonna, fit ce on'il put; 
Le vent emporta tout, {personne ne s émut. 

L*animal aux têtes frivoles fî), 
Etant fait à ces traits, ne daignait 1 écouter; 
Tous regardaient ailleurs : il en vit s*arrêter 
A des combats d'enfants, et point à ses paroles. 
Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. 
Gérés, commença- t-il , faisait voyage un jour 

Avec Tanguille et Thirondelle. 
Un fleuve les arrête, et Tanguille en nageant, 

Comme l'hirondelle en volant, 
Le traversa bientôt. L'assemblée à Tiostant 
Cria tout d'une voix : Et Gérés, que fit-elle? 

Ce qu'elle fit? un prompt courroux 

L'anima d'abord contre vous. 
Quoi! de contes d'enfants son peuple s'embarrasse! 

Et du péril qui le menace 
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet ! 
Que ne demandez-vous ce que Philippe (3) fait ? 

A ce reproche l'assemblée. 

Par l'apologue réveillée, 

Se donne entière à l'orateur. 

Un trait de fable en eut l'honneur. 

Nous sommes tous cTA fhène en ce point; et moi-même. 

Au moment que je fais cette moralité. 
Si Peau cTdne m'était conté, 
fy prendrais un plaisir extrême. 

Le monde est vieux, dit- on; je le crois, cependant . 

Il le faut amuser encoi^ comme un enfant. 



iill 



) Les figures de rhétorique. 

) Le peuple, c'est le même qu'Horace appelle hellua 
mùltorwn capitum. 

(3) Roi de Macédoine, ennemi d'Athènes. 



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236 FABLES 



L'Homme et la Puce. 



Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux , 
Souvent pour des sujets même indignes des hommes : 
Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes 
Soit obligé d'avoir incessamment les yeux, 
Et que le plus petit de la race mortelle, 
A chaque pas qu'il fait, à chaque bagatelle, 
Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens, 
Comme s'il s* agissait des Grecs et des Troyens (1). 

Uû sot par une puce eut l'épaule mordue. 
Dans les plis de ses draps elle alla se loger. 
Hercule, ce dit-il, tu devrais bien purger 
La terre de cette hydre au printemps revenue! 
Que fais-tu, Jupiter, que du haut ae la nue * 
Tu n'en perdes la race afin de me venger ! 

Pour tuer une puce, il voulait obliger 

Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue. 

(1) Dans la guerre des Grecs contre Troie, qui fait le su- 
jet de V Iliade d'Homère, les dieux prennent parti, qui 
pour les Troyens, qui pour les Grecs. 



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LIVRE VIII 237 



Les Femmes et le Secret. 

Rien ne pèse tant qu'un secret: 
Le porter loin est difficile aux dames , 
Et je sais même sur ce fait' 
Bon nombre dhommes qui sont femmes. 

Pour éprouver la sienne, un mari s'écria, 

La nuit étant près d'elle : dieux! qu'est-ce cela? 

Je n'en puis plus ! on me déchire ! 
Quoi ! j 'accouche d'un œuf! — D'un œuf? — Oui, le voilà 
Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire , 
On m'appellerait poule. Enfin n'en parlez pas. 

La femme, neuve sur ce cas. 

Ainsi que sur mainte autre affaire , 
Crut la chose , et promit ses çrands dieux de se taire ; 

Mais ce serment s'évanouit 

Avec les ombres de la nuit. 

L'épouse , indiscrète et peu fine , 
Sort du lit quand le jour fut à peine levé; 

Et de courir chez sa voisine : 
Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé; 
N'eu dites rien surtout, car vous me feriez battre. 

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238 FABLES 

Mon mari vient de pondre nn œnf gros comme quatre (1). 

Au nom ue Dieu, gardez-vous bien 

D'aller publier ce mystère. — 
Vous moquez-vous? ditl'autre: ah! vous ne savez guère 

Quelle je suis. Allez , ne craignez rien. 
La femme du pondeur s'en retourna chez elle. 
L'autre grille déjà d'en conter la nouvelle : 
Elle va la répandre en plus de dix endroits : 

Au lieu d'un .œuf elle en dit trois. 
Ce n'est pas encor tout; car une autre commère 
En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait : 

Précaution çeu nécessaire , 

Car ce n'était plus un secret. 
Comme le nombre d'oeufs , grâce à la renommée , 

De bouche en bouche allait croissant, 

Avant la fin de la journée 

Us se montaient à plus d^m cent. 



VII 

Le Chien qui porte au cou le dîner 
de son Maître. 

Certain chien qui portait la pitance au logis 
S'était fait un collier du dîner de son maître. 

(1) « Obsenrez qu'elle ne se contente pas de raconter le fait, 
elle l'exagère, n [Cb. Nodier.) 

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LIVRE VIII 239 

Il était tempérant plus qu'il n'eût voulu l'être 

Quand il voyait un mets exquis ; 
Mais enfin il l'était : et tous tant que nous sommes, 
Nous nous laissons tenter à rapproche des biens. 
Chose étranee! on apprend la tempérance aux chiens, 

Et l'on ne peut rapprendre aux honmies ! 
Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné (1) , 
Un mâtin passe, et veut lui prendre le diné. 

Il n'en eut pas toute la joie 
Qu'il espérait d'abord : le chien mit bas la proie 
Pour la défendre mieux, n'en étant plus chargé. 

Grand combat. D'autres chiens arrivent : 

Ils étaient de ceux-là qui vivent 
Sur le public et craignent peu les coups. ' 
Notre chien se voyant trop faible contre eux tous , 
Et que la chair courait un danger manifeste , 
Voulut avoir sa part; et, lui sage, il leur dit : 
Point de courroux, Messieurs; mon lopin (2) me suffit; 

Faites votre profit du reste. 
A CCS mots, le premier, il vous happe un morceau; 
Et chacun de tirer, le mâtin , la canaille (3), 
A qui mieux mieux : Ils firent tous ripaille ; 

Chacun d'eux eut part au gâteau. 

Je crois voir en ceci l'imaçe, d'une ville 
Où l'on met les deniers à la merci des gens. 
Echevins, prévôt des marchands (4), 
Tout fait sa main (5) : le plus habile 
Donne aux autres l'exemple , et c'est 'un passe-temps 
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. 
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles, 
Veut défendre l'argent et dit le moindre mot. 
On lui fait voir qu'il est un sot. 
Il n'a cas de peine à se rendre : 
C'est bientôt le premier à prendre. 

(1) Vieux mot, pour paré, orné» 

(2) Ma part. 

(31 Petits chiens, par opposition au mâtin. Ce mot est pris 
ici oaos son sens étymologique , car il vient de canis, 

(4} Échevifu, magistrats chargés de la police et des affaires 
de la commune. Prévôt des marchands, chef de l'hôtel de 
ville. 

(5) Fait sa main y dilapide. 

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240 FABLES 



VIII 

Le Rieur et les Poissons. 

On chercha les rieurs, et moi je les évite. 

Cet art veut, sar tout autre, un suprême mérite : 

Dieu ne créa que pour les sots 

Les méchants diseurs de bons mots (1). 

J'en vais peut-être en une fable 

Introduire un : peut-être aussi 
Que quelqu'un trouvera que j'aurai réussi. 

Un rieur était à la table 
D'un financier, et n'avait en son coin 
Que des petits poissons : tous les gros étaient loin. 
Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille; 

Et puis il feint, à la pareille. 
D'écouter leur réponse. On demeura surpris : 

Cela suspendit les esprits. 

Le rieur alors, d'un ton sage, 

Dit qu'il craignait qu'un sien ami. 

Pour les grandes Indes parti , 

N'eût depuis un an fait naufrage. 
Il s'en informe donc à ce menu fretin (2) : 
Mais tous lui répondaient ({u'ils n'étaient pas d'un âge 

A savoir au vrai son destin ; 

Les gros en sauraient davantage. 
Ne puis-je donc, Messieurs, un gros interroger? 

De dire si la compagnie 

Prit goût à sa plaisanterie. 
J'en doute; mais enfin il les sut engager 
A lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire 
Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus 

Qui n'en étaient pas revenus, 

(1) « Diseur de bons mots, maayais caractère. • (La 
Bruyère.) 
(2 Le fretin est le petit poisson. 



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LIVRE VIII 241 

Et que depuis cent ans sous Tahîme avaient vus 
Les anciens (1) du vaste empire. 



IX 

Le Rat et l'Huître, 

Un rat hôte d'un champ , rat de peu de cervelle , 
Des lares (2) paternels un jour se trouva saoul. 
Il laisse là le champ , le grain et la javelle , 
Va courir le pays , abandonne son trou. 
Sitôt qu'il fut hors de la case < 
Que le monde , dit-il , est grand et spacieux ! 
Voilà les Apennins (3) , et voici le Caucase (4)! 
La moindre taupinée était mont à ses yeux. 
Au hout de quelques jours le voyageur arrive 
En un certam canton où Téthys (5) sur la rive 

{^) Anciens est ici de trois syllabes; cela est contraire à 
l'osage. 

(2) On appelait ainsi les dieux domestiques ; ce mot dé- 
signe ici la maison. 

(3) Chaîne de montagnes en Italie; elle court du nord au 
sud. 

(4) Montagnes situées entre la mer Noire et la mer Cas- 
pienne. 

(5] Déesse de la mer, prise ici pour la mer elle-nnème. 

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242 FABLES 

Avait laissé mainte huître ; et notre rat d'abord 
Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord 
Certes , dit-il , mon père était un pauvre sire (1) ! 
Il n'osait voyager , craintif au dernier point. 
Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire : 
J'ai passé les déserts; mais nous n'y bûmes point. 
D'un certain magister le rat tenait ces choses, 

Et les disait à travers champs , 
N'étant point de ces rats qui , les livres rongeants (2 . 

Se font savants jusques aux dents. 

Parmi tant d'huUres toutes closes 
Une s'était ouvei'te , et, bâillant au soleil , 

Par un doux zéphir réjouie , 
Humait l'air , respirait , était épanouie ; 
Blanche , grasse, et d'un goût , a la voir , nonpareil. " 
D'aussi loin' que le rat voit cette huître qui bâille : 
Qu'a^erçois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille. 
Et, SI je* ne me trompe à la couleur du mets, 
Je dois faire aujourdhui bonne chère, ou jamais. 
Là-dessus , maître rat , plein de belle espérance , 
Approche de l'écaillé , allonge un peu le cou , 
Se sentpris comme aux lacs, car l'huître tout d'un coup 
Se referme (3). Et voilà ce que fait l'ignorance. 

Cette fable contient plus d'un enseignement : 

Nous y voyons premièrement 
Que ceux qui n'ont du mojide aucune expérience 
Sont, aux moindres objets , frappés d'étonnement : 
Et puis nous y pouvons apprendre 
Que tel est pris qui croyait prendre. 






) Voilà bien la présomption et le dédain de l'ignorance. 
j Quand le participe a un complément direct, il est 
invariable. 

(3) Enjambement qui fait image. 



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LIVRE VIII 243 



L'Ours et l'Amateur des jardins. 

Certain ours montagnard, ours à demi léché, 
Confiné par le Sort en un bois solitaire , 
Nouveau Bellérophon (1) , vivait seul et caché. 
Il fût devenu fou ; la raison d'ordinaire 
N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés. 
Il est bon de parler , et meilleur de se taire (2) ; 
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés, 
î^ul animal n'avait affaii'e 
Dans les lieux que l'ours habitait; 
Si bien que , tout ours qu'il était , 
Il vint à s'ennuyer de cette triste vie. 
Pendant qu'il se livrait à la mélancolie. 
Non loin de là certain vieillard 
S'ennuyait aussi de sa part (3). 

(1) Personnage mythologique, vainqueur de la Chimère; 
ayant eu le malheur de tuer son frère, il tomba dans une 
mélancolie profonde et vécut dans la solitude. 

(2) Proverbe. 
(9) D« son c^t^. 

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244 FABLES 

U aimait les jardins, était prêtre de Flore (1J , 

Il l'était de Pomone (2) encore. 
Ces deux emplois sontbeaux;mais]e voudrais parmi( 3) 

Quelque doux et discret ami. 
Les jardins parlent pea, si ce n'est dans mon livre. 

De façon que , lassé de vivre 
Avec des gens muets , notre honmie , un beau matin , 
Va chercoer compagnie, et se met en campagne. 

L'ours, porté d'un même dessein. 

Venait de quitter sa montagne. 

Tous deux, par un cas surprenant, 

Se rencontrent en un tournant. 
L'homme eut peur : mais comment esquiver? et que faire ? 
Se tirer en Gascon (4) d'une semblable affaire 
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur. 

L'ours, très-mauvais complimenteur. 
Lui dit : Viens-t en me voir. L'autre reprit : Seigneur, 
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire 
Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas. 
J'ai des fruits, j'ai du lait. Ce n'est peut-être pas 
De nos seigneurs les ours le manger ordinaire ; 
Mais j'offre ce que j'ai. L'ours accepte, et d'aller. 
Les voilà bons amis avant que d'arriver; 
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble i 

Et , bien qu'on soit, à ce qu'il semble, 

Beaucoup mieux seul qu'avec des sots , 
Ck)name l'ours en un jour ne disait pas deux mots, 
L'homme j)ouvait sans bruit vaquer à son ouvrage. 
L'ours allait à la chasse, apportait du gibier. 

Faisant son principal métier 
D'être bon émouchear, d'écarter du visage 
De son ami dormant ce parasite ailé 

Que nous avous mouche appelé. 
On jour que ie vieillard dormait d'un profond somme. 
Sur le bout de son nez une allant se placer , 
Mit l'ours au désespoir; il eut beau la chasser. 
Je t'attraperai bien , dit-il ; et voici comme. 
Aussitôt lait que dit, le fidèle émoucheur 

li) Déesse des fleurs. 

(2) Déesse des fruits. 

(3) Préposition employée ici adverbialement. 

(4) Faire montre de courage sans en avoir réellement. 

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LIVRE VIII 245 

Vous empoigne un pavé , le lance avec roideur , 
Casse la tète à rhomme en écrasant la mouche; 
Et y non moins bon archer que mauvais raisonneur , 
Roide mort étendu sur la place il le couche. 

Rien n*est si dangereux qu'un ignorant ami , 
Mieitx vaudrait un sage (1) ennemi» 



XI 
Les deux Axnls. 



Deux vrais amis vivaient an Monomotapa (2) ; 
L'un ne possédait rien qui n'appartînt à Vautre. 
Les amis de ce pays-la 
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre. 
Une nuit que chacun s'occupait au sommeil (3), 
Et mettait à profit l'absence du soleil , 
Un de nos deiix amis sort du lit en alarme ; 
Il court chez son intime , éveille les valets : 
Morphée (4) avait touché le seuil de ce palais. 
L'ami couché s'étonne ; il prend sa bourse, il s'arme, 
Vient trouver l'autre et dit : Il vous arrive peu 
De courir quand on dort; vous me paraissez homme 
A mieux user le temps destiné pour le somme : 
N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu? 
En voici. S'il vous est venu quelque querelle, 
J'ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point? 

(1) Sage a ici le sens d'habile, éclairé. 

(2) Contrée située dans la partie orientale de l'Afrique. Le 
poète choisît à dessein un lieu éloigné et peu connu , pour 
montrer que les vrais amis sont rares. 

(3) Mot heureux. Le sommeil, pour la Fontaine, était, on 
le sait par son épitnphe, composée par lui-même, une sé- 
rieuse occupation. — Cela rappelle le mot de Quinte- Curce 
traduit par Bossuet : « Quand les rois... ne travaillent qu'à 
la chasse. » 

(4) Dieu du sommeil. 



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246 FABLES 

Non , dit l'ami , ce n'est ni l'un ni l'autre point ; 

Je vous rends grâces de ce zèle. 
Vous m'êtes , en dormant, un peu triste apparu ; 
J'ai craint qu'il ne fût vrai (1) : je suis vite accouru. 

Ce maudit songe en est la cause. 
Qui d'eux aimait le mieux? que t'en semble, lecteur? 
Cette difficulté vaut bien qu'on la propose. 

Qu'un ami véritable est une douce chose ! 

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur, 
Il vous épargne la pudeur 
De les lui découvrir vous-même; 
Un so7ige, un'.^en,-tout lui fait peur 
Quand il s'agit de ce'qu'il aime (2). 



XII 

Le Cochon, la Chèvre et le Mouton. 

Une chèvre , un mouton , avec un cochon gras , 
Montés sur même char, s'en allaient à la foire. 

(1) Qae vous étiez triste. 

' " Vers charmants, qui respirent la sensibilité la plus vive 



(2)V( 
et la pli 



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LIVRE Vin 247 

■ Leur divertissement ne les y portait pas ; 
On s'en allait les vendre , à ce que dit l'iustoire. 

Le cjiartron (1) n'avait pais dessein 

De les mener voir Tabarin (2). 

Dom (3) pomxeau criait en cnemin 
Gomme s'il avait en cent bouchers à ses trousses : 
C'était une clameur à rendre les gens sourds. 
Les autres animaux , créatures plus douces , 
Bonnes gens , s'étonnaient qu'il criât au secours ; 

• Ils ne voyaient nul mal à craindre. 
Le chartron dit au porc : Qu'as-tu tant à te plaindre? 
Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi? 
Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi, 
Devraient t'apprendre à vivre, ou du moins à te taire : 
Regarde ce mouton : a-t-il dît un seul mot? 

11 est sage. — Il est un sot , 
Repartit le cochon : s'il savait son affaire , 
Il crierait comme moi , du haut de son gosier : 

Et cette autre personne honnête 

Crierait tout du haut de sa tête. . 
Ils pensent qu'on les veut seulement décharger, 
La chèvre de son lait , le mouton de sa laine ; 

Je ne sais pas s'ils ont raison ; 

Mais quant à moi qui ne suis bon 

Qu'à manger , ma mort est certaine. 

Adieu mon toit et ma maison. 
Dom pourceau raisonnait en subtil personnage : 

Mais que lui servait-il? Quand le mal est certain, 
La plainte ni la peur ne changent le destin : 
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage. 



(1) Le charretier. 

(.2) Bouffon du théâtre de Mondor sur la place du Poat - 
Neuf, au xvn« siècle. 
(3) Dom, c'est-à-dire seigneur pourceau. 



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2i8 FABLES 



Xlll * 
Les Obsèques de la Lionne. 

La femme du lion mourut : 

Aussitôt chacun accourut 

Peut' s'acguitter envers le prince 
De certains compliments d^ consolation , 

Qui font surcroit d'afDiction. 

11 fit avenir sa province 

Que les obsèques se feraient 
Un tel jour, en tel lieu; ses prévôts y seraient 

Pour régler la cérémonie , 

Et pour placer la compagnie. 

Jugez si chacun s'y trouva. 

Le prince aux cris s'abandonna , 

Et tout son antre en résonna : 

Les lions n'ont point, d'autre temple. 

On entendit , à son exemple , 
Rugir en leur patois messieurs les courtisans, 
.le définis la cour un pays où les gens, 
Tristes", gais, prêts à tout, à tout indifférents, 
Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'ôtre, 



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LIVRE VIII 249 

Tâchent au moins de le paraître. 
Peuple caméléon (1) , peuple singe du maître ; 
On dirait qu'nn esprit anime mille corps : 
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts. 

Pour revenir à notre affaire , 
Le cerf ne pleura point. Gomment eût- il pu faire? 
Cette mort le vengeait: la reine avait jadis 

Étrairglé sa femme et son fils. 
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire. 

Et soutint qu'il Tavait vu rire. 
La colère du roi , comme dit Salomon (2) , 
Kst terrible, et surtout celle du roi lion; 
Mais ce cerf n'avait pas accoutumé de lire. 
Le monarque lui dit : Chétif hôte des bois, 
Tu ris ! tu ne suis pas ces gémissantes voix ! 
Nous n'appliquerons pas sur tes membres profanes 

Nos sacrés ongles ! Venez , loups , 

Vengez la reine; immolez, tous, 

Ce traître à ses augustes mânes. 
Le cerf reprit alors : Sire, le temps des pleurs 
ICst passé ; la douleur est ici superflue. 
Votre digne moitié, couchée feutre des fleurs. 

Tout près d'ici m'est apparue ; 

Et je l'ai d'abord reconnue. 
Ami, m'a- 1- elle dit, garde que ce convoi, 
Quand je vais chez les dieux , ne t'oblige à des larmes. 
Aux champs Élyséens (3) je goûte mille charmes, 
(inversant avec ceux qui sont saints comme moi. 
i^aisse agir quelque temps le désespoir du roi : 
J'y prends plaisir. A peiue eut -on ouï la chose, 
Qu'on se mit à crier : Miracle ! Apothéose (4) ! 
Le cerf eut un présent, bien loin d'être puni. 

Amusez les rois par des songes; 
Flattez- les, payez -les d agréables mensonges: 

(1) Le caméléon est un lézard de couleur changeante. Ce 
mot est employé ici adjectivement. — Singe, imitateur. 

(2) Salomon a écrit les Proverbes, livre plein d'excellentes 
maximes de religion et de morale. 

(3) Séjour des âmes heureuses dans les enfers des anciens. 
Le lieu des supplices était le Tartare. 

(4) Mot grec qui signiâe au rang des dieux. 



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250 FABLES 

Quelque indignation dont leur cœur soit rempli. 
Ils goberont fappât; vous serez leur ami. 



XIV 
I-e Rat et l'Éléphant. 

Se croire un personnage est fort commun en France : 
On y fait l'homme d'importance , 
Et 1 on n'est souvent qu un bourgeois. 
C'est proprement le mal françois : 

La sotte vanité nous est particulière ; * 

Les Espagnols sont vains , mais d'une autre manière : 
Leur orgueil me semble , en un mot , 
Beaucoup plus fou, mais pas si sot. 
Donnons quelque image du nôtre, 
Qui saiiS doute en vaut bien un autre. 

Un rat des plus petits voyait un éléphant 

Des pins gros, et raillait le marcher un peu lent 
De la béte de haut parage , 
Qui marchait (1) à gros équipage. 
Sur l'animal à triple étage (2) 
Une sultane de renom, 
Son chien, son chat et sa guenon, 

Son perroquet, sa vieille, et toute sa maison, 
S'en allait en pèlerinage. 
Le rat s'étonnait que les gens 

Fussent touchés de voir cette pesante masse : 

Comme si d'occuper ou plus ou moins de place 

Nous rendait, disait -il, plus ou moins, importants. 

Mais qu'admirez-vous tant en lui.vous autres nommes? 

Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants? 

Nous ne nous prisons pas, toutpetits que nous sommes. 
D'un grain moins que les éléphants. 

(IJ Oui marchait est trop rapproché de marcher. 
^2) « C'est-à-dire trois fois haut comme les' animaux ordi- 
naires. • (Edii. Dezobry.) 



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LIVRE VIII 2t51 

11 en aurait dit davantage ; 
Mais le chat, sortant de sa cage. 
Lui fit voir en moins d'un instant 
Qu!im rat n'est pas un éléphant (1). 



XV 
L'Horoscope- 

On rencontre sa destinée 
Souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter . 

Un père eut pour toute lignée 
Un fils, qu'il aimait trop, jusques à consulter 

Sur le sort de sa géniture 

Les diseurs de bonne aventure. 
Un de ces gens lui dit que des lions surtout 
il éloignât l'eufant jusques à certiiin âge : 

Jusqu'à vingt ans, pas davantage. 

Le père, pour venir à bout 
D'une précaution sur qui roulait la .vie 
De celui qu'il aimait, défendit que jamais 
On lui laissât passer le seuil de son palais. 
Il pouvait sans sortir contenter son envie , 
Avec ses compagnons tout le jour badiner, 

Sauter, courir, se promener. 

Quand il fut en l'âge où la chasse 

Plait le plus aux jeunes esprits. 

Cet exercice avec mépris 

Lui fut dépeint ; mais quoi qu'on fasse , 

Propos, conseil, enseignement, 

Rien ne change un tempérament. 
Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage, 
A peine se sentit des bouillons d un tel âge. 

Qu'il soupira pour ce plaisir. 
Plus rpbstacle était grand, plus fort fut le désir. 

(i] Voici une moralité saisissante. 

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252 FABLES 

Il savait le sujet des fatales défenses, 

Et comme ce lo^s, plein de magnificences, 

Abondait partout en tableaux, 

Et que la laine et les pinceaux (1) 
Traçaient de tous côtés chasses et paysages , 

En cet endroit des animaux , 

En cet autre des personnages, 
Le jeune homme s'émeut, voyant peint un lion : 
Ah! monstre, cria-t-il ; c'est toi qui me fais vivre 
Dans l'ombre et dans les fers ! A ces mots il se livre 
Aux transports violents de l'indignation. 

Porte le poing sur l'innocente bète. 
Sous la tapisserie un clou se rencontra. 

Ce clou le blesse, il pénétra 
Jusqu'aux ressorts de l'âme; et celte chère tète, 
Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put. 
Dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut. 

Même précaution nuisit au poëte (2) Eschyle (3). 
Quelque devin le menaça, dit -on. 

De la chute d'une maison. 

Aussitôt il quitta la ville, 
Mitsonlitenplein champ, loin des toits, sous les cieux. 
Un aigle qui portait en l'air une tortue, 
Passa par là, vit l'homme, et sur sa tète nue. 
Qui parut un niorceau de rocher à ses yeux. 

Etant de cheveux dépourvue, 
Laissa tomber sa proie afin de la casser : 
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer. 

De ces exemples il en résulte 
Que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux 

Que craint celui qui le consulte; 
Mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux. 

Je ne crois point que la Nature 
Se soit lié les mains , et nous les lie encor 

(1) C'est-à-dire les tableaux en tapisserie et les tableaux 
peints. 

(2) Poète est de trois syllabes : 

Si son astre en naissant ne l'a formé poète. (Boilean.) 

(3) Le père de la tragédie grecque j il nous reste de lui 
sept pièces. 



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LIVRE VIII 253 

Jusqu'au point de marquer dans les cîeux notre sort : 

Il dépend d'une conjoncture 

De lieux^ de personnes, de temps. 
Non des conjonctions de tous ces charlatans. 
Ce berger et ce roi sont sous même planète; 
L'un d'eux porte le sceptre, et l'autre la houlette. 

Jupiter le voulut ainsi. 
Qu'est-ce que Jupiter (1) ? Un corps sans connaissance. 

D où vient donc que son influence 
Agit différemment sur ces deux hommes -ci? 
Puis comment pénétrer jusques à notre monde? 
Gomment percer des airs la campagne profonde? 
Percer Mars (2), le soleil, et des vides sans fin? 
Un atome la (3) peut détourner en chemin: 
Où riront retrouver les faiseurs d'horoscope? 

L'état où nous voyons l'Europe 
Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu : 
Que ne l'a- 1- il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su. 
L'immense éloignement, le point et sa vitesse. 
Celle aussi de nos passions , 
Permettent -ils à leur faiblesse 
De suivre pas à pas toutes nos actions? 
Notre sort en dépend; sa course entre -suivie 
Ne va, non plus que nous, jamais d'un même pas; 

Et ces gens veulent au compas 

Tracer le cours de notre vie! 

11 ne se faut point arrêter 
Aux deux faits ambigus que je viens de conter. 
Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle, 
N'y font rien : tout aveugle et menteur qu'est cet arl. 
Il peut frapper au but une fois entre mille ; 

Ce sont des effets du hasard (4). 

f 1) Jupiter est ici une planète. 

(2) MarSf autre ptaoète. 

(3) La se rapporte à l'influence. 

(4) La Fontaine avait déjà réfuté ces erreurs en si beaux 
vers, qu'ils font tort à ceux-ci. 



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254 FABLES 



XVI 
L'Ane et le Chien. 

Il se faut entr* aider : c'est la loi de nature (1). 

L'âne un jour pourtant s'en moqua ; 

£t ne sais comme il y manqua , 

Car il est bonne créature. 
II allait par pays, accompagné du chien, 

Gravement, sans songer à rien; 

Tous deux suivis d'un commun maître. 
Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître : 

Ils étaient alors dans un pré 

Dont l'herbe était fort à son gré. 
Point de chardon pourtant ; il s'en passa pour l'heure ; 
il ne faut pas toujours être si délicat; 

Et, faute de servir ce plat, 

Rarement un festin demeure. 

Notre baudet s'en sut enfin 
Passer pour cette fois. Le chien , mourant de faim, 

(1) Vers devenu proverbe. 

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LIVRE VIII .255 

Lui dit: Cher compagaon, baisse -toi, je te prie! 
Je j)rendrai mon dîner dans le panier au pain. 
Point de réponse ; mot (1) : le roussin d'Arcadie 

Craignit qu'en perdant un moment 

Il ne perdit un coup de dent. 

Il fit longtemps la sourde oreille; 
Enfin il répondit : Ami, je te conseille 
D'attendre que ton maître ait fini son sommeil ; 
Car il te donnera sans faute, à son réveil, 

Ta portion accoutumée : 

11 ne saurait tarder beaucoup. 

Sur ces entrefaites, un loup 
Sort du bois, et s'en vient : autre bète affamée. 
L'àne appelle aussitôt le chien à son secours. 
Le chien ne bouge et dit : Ami, ie te conseille 
De fuir en attendant que ton maître s'éveille ; 
Il ne saurait tarder : détale vite et cours. 
Que si le loup t'atteint; casse -lui la mâchoire; 
On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire, 
Tu rétendras tout plat (2). Pendant ce beau discours. 
Seigneur loup étrangla le baudet sans remède. 

Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide. 



XVII 
Le Bassa et le Marchand. 

Un marchand grec en certaine contrée 
Faisait trafic. Un bassa (3) l'appuyait ; 
De quoi le Grec en bassa le payait, 
Non en marchand : tant c'est chère denrée 

(1) Ellipse, pourjoas un mot selon les uns; selon d'autres, 
mot est ici pour7wo/«5 , interjection familière qui commande 
le silence. Nous inclinons dans le dernier sens* 

{%) Raillerie cruelle, mais l'àne la mérite. 

(3) Boêia» ftachtt ou pachA, gouverneur de provinoo cb«' 
les Turcs. 



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256 FABLES 

Qu'un protecteur! Celui-ci coûtait tant, 
Que notre Grec s'allait partout plaignant. 
Trois autres Turcs d'un rang moindre en puissance 
Lui vont offrir leur support en commun. 
Eux trois voulaient moius de reconnaissance 
Qu'à ce marchand il n'en coûtait pour un. 
Le Grec écoute , avec eux il s'engage. 
Et le bassa de tout est averti : 
Même on lui dit qu'il jouera, s'il est sage, 
A ces geos-là quelque méchant parti, 
Les prévenant, les chargeant d'un message 
Pour Mahomet droit en son paradis , 
Et sans tarder ; sinon ces gens unis 
Le préviendront, bien certains qu'à la ronde 
H a des gens tout prêts pour le venger : 
Quelque poison l'enverra protéger 
Les trafiquants qui sont en l'autre monde. 
Sur cet avis, le Tui-c se comporta 
Ck)mme Alexandre (1), et, plein de confiance. 
Chez le marchand tout droit il s'en alla, 
Se mit à table. On vit tant d'assurance 
En son discours et dans tout son maintien , 
Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien. 
• Ami, dit- il, je sais que tu me quittes^ 
Même l'on veut que j'en craigne les suites; 
Mais je te crois un trop homme de bien ; 
Tu n'as pas l'air d'un donneur de breuvage (2). 
Je n'en dis pas là -dessus davantage. 
Quant à ces gens qui pensent t'appuyer, 
Ecoute - moi : sans tant de dialogue 
Et de raisons qui pourraient t'ennuyer. 
Je ne te veux conter qu'un apologue. 

Il était un berger , son chien et son troupeau. 
Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendait faire 

D'un do^e de qui l'ordinaire 
Etait un pain entier. 11 iallait bien et beau 

(1) Ce prince avala sans hésiter un breuvage que lui pré- 
seotaitson médecin Philippe, au moment même où on venait 
de l'avertir par leUre que celui-ci voulait l'empoisonner. 

(2) Empoisonneur. 



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LIVRE VIII 257 

Donner cet animal au seigneur du village. 

Lui, berger, pour plus de ménage (1) 
Aurait deux ou trois matinaux. 

Qui, lui dépensant moins, veilleraient aux troupeaux 
Bien mieux que cette bête seule. 

Il mangeait plus gue trois ; mais on ne disait pas 
Qu'il avait aussi triple gueule 
Quand les loups livraient des combats. 

Le berger s'en défait; il prend trois chiens de taille 

A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille. 

Le troupeau s'en sentit; et tu te sentiras 

Du choix de semblable canaille. 

Si tu fais bien , tu reviendras à moi. 

Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces 

Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi 

S'abandonner à quelque puissant roi 

Que s'appuyer de plusieurs petits princes. 



XVIII 
L'Avantage de la Science. 

Entre deux bourgeois d'une ville 
S'émut (2) jadis un différend : 
' L'un était pauvre, mais habile; 
L'autre riche , mais ignorant. 
Celui-ci sur son concurrent 
Voulait emporter l'avantage; 
Prétendait que tout homme sage 
Etait tenu de l'honorer. 
C'était tout homme sot : car pourquoi révérer 
Des biens dépourvus de mérite? 
La raison m en semble petite. 
Mon ami, disait-il souvent 
Au savant. 



lil 



1) Économie. 
[2) Survint. 



17 

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258 FABLES 

Vous vous crojrez considérable ; 

Mais, dites-moi, tenez-vous table? 
Que sert à vos pareils de lire incessamment (1) ? 
ils sont toujours logés à la troisième chambre (2), 
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre, 
Ayant pour tout laquais leur ombre seulement. 

La républiqpe a bien affaire 

De gens qui ne dépensent rien. 

Je ne sais d'bonmie nécessaire 
Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. 
Nous en usons, Dieu sait! notre plaisir occupe 
L'artisan, le vendeur, celui qui lait la jupe, 
Et celle qui la porte, et vous qui dédiez 

A messieurs les gens de finance 

De méchants livres bien payés. 

Ces mots remplis d'impertinence 

Eurent le sort qu'ils méritaient. 
L'homme lettré se tut; il avait trop à dire. 
La guerre le vengea men mieux qu'une satire. 
Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient; 

L'un et l'autre quitta la ville. 

L'ignorant resta sans asile ; 

Il reçut partout des mépris : 
L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle. 

Ceci décida leur querelle. 
Laissez dire les sots : le savoir a son prix. 



XIX 

Jupiter et les Tonnerres. 

Jupiter, voyant nos fautes, 
Dit un jour du haut des airs : 
Remplissons de nouveaux hôtes 
Les cantons de l'univers 



[^1 



1] Sans cesse. 

[2) Aa troisième étage. 



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LIVRE VIII 259 

Habités par cette race 

Qui m'importune et me lasse. 

Va-t'en, Mercure (1), aux enfers, 

Amène-moi la Furie 

La plus cruelle des trois. 

Race que j'ai trop chérie. 

Tu périras cette lois! 

Jupiter ne tarda guère 

A modérer son transport. 

vous, rois qu'il voulut faire 
Arbitres de notre sort, 
Laissez, entre la colère 
Et r orage qui la suit, 
L'intervalle d'une nuit. 

Le Dieu dont l'aile est légère. 
Et la langue a des douceurs , 
Alla voir les noires sœurs (2). 
A llsiphone et Mégère 
Il préféra, ce dit-on, 
L'impitoyable Alecton. 
Ce choix la rendit si fière , 
Qu'elle jura par Pluton 
Que toute l'engeance humaine 
Serait bientôt du domaine 
Des déités de là-bas. 
Jupiter n'approuva pas 
Le serment de l'Euménide (3). 
Il la renvoie; et pourtant 
Il lance un foudre à l'instant 
Sur certain peuple perfide. 
Le tonnerre, ayant pour guide 
Le père même de ceux 
Qu'il menaçait de ses feux, 
Se contenta* de leur crainte; 
Il n'embrasa que l'enceinte 



(1) Merenre est le messager da oiel et le diea de l'élo- 
quence. 

'") Les trois Furies. 
} Surnom des Furies. 



(2)1 
(3JS 



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260 FABLES 

D'un désert inhabité : 

Tout p^re frappe à côté (1). 

Qu'arriva-t-il? Notre engeance 

Prit pied sur cette indulgence. 

Tout l'Olympe s'en plaignit. 

Et l'assembleur de nuages (2) 

Jura le Styx (3) et promit 

De former d'autres orages : 

Ils seraient sûrs. On sourit. 

On lui dit qu'il était père, 

Et qu'il laissât, pour le mieux, 

A quelqu'un des autres dieux 

D'autres tonnerres à faire. 

Vulcain entreprit l'affaire. 

Ce dieu remplit ses fourneaux 

De deux sortes de carreaux (4) : 

L'un jamais ne se fourvoie; 

Et c'est celui que toujours 

L'Olympe en corps nous envoie. 

L'autre s'écarte en son cours ; 

Ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte ; 

Bien souvent même il se perd; 

Et ce dernier eu sa route 

Nous vient du seul Jupiter. 

(1) Vers ingénieux qui exprime bien l'indulgence pater- 
nelle. 

(2) Epithète de Jupiter dans Homère. 

(3j C'était un serment terrible parmi les dieux. 
(4) Grosse flèche à pointe triangulaire; les poètes ont fait 
ce mot synonyqae de foudre. 



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LIVRE VIII 261 



XX 
Le Faucon et le Chapon. 

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle : 
Ne vous pressez donc nullement : 

Ce n'était pas un sot, non, non, et croyez-m*en. 
Que le chien de Jean de Nivelle (1). 

Un citoyen du Mans (2), chapon de son métier, 
Etait sommé de comparaître 
Par-devant les lares du maître. 

Au pied d'un tribunal que nous nommons foyer. 

(1) Qui s'enfuit quand on l'appelle, dit le proverbe. Voici 
l'orifrine de ce mot, selon un commentateur : « Jean II, duo 
de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer 
entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de 
trompe ses deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, 
de qnitter la Flandre , où ils avaient des biens considérables, 
et de venir servir leur roi : aucun des deux ne voulut se 
rendre à cette sommation. Leur père , irrité , les traita de 
chiens, et les déshérita. » ( Walckenaer.) 

(2) Le Mans est renommé pour ses excellents chapons. 

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262 FABLES 

Tons les fl^ens lui criaient, pour déguiser la chose : 
Petit, petit, petit! mais, loin de s'y fier. 
Le Normand et demi (1) laissait les gens crier. 
Serviteur, disait-il, votre appât est grossier : 

On ne m'y tient pas, et pour cause. 
Cependant un faucon (2) sur sa perche voyait 

Notre Manceau qui* s'enfuyait. 
Les chapons ont en nous fort peu de confiance, 

Soit instinct, soit expérience. 
Celui-ci, qui ne fut qu'avec peine attrapé. 
Devait, le lendemain, être dun grand soupe, 
Fort à Taise en un plat, honneur dont la volaille 

Se serait passée aisément. 
L'oiseau chasseur lui dit : Ton peu d'entendement 
Me rend tout étonné. Vous n'êtes que racaille. 
Gens grossiers, sans esprit, à qui l'on n'apprend rien. 
Pour moi, je sais chasser et revenir au maître. 

Le vois-tu pas à la fenêtre? 
Il t'attend : es-tu sourd?— Je n'entends que trop bien, 
Repartit le chapon : mais que me veut-il dire? 
Et ce beau cuisinier armé d'un grand couteau? 

Reviendrais-tu pour cet appeau (3)? 

Laisse-moi fuir ; cesse de rire 
De l'indocilité qui me fait envoler, 
Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler. 

Si tu voyais mettre à la broche 

Tous les jours autant de faucons 

Que j'y vois mettre de chapons , 
Tu ne me ferais pas un semblable reproche. 

(1) C'est-à-dire que le Manceau est encore plus rusé que 
le Normand. 

(2) Oiseau de proie qu'on exerce & chasser dans les airs et 
& rapporter le gibier. 

f.{3f Piège. 



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LIVRE VIII 263 



XXI 

Le Chat et le Rat. 

Quatre animaux divers, le chat grippe -fromage, 
Triste oiseau le hibou, ronge -maille le rat, 

Dame belette au long corsage , 

Toutes gens d'esprit scélérat, 
Hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. 
Tant y furent, qu'on soir à Tentour de ce pin 
L'homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin, 

Sort pour aller chercher sa proie. 
Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie 
Le filet (1) : il y tombe, en danger de mourir; 
Et mon chat de crier, et le rat d'accourir : 
L'un plein de désespoir, et Vautre plein de joie ; 
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi. 

Le pauvre chat dit : Cher ami. 

Les marques de ta bienveillance 

Sont communes en mon endroit (î) ; 
Viens m'aider à sortir du piège où l'ignorance 

M'a fait tomber. C'est à bon droit 
Que seul entre les tiens, par amour singulière. 
Je t'ai toujours choyé, t'aimant comme mes yeux. 
Je n'en ai point regret, et j'en rends grâce aux dieux. 

J allais leur faire ma prière. 
Comme tout dévot chat en use les matins. 
Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains; 
Viens dissoudre ces nœuds. — Et quelle récompense 

En aurai-je? reprit le rat. 

— Je jure éternelle alliance 
. Avec toi, repartit le chat. 
Dispose de ma griffe , et sois en assurance : 



at pi 



(1) Xe filet « Cette suspension est pleine de goût. Le chat 
ris. » (Gbamfort.) 
A mon égard. 



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264 FABLES 

Envers et contre tous je te protégerai; 

Et la belette mangerai 

Avec répoux de la chouette (1] : 
Ils t'en veulent tons deux (2]. Le rat dit : Idiot! 
Moi ton libérateur! Je ne suis pas si sot. 

Puis il s'en va vers sa retraite. 

La belette était près du trou. 
Le rat grimpe plus haut; il y voit le hibou. 
Dangers de toutes parts : le plus pressant l'emporte. 
Ronee-maille retourne au chat, et fait en sorte 
Qu'il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant 

Qu'il dégage enfin l'hypocrite. 

L'homme paraît en cet instant; 
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. 
A quelque temps de là notre chat vit de loin 
Son rat, qui se tenait alerte et sur ses ga^es : 
Ah! mon frère, dit-il, viens m'embrasser; ton soin 

Me fait injure : tu regardes 

Gomme ennemi ton allié. 

Penses -tu <ïue j'aie oublié 

Qu'après Dieu je te dois la vie? 
Et moi, repnt le rat, penses -tu que j'oublie 

Ton naturel? Aucun traité 
Peut-il forcer un chat à la reconnaissance? 

S*assure-t-on sur l'alliance 
Qu'a faite la nécessité? 



XXII 

Le Torrent et la Rivière. 

Avec grand bruit et grand fracas 
Un torrent tombait des montaçnes : 
Tout fuyait devant lui; l'horreuf suivait ses pas; 

(i) Le hibou. 

[l) Tonte cette prière da chat est d'an ton excellent; elle 
peint an naturel l'hypocrisie. 



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LIVRE VIII 265 

U faisait trembler les campagnes (1). 

Nul voyageur n'osait passer 

Une barrière si puissante ; 
Un seul (2) vit des voleurs, et, se sentant presser, 
Il mit entre eux et lui cette onde menaçante. 
Ce n'était qne menace et bruit sans profondeur; 

Notre homme enfin n'eut que la peur. 

Ce succès lui donnant courage, 
Et les mêmes voleurs le poursuivant toryours, 

11 rencontra sur son passage 

Une rivière dont le cours. 
Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille. 
Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile : 
Point de bords escarpés, un sable pur et net (3). 

Il entre; et son cheval le met 
A couvert des voleurs, mais non de l'onde noire : 

Tous deux au Styx allèrent boire ; 

Tous deux, à nager malheureux, 
Allèrent traverser, au séjour ténébreux. 

Bien d'autres fleuves que les nôtres. 

, Les aens sans bruit sont dangeretix : 

Il nen est pas ainsi des autres. 



XXIII 

L'Éducation. 

Laridon et César, frères dont l'oripine 

Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis, 

(i) « Cette peinture est pleine de vie; l'oreille est frappée 
de ce mugissement lointain : le yers gronde comme ce tor- 
rent impétueux. » (Guillon.) 

(2) Un Toyagear seul, isolé. <i Ellipse nn pea forte. » 
(Gémsez. ) 

(3) « Comme cetto peinture de la rivière est rassurante 
et tranquille, et contraste bien avec celle du torrent 1 > 
( Chamfort.) 



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266 FABLES 

A deux maîtres divers échus au temps jadis , 
Hantaient, l'un les forêts, et l'autre la cuisine. 
Us avaient eu d'abord chacun un autre nom ; 

Mais la diverse nourriture (1) 
Fortifiant en l'un cette heureuse nature. 
En l'autre l'altérant, un certain marmiton 

Nomma celui-ci Laridon. 
Son frère, ayant couru mainte haute aventure, 
Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu. 
Fut le premier César que la gent chienne ait eu. 
On eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse 
Ne fit en ses enfants dégénérer son sang. 
Laridon, négligé, témoignait sa tendresse 

A l'objet le premier passant. 

Il peupla tout de son engeance : 
Tourne-broches ï)ar lui rendus communs en France 
Y font un corps à part, gens fuyant les hasards; 

Peuple antipode des Césars. 

On ne suit pas toujours ses ohux ni son père : 
Le peu de soins, le temps, tout fait qu'on dégénère. 
Faute de cultiver la nature et ses dons, 
Oh! combien de Césars deviendront Laridons! . 



(1) Nourriture était autrefois synonyme è! éducation. On 
dit encore au figuré se nourrir de bonnes lectures, de saines 
doctrines. 



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LIVRE VIII 267 



XXIV 
Les deux Chiens et l'Ane mort. 

Les vertus devraient être sœurs, 

Ainsi que les vices sont frères : 
Dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos cœurs , 
Tous viennent à la file ; il ne s'en manque guères ; 
J'entends de ceux qui , n'étant pas contraires , 

Peuvent loger sous même toit. 
A l'égard des vertus, rarement on les voit 
Toutes en un sujet éminemment placées. 
Se tenir par la main sans être dispersées. 
L*un est vaillant, mais prompt; l'autre est prudent. 
Parmi les animaux , le chien se pique d'être [mais froid . 

Soi^eux et fidèle à son maître ; 

Mais il est sot, il est gourmand : 
Témoin ces deux mâtins qui, dans l'éloignement. 
Virent un âne mort qui flottait sur les ondes. 
Le vent de plus en plus l'éloiçnait de nos chiens. 
Ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens : 
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes (1); 

(1) Vers imitatif. 

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268 . FABLES 

J'y crois voir quelçiue chose. Est-ce un bœuf , un cheval ? 

Eh! qu'importe quel animal? 
Dit l'un de ces mâtins; voilà toujours curée. 
Le point est de l'avoir : car le trajet est grand , 
Et, de plus, il nous faut nager contre le vent. 
Buvons toute cette eau; notre gorge altérée 
En viendra bien à bout : ce corps demeurera 

Bientôt à sec, et ce sera 

Provision pour la semaine. 
Voilà mes chiens à boire : ils perdirent l'haleine , 

Et puis la vie ; ils firent tant, 

Qu*on les vit crever à l'instant. 
L'homme est ainsi bâti : quand un sujet l'enflamme, 
L'impossibilité disparait a son âme. 
Combien fait -il de vœux, combien perd -il de cas, 
S'outrant (1) pour acquérir des biens ou de la gloire ! 

Si j'arrondissais mes Etats ! 
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats ! 
Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire! 

Tout cela, c'est la mer à boire (2) ; 

Mais rien à l'homme ne suffit. 

Pour fournir aux projets que forme un seul esprit. 
Il faudrait quatre corps; encor, loin d'y suffire, 
A mi -chemin je crois quejous demeureraient: 
Quatre Mathusalem (3) bout à bout ne pourraient 
Mettre à fin ce qu'un seul déstre. 



XXV 
Déinocrite et les Abdéritains. 

Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire (4) ! 
Qu'il me semble profane, injuste et téméraire, 

fl] S'excédant. 

\î\ Cette location est devenue proverbiale. 

(3) Aïeul de Noé. C'est celui des patriarches qui vécut le 
plus longtemps. 

(4) C'est le mot d'Horace : 

Odi profanum vulgiu et arceo. (Od. 1 , liv. m.) 



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LIVRE VIII 269 

Mettant de faux milieux entre la chose et lui^ 
Et mesurant par soi ce qu*il voit en autrui î 
Le maître d'Épicure (1) en fit Tapprentissage. 
Son pays le crut fou. Petits esprits! Mais quoi! 

Aucun n'est prophète chez soi. 
Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage.. 
L'erreur alla si loin , qu'Abdère (2) députa 

Vers Hippocrate, et l'invita. 

Par lettres et par ambassade, 
A venir rétablir la raison du malade. 
Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant. 
Perd l'esprit : la lecture a gâté Démocrite; 
Nous l'estimerions plus s'il était ignorant : 
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite : 

Peut - être même ils sont remplis 

De Démocrites infinis (3). 
Non content de ce songe , il y jomt les atomes , 
Enfants d'un cerveau creux, invisibles fantômes; 
Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici -bas. 
Il connaît l'univers, et oe se connaît pas. 
Un temps fut qu'il savait accorder les débats : 

Maintenant il parle à lui-même. 
Venez , divin mortel ; sa folie est extrême. 
Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens. 
Cependant il partit. Et voyez, je vous prie. 

Quelles rencontres dans la vie 
Le sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps 
Que celui qu'on disait n'avoir raison ni sens 

Cherchait dans l'homme et dans la Mte 
Quel siège a la raison,. soit le cœur, soit la tète. 
Sous un ombrage épais, assis près d'un ruisseau, 

Les labyrinthes (4) d'un cerveau 
L'occupaient. 11 avait à ses pieds maint volume. 
Et ne vit presque pas son ami s'avancer. 

Attaché selon sa coutume. 
Leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser: 

(i) Démocrite ayait transmis à Épicure son système des 
atomes et du vide , qu'il tenait de Lencippe. 

(2) Ville de Thrace , sur les côtes de la mer Egée. 

(3) C'est-à-dire en nombre infini. Démocrites est ici pour 
fiommes. 

(4) Les détours , les sinuosités. 

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270 FABLES 

Le sage est ménager du temps et des paroles. 

Ayant donc mis à part les entretiens frivoles , 

Et beaucoup raisonné sur l'homme et sur Tesprit , 

Us tombèrent sur la morale. 

11 n'est pas besoin que j'étale 

Tout ce que l'un et l'autre dit. 

Le récit précédent suffit 
Pour montrer que le peuple est Juge récusable. 
En quel sens est donc véritable 
Ce que f ai lu dans certain lieu, 
Que sa voix est la voix de Dieu (1)? 



XXVI 
Le Loup et le Chasseur. 



Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux 
Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux. 
Te combattrai -je en vain sans cesse en cet ouvrage! 
Quel temps demandes- tu pour suivre mes leçons? 
L'h(Hnme, sourd à ma voix comme à celle du sage^ 
Ne dira-t-il jamais : C'est assez , jouissons (2) ? 
Hâte -toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre. 
Je te f ébats ce mot, car il vaut tout un livre : 
Jouis.— Je le ferai.— Mais quand donc?— Dès demain . 
—Eh ! mon ami, la mort peutte prendre en chemin (3) ! 

[i) « Vox populi, vox Dei. Gela n'est pas vrai pour la 
science. » (Gerusez.) 
(s) Hàtons-nous aajoardlini de jouir de la vie : 
Qni sait si nous serons demain T 
C'est la foule impie qui parle ainsi dans Racine. Cette mo- 
rale n'est donc pas bonne en elle-même. Mais il suffit peut- 
être ici que la Fontaine ait raison contre l'avare. 

(3) Remarquez la vivacité de ce dialogue , et comparez les 
vers biens connus de Boileau : 
Debout, dit l'avarice... 

Eh t laisse-moi. — Debout ! — Un moment 1 — Ta répliques ! 

(Sat.8.) 



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LIVRE VIlï 271 

Jouis dès aniourd'hui ; redoute un sort semblable 
A celui du caasseur et du loup de ma fable. 

Le premier de son arc avait mis bas un daim. 
Un Taon de biche passe, et le voilà soudain 
Compagnon du défunt : tous deux gisent sur l'herbe. 
La proie était honnête, un daim avec un faon; 
Tout modeste chasseur (1) en eût été content : 
Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe. 
Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. 
Autre habitant du Styx (2) : la Parque et ses ciseaux 
Avec peine y mordaient* la déesse infernale 
Reprit à plusieurs fois 1 heure au monstre fatale. 
De la force du coup pourtant il s'abattit. 
C'était assez de biens. Mais quoi! rien ne remplit 
Les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes. 
Dans le temps que le porc revint à soi, Tarcher 
Voit le long d'un sillon une perdrix marcher, 

Surcroît chétif aux autres têtes : 
De son arc toutefois il bande les ressorts. 
Le sanglier, rappelant les restes de sa vie, 
Vient à, lui, le découd (3), meurt vengé sur son corps, 

Et la çerdrix le remercie. 
Cette part du récit s'adresse aux convoiteux; 
L'avare aura pour lui le reste de l'exemple. 

Un loup vit en passant ce spectacle piteux : 
Fortune! dit -il, je te promets un temple. 
Quatre corps étendus! que de biens! maïs pourtant 
Il faut les ménager; ces rencontres sont rares. 

(Ainsi s'excusent les avares.) 
J'en aurai, dit le loup , pour un mois , pour autant : 
Un, deux, trois, quatre corps; ce sont quatre semaines. 

Si je sais compter, toutes pleines. 
Commençons dans deux jours; et mangeons cependant 
La corde'de cet arc : il faut que Ton l'ait faite 
De vrai boyau, l'odeur me le témoigne assez. 

(i) Modéré dans ses désirs. 

(2) Je vais en faire, se disait-il, un autre habitant du Styx, 
le tuer. 

(3) Le blesse; c'est un terme de vénerie, qu'on emploie 
en parlant des blessures faites par les défenses du sanglier. 

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272 FABLES — UVRE MU 

En disant ces mots U se jette 
Sot l'arc, qoi se détend, et fait de la sagette (1) 
Un nouveau mort : mon loap a les boyaux percesr 

Je reyiens à mon texte : // faut que ton jouisse ; 
Témoin ces deux gloutons jmnis d'un sort commun : 

La convoitise permt fun. 

L'autre périt par favarice. 

H] Flèche, da latin sagitia. 



FIH DU LIVBE HUITIÉMI 



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LIVRE NEUVIEME 



Le Dépositaire infidèle. 

Grâce aux Filles de Mémoire (1) , 
J'ai chanté les animaux; 
Peut-être d'autres héros 
M'auraient acquis moins de gloire. 
Le loup, en langue des dieux (2), 
Parle au chien dans mes ouvrages ; 
Les hètes, à qui mieux mieux, 
Y font divers personnages. 
Les uns fous, les autres sages; 
De telle sorte pourtant 
Que les fous vont l'emportant : 

(1) Les Muses. 

(2) Ces mots désignent la poésie. 

18 

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274 FABLES 

La mesure en est plus pleine. 

Je mets aussi sur la scèoe 

Des trompeurs, des scélérats. 

Des tyrans et des ingrats , 

Mainte imprudente pécore (1) , 

Force sots, force flatteurs ; 

Je pourrais y joindre encore 

Des légions de menteurs : 

Tout homme ment, dit le Sage (2). 

S'il n*y mettait seulement 

Que les gens de bas étage. 

On pourrait aucunement (3) 

Souffrir ce défaut aux hommes ; 

Mais que tous, tant que nous sommes, 

Nous mentions, grand et petit. 

Si quelgue autre l'avait dit. 

Je soutiendrais le contraire ; 

£t même qui mentirait 

Comme Esope et coumie Homère , 

Un vrai menteur ne serait : 

Le doux charme de maint songe 

Par leur bel art inventé 

Sous les habits du mensonge 

Nous offre la vérité. 

L'un et l'autre a fait un livre 

Que je tiens digne de vivre 

Sans fin, et plus, s'il se peut. 

Gomme eux ne ment pas qui veut. 

Mais mentir comme sut faire 

Un certain dépositaire 

Payé par son propi-e mot , 

Est d'un méchant et d'un sot. 

Voici le fait : 

Un trafiquant de Perse, 
Chez son voisin, s'en allant en conmierce. 
Mit en dépôt un cent de fer un jour. 
Mon fer? dit- il, quand il fut de retour. — 



Bête» de peau, pécaris, 
Salomon. 
3J En quelque façon , jusqu'à un certain point. 



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LIVRE IX 275 

Votre fer ! il n'est plus : j'ai regret de vous dire 

Qu'un rat Ta mangé tout entier. 
J'en ai grondé mes gens ; mais qu'y faire? un grenier 
A toujours guelque trou. Le trafiquant admire 
Un tel prodige , et feint de le croire pourtant. 
Au bout de quelques jours il détourne l'enfant 
Du perfide voisiu, puis à souper convie 
Le père qui s'excuse , et lui dit en pleurant : 

Dispensez -moi, je vous supplie ; 

Tous plaisirs pour moi sont perdus. 

J'aimais un fils plus que ma vie : 
Je n'ai que lui; que dis -je, hélas! je ne l'ai plus! 
On me l'a dérobé : plaignez mon infortune 
Le marchand repartit: Hier (1) au soir, sur la brune, 
Dn chat -huant s'en vint votre fils enlever; 
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. 
Le père dit: Comment voulez -vous que je croie 
Qn'un hibou pût jamais emporter cette proie? 
Mon fils en un besoin eût pris le chat -huant. 
Je ne vous dirai point, reprit l'autre, conmient: 
Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux^ vous dis-je ; 

Et ne vois rien qui vous oblige 
D'en douter un moment après ce que je dis. 

Faut- il que vous trouviez étrange 

Que les chats -huants d'un pays 
Où le quintal (2) de fer par un seul rat se mange (3) 
Enlèvent un garçon pesant un demi -cent? 
L'autre vit où tendait celte feinta aventure ; 

Il rendit le fer au marchand , 

Qui lui rendit sa géniture (4). 

Même dispute avint entre deux voyageurs. 

L'un d'eux était de ces conteurs 
Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope ; 
Tout est géant chez eux : écoutez -les, l'Europe, 

(1) Sier était alors d'une syllabe. 

(2) Poids de cent livres. 

(3) Se mange, c'est-à-dire est mangé. 
Racine a dit de même : 

Où êe garde caché... 

Ce formidable amas de lances et d'épées. 

(4) Son Ûl8. 

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276 FABLES 

Comme l'Afrique ^ aura des monstres à foison. 
Celui-ci se croyait Thyperbole pennise: 
J'ai vu, dit -il , un chou plus gros qu'une maison. 
Et moi, dit l'autre', un pot aussi grand qu'une église. 
Le premier se moquant , l'autre reprit : Tout doux ; 
On le fit pour cuire vos cnoux. 

L* homme aupot fut plaisant, l'homme au fer fut habile. 
Quand t absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur 
De vouloir par raison combattre son erreur : 
Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile. 



Les deux Pigeons. 

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre : 
L'un a'eux , s'ennuyant au logis , 
Fut assez fou pour entreprendre 
Un voyage en lointain pays. 
L'autre lui dit : Qu'allez -vous faire? 
Voulez -vous quitter votre frère? 
L'absence est le plus grand des maux : 
Non pas pour vous , cruel ! Au moins que les travaux , 

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LIVRE IX 277 

Les dangers^ les soins du voyage, 

Changent un peu votre courage (1). 
Encor . si la saison s'avançait davantage ! 
Attendez les zéphyrs (2) : qui vous presse? Un corbeau 
Tout à rheure annonçait malheur à quelque oiseau. 
Je ne songerai plus que rencontre funeste. 
Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut : 

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut. 

Bon souper, bon gîte, et le reste (3)? 

Ce discours ébranle le cœur 

De notre imprudeiR voyageur. 
Mais le désir de voir et Thumeur inquiète 
L'emportèrent enfin. 11 dit : Ne pleurez point ; 
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite : 
Je reviendrai dans peu conter de point en point 

Mes aventures à mon frère; 
Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère 
N'a guère à, dire aussi (4). Mon voyage dépeint 

Vous sera d'un plaisir extrême. 
Je dirai : J'étais là; telle chose m'avint : 

Vous y croirez être vous-même. 
A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. 
Le voyageur s'éloigne : et voilà qu'un nuage 
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. 
Un seul arbre s'offrit, tel encor que 1 orage 
Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. 
L'air devenu serein, il part tout morfondv. 



Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, 
a l'écart voit du mé répandu, ^ 



Dans un champ 

Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie; 



(1) Courage se itrenait an xvii« siècle pour disposi^on du 
cœur; de même dans Polyeucte: , 

Que deux fois en un jour il change de courage. 4 

(2) C'est la raison que Didon fait valoii; à Ënée popr U 
retenir: ' ' 

Et medii* properas aguilanibus ireper aîtum, 
CrudelU! 

(3) Quelle touchante sollicitude, et que ce langage est 
bien celui de l'amitié I 

(4) C'est la contre - partie de ce que le poète a dit plus 
haut, dans l'Hirondelle et les Petits Oiseaux: 

Quiconque a beaucoup vu, 

l'eut avoir beaucoup retenu. ( Liv. I , f 8.) 



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^ 



278 FABLES 

n y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un lacs (l) 

Les menteurs et traîtres appâts. 
Le lacs était usé; si bien que de son aile. 
De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin: 
Quelque plume y périt, et le pis du destin 
Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle. 
Vit notre malheureux, qui^ traînant la ficelle 
Et les morceaux du lacs qm l'avait attrapé , 

Semblait un forçat échappé. 
Le vautour s'en allait le'lier (2) . quand des nues 
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. 
Le pigeon profita du conflit des voleurs , 
S'envola, s abattit auprès d'une masure, 

Crut pour ce coup que ses malheurs 

Finiraient par celte aventure ; 
Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) (3), 
Prit sa fronde, et d'un coup tua plus d'à moitié 

La volatille malheureuse , 
Qui, maudissant sa curiosité. 

Traînant l'aile et tirant le pied ^ 

Demi-morte et demi-boiteuse , 

Droit au logis s*en retourna : 

Que bien, que mal (4), elle arriva 

Sans autre aventure lâcheuse (5). 



({) Filet. 

(2| Le lier de ses serres. 

(3) Nous avons déjà remarqué que la Fontaine n'aimait 
pas les enfants. 

(4) Que bien, que mal, signifie tant bien que mal; mais le 
premier est imitatif. 

(5) « Se lassera -t -on jamais de relire la fable des Deux 
Pigeon», ce morc^aa dont l'impression est si délicieuse, à 
qui peut-être on donnerait la palme sur les autres, si parmi 
tant de chefs-d'œuvre on avait la conscience de juger on la 
force de choisir? » (Chamfort.) 



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LIVRE IX 279 



III 
Le Singe et le léopard. 



Le singe avec le léopard 

Gagnaient de l'argent à la foire. 

Ils affichaient chacun à part. 
L'on d'eux disait : Messieurs, mon mérite et ma gloire 
Sont connus en bon lieu. Le roi m'a voulu voir, 

Et, si je meurs, il veut avoir 
Un manchon de ma peau : tant elle est bigarrée. 

Pleine de taches, marquetée, 

Et vergetée, et mouchetée. 
La bigarrure plait, partant chacun le vit. 
Mais ce fut bientôt fait : bientôt chacun sortit. 
Le singe, de sa part, aisait : Venez, de grâce; 
Venez, Messieurs, je fais cent tours de passe-passe. 
Cette diversité dont on vous çarle tant , 
Mon voisin léopard l'a sur soi seulement : 
Moi, je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille, 

Cousin et gendre de Bertrand, 

Singe du pape en son vivant. 

Tout fraicnement en cette ville 
Arrive en trois bateaux (1) ^ exprès pour vous parler ; 
Car il parle; on l'entend : il sait danser, baller (2) , 

Faire des tours de toute sorte. 
Passer en des cerceaux; et le tout pour six blancs : 
Non, Messieurs , pour un sou ; si vous n'êtes contents , 
Nous rendrons à chacun son argent à la porte. 
Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit 
Que la diversité me plait : c'est dans l'esprit : 
L'une fournit toujours des choses agréables; 
L'autre en moins d'un moment lasse lés regardants. 



(?) 



) Expression proverbiale et comique, imitée de Rabelais. 
j Vieax mot qui signifie danser. Nous avons encore les 
mots analogues : Bal, ballet, baladin. 



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280 FABLES 

Oh ! que dfi grands seigneurs, nu léopnrtâ semblables , 
N'ont que Vhabit pour tous talents! 



lY 

Le Gland et la Citrouille. 

Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve 
En tout cet univers, et Taller parcourant. 
Dans la citrouille je la treuve. 

Un villageois, considérant 
Combien ce fruit est gros et sa tige menue : 
A quoi songeait, dit-il, Fauteur de tout cela? 
11 a bien mal placé cette citrouille -là! 

Eh ! parbleu . je l'aurais pendue 

A l'un des cnénes que voilà; 

C'eût été justement l'affaire : 
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire. 
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré 
Au conseil de Celui que prêche ton curé; 
Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple, 
Le gland , qui n'est pas gros comme mon petit doigt , 

Ne pend -il pas en cet endroit? 

Dieu s'est mépris : plus je contemple 



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LIVRE IX 281 

Ces fruits ainsi placés^ plus il semble à Garo 

Que Ton a fait un quiproquo. 
Cette réflexion embarrassant notre homme : 
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit (1). 
Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme. 
Un gland tombe : le nez du dormeur en i)âtit. 
Il s'éveille, et, portant la main sur son visage. 
Il trouve encor le gland pris au poil du menton. 
Son nez meurtri le force à changer de langage. 
Oh! oh! dit-il, je saigne! et que serait-ce donc 
S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde , 

Et que ce gland eût été gourde? 
Dieu ne l'a pas voulu ; sans doute il eut raison; 

J'en vols bien à présent la cause. 

En louant Dieu de toute chose, 

Garo retourne à la maison. 



L'Écolier, le Pédant et le Maître 
d'un jardin. 

Certain enfant qui sentait son collège, 
Doublement sot et doublement fripon. 
Par le jeune âge et par le privilège 
Qu'ont les cédants de gâter la raison (2) , 
Chez un voisin dérobait, ce dit -on, 
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne. 
Des plus beaux dons que nous offre Pomone 

(1) C'est une allusion au proverbe : « On ne vit pas long- 
temps quand on a tant d'esprit. »> 

<( Tout ce discours de Garo est d'un naturel admirable ; 
il exprime bien la ridicule satisfaction d'un ignorant content 
de lui-même, qui s'étend avec complaisance sur ses idées, i 
(Ch. Nodier.) 

(2) Trait mordant emprunté à Rabelais, o Malgré ces rail- . 
leries, on n'en va pas moins à l'école, et on a raison. » 
(Gérusez.) 



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282 FABIJES 

Avait la fleur, les autres le rebut. 
Chaque saison apportait son tribut : 
Car au printemps il jouissait encore 
Des plus beaux dons que nous présente Flore (IJ. 
Un jour dans son jardin il vit notre écolier. 
Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier. 
Gâtait jusqu*aux boutons, douce et frêle espérance 
Avant-coureurs des biens que promet Tabondance ; 
Même il ébranchait Tarbre, et fit tant à la fin 

Que le possesseur du jardin 
Envoya faire plainte au maître de la classe. 
Celui-ci Tint suivi d'un cortège d'enfants: 

Voilà le verger plein de gens 
Pires que le premier. Le pédant , de sa grâce (2) , 
Accrut le mal en amenant 
Cette jeunesse mal instruite : 
Le tout, à ce qu'il dit, pour faire un châtiment 
Qui pût servir d'exemple , et dont toute sa suite 
Se souvînt à jamais comme d'une leçon. 
Là T dessus il cita Virgile et Cicéron, 
Avec force traits de science. 
Son discours dura tant , que la maudite engeance 
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardm. 

Je hais les pièces cTéloquence 
Hors de leur place, et qui n'ont point de fin. 

Et ne sait bête au monde pire 
Que l'écolier, si ce n'est le pédant. 
Le meilleur de ces detix pour voisin, à vrai dire. 

Ne me plairait aucunement. 

(1) Petit tableau imité de l'épisode du vieillard de Tarente 
dans les Géorgiques de Virgile, liv. IV. 

(2) Gratuitement, sans nécessité. 



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LIVRE IX 283 



VI 
Le Statuaire et la Statue de Jupiter (1). 



Un bloc de marbre était si beau , 
Qu'un statuaire en fit l'emplette. 
Qu'en feraj dit-il, mon ciseau? 
Sera-t-il dieu, table ou cuvette? 

Il sera Dieu : même je veux 
Qu'il ait en sa main un tonnerre. 
Tremblez , humains ! faites des vœux (2) : 
Voilà le maître de la terre. 

L'artisan (3) exprima si bien 
Le caractère de l'idole. 
Qu'on trouva au'il ne manquait rien 
A Jupiter que la parole. 



la pli 



Imité d'Horace. (Sat. 8, liv. I.) 

Le ton et le mouvement de cette stance sont dignes de 
ptas haute poésie. 
(3) Nous avons déjà vu artisan pour artiste. 



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284 FABLES 

Môme Ton dit que l'ouvrier 
Eut à peine achevé l'image^ 
Qu'on le vit frémir le premier, 
Et redouter son propre ouvrage. 

A la faiblesse du sculpteur 
Le poëte (1) autrefois n'en dut guère, 
Des dieux dont il fut l'inventeur 
Craignant la haine et la colère. 

Il était enfant en ceci : 

Les enfants n'ont l'âme occupée 

Que du continuel souci 

Qu'on ne fâche point leur poupée. 

Le cœur suit aisément l'esprit : 
De cette source est descendue 
L'erreur païenne, qui se vit 
Chez tant de peuples répandue. 

Ils embrassaient violemment 
Les intérêts de leur chimère : 
Pygmalion devint amant 
De la Vénus dont il fut père. 

Chacun tourne en réalité. 
Autant qu* il peut, ses propres songes: 
L'homme est de glace aux vérités; 
Il est de feu pour les mensonges. 



Vil 

Le Fou qui vend la Sagesse. 

Jamais auprès des fous ne te mets à portée : 
Je ne te puis donner un plus sage conseil. 

Il n'est enseignement pareil 
A celui-là, de fuir une tête éventée. 

(1) Poëte fait maintenant trois syllabes. 

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LIVRE IX 285 

On en voit souvent dans les cours : 
Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours 
Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules. 

Un fol allait criant par tous les carrefours 
Qu'il vendait la sagesse : et les mortels crédules 
De courir à l'achat ; chacun fut diligent. 

On essuyait force grimaces. 

Puis OD avait pour son argent. 
Avec un hon soufflet, un fil long de deux brasses. 
La plupart s'en fâchaient ; mais que leur servait-il ? 
C'étaient les plus moqués; le mieux était de rire, 

Ou de s'en aller sans rien dire 

Avec son soufflet et son fil. 

De chercher du sens à la chose. 
On se fût fait siffler ainsi qu'un ignorant. 

La raison est -elle garant 
De ce que fait un fou? Le hasard est la cause 
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé. 
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé , 
Un des dupes (1) un .lour alla trouver un sage. 

Qui, sans hésiter davantage, 
Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes (2) tout purs. 
Les gens bien conseillés , et qui voudront bien faire. 
Entre eux et les gens fous mettront , pour l'ordinaire, 
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs 

De quelque semblable caresse. 
Vous n'êtes poûit trompé; ce fou vend la sagesse. 

(1) C'est-à-dire un de ceux qui étaient dupes ; autrement 
ce serait une faute, car dupe est féminin. 

(2) « Signes symboliques à l'aide desquels les Égyptiens 
peignaient leurs idées. »> (Gérasez.) 



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286 FABLES 



VIII 

L'Huître et les Plaideurs. 

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent 

Une huître que le flot y venait d'apporter : 

Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent; 

A l'égard de la dent, il fallut contester. 

L'un se baissait déjà pour amasser (1) la proie; 

L'autre le pousse et dit : Il est bon de savoir 

Qui de nous en aura la joie. 
Celui qiQ le premier a pu l'apercevoir 
En sera le gobeur, l'autre le verra faire. — 

Si par là l'on ja^e l'affaire. 
Reprit son compagnon, j'ai l'œil bon, Dieu merci. — 

Je ne l'ai pas mauvais aussi , 
Dit l'autre ; et je l'ai vue avant vous , sur ma vie (2), — 
Eh bien! vous l'avez vue: et moi je l'ai sentie! 

Pendant tout ce bel incident, 

(1] On dit maintenant ramasser. 

(2) Dialogue plein de vivacité , de franobise et de naïveté. 

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LIVRE IX 287 

Perrin Dandin (1) arrire : ils le prennent pour juge. 
Perrin, fort gravement, ouvre lliuître et la gruge. 

Nos deux messieurs le regardant. 
Ce repas fait, il dit d'un ton de président : 
Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille 
Sans dépens (i) ; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille. 

Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui; 
Comptez ce qu'il eii reste à beaucoup de familles : 
Vous verrez que Perrin tire V argent à lui, 
Et ne laisse aux plnidnirs que le sac et les quilles (3). 



IX - 

Le Loup et le Chien maigre. 

Autrefois (4) carpillon fretin 

Eut beau prêcher, il eut beau dire. 

On le mit dans la poêlé à frire. 

Je fis voir que lâcher ce quon a dans- la main, 
Sans espoir de grosse aventure. 
Est impi'udence toute pure. 

Le pêcheur eut raison; carpillon n'eut pas tort; 

Chacun dit ce qu'il ^vX pour défendre sa vie. 
Maintenant il faut que j'appuie 

Ce que j'avançais lors, de quelque trait encor. 

Certain loup aussi sot que le pécheur fut sage, 

• Trouvant un cnien hors du village. 
S'en allait l'emporter. Le chien représenta 
Sa maigreur. Jà (5) ne plaise à Votre Seigneurie 



(1) Nom emprunté à Rabelais; on le trouve aussi dans le* 
Plaideurs de Racine. 
(2] Ironie charmante. 

(3) C'est-à-dire ne leur laisse rien; c'est une expression 
proverbiale. 

(4) Voy. liv. V. 

(5) Oéjà, à présent. 



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288 FABLES 

De mé prendre en cet étaMà. 

Attendez : ûion maître marie 

Sa ftlle unique, et vous jugez 
Qu'étant de noce il faut (1) malgré moi que j'engraisse. 

Le loup le croit, le loop le laisse. 

Le loup, quelques jours écoulés, 
Revientyoir si son chien (2}n'est pas meilleur à prendre. 

Mais le drôle était au lo^is. 

Il dit au loup par un treillis : 
Ami, je vais sortir; et si tu veux attendre. 

Le portier du logis et moi 

Nous serons tout à Theure à toi. 
Ce portier du logis était un chien énorme. 

Expédiant les loups en forme. 
Celui-ci s'en douta. Serviteur au portier, 
Dit-il; et de courir. Il était fort agile; 

Mais il n'était pas fort habile : 
Ce loup ne savait pas encor bien son métier. 



X 
Rien de trop. 



Je ne vois point de créature 

Se comporter modérément. 

Il est certain tempérament 

Que le maître de la nature 
Veut que Ton garde en tout (3) . Le fait-on î Nullement : 
Soit en bien, soit en mal , cela n'arrive guère. 
Le blé, riche présent de la blonde Cérès, 
Trop touffu bien souvent épuise les guérets : 

(1] Douce contrainte pour le chien ! 
[t] Son chien est plaisant. Il est à lui comme le lièvre qai 
court encore est au chasseur. 
(S) ^ . . Sunt cerH denù/ue fines 

Quo$ ultra eUraque nequit conmtere rectum. 

(Hor.ysat. l.lir. I.) 



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LIVRE IX 289 

En superfluités s'épandant d'ordinaire. 
Et poussant trop abondamment, 
Il ôte à son fruit l'aliment. 

L*arbre n'en fait pas moins, tant le luxe sait plaire! 

Pour corriger le nié, Dieu permit aux moutons 

De retrancner l'excès des prodigues moissons (1). 
Tout au travers ils se jetèrent. 
Gâtèrent tout , et tout broutèrent , 
Taut (2) que le Ciel permit aux loups 

D'en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ; 

S'ils ne le firent pas , du moins ils y tâchèrent. 
Puis le Ciel permit aux humains 

De punir ces derniers : les humains abusèrent (3) 
A leur tour des ordres divins. 

De tous les animaux Vhomme a le plus de pente 

A se porter dedans l'excès. 

Il faudrait faire le procès 
Aux petits comme aux grands. Il n'est âme vivante 
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop (4) est un point 
Dont on parle sans cesse, et qu*on n'observe point. 



XI 
Le Cierge- 

C*est du séjour des dieux que les abeilles viennent. 
Les premières, dit-on, s'en allèrent loger 

(1) Luxuriem êtgétum tenera depascit in Jierbn. 

(Virg., Georg. I.) 
La Fontaine est original en imitant. 

(2) C'est-à-dire ils firent tant. 

(3) C'est montrer pour les loups un peu plus de tendresse 
que de raison. 

(k) Nam id arbitror y 

Apprime in vita esse utile, ut ne quid nimis. 

( Térence , Andr., act. I, se i, t. 60.) 

19 

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290 FABLES 

Au mont Hymette (i) , et se- gorger 
Des trésors qu'en ce lieu les zéphyrs entretiennent. 
Quand on eut des palais de ces filles du ciel 
Enlevé l'ambroisie en leurs chambres enclose (2) , 

Ou, pour dire en français la chose, 

Après que les ruches s'ans miel 
N'eurent plus que la cire, on fit mainte bougie : 

Maint cierge aussi fut façonné. 
Un d'eux voyant la terre en brique au feu durcie 
Vaincre l'effort des ans , il eut la même envie ; 
Et, nouvel Empédocle (3), aux flammes condamné 

Par sa propre et pure folie, 
Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné ; 
Ce cierge* ne savait grain de philosophie. 

Tout en tout est divers : ôtez-vous de l* esprit 
Qu'aucun être ait été composé sur le vôtre, 
L* Empédocle de cire au brasier se fondit : 

Il n'était pas plus fou que /'aw^re (4). 



XII 

Jupiter et le Passager. 

Ohl combien le péril ennchirait les dieux 

Si nous nous souvenions des vœuœ qu'il nous fait faireî 

(1) Montagne de l'Attiqae célèbre par le miel qu'on y re- 
OQéillait. 

j2) Vers charmants dans une fable d'aillenrs faible. 

(3) <( Empédocle' était un philosophe ancien qui, ne pou- 
vant comprendre les merveilles du mont Etna, se jeta dedans 
pu une vanité ridicule; et, trouvant l'action belle, de peur 
d'en perdre le fruit et que la postérité ne l'ignorât, laissa SM 
pantoufles au pied du mont. » ( Note de la Fontaine. ) Le 
oiarge qui devient un Empédocle est quelque chose de forcé. 

(4} R En conscience , on ne peut guère exiger d'un cierge 
f qu'il soit philosophe ; les hommes ont assez de peine à l'être. % 
(Gérusez.) 



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LIVRE IX 291 

Mais, le pénl passé, Von ne se souvient guère 
De ce au* on a promis aux deux; 

On compte seulement ce qu*on doit à la terre. 

Jupiter, dit l'impie, est un bon créancier; 
Il ne se sert jamais d'huissier. 
Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre? 

Comment appelez-vous ces avertissements? 

Un passager pendant Torage 
Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans (1). 
Il n'en avait pas un : vouer cent éléphants 

N'aurait pas coûté davantage, 
n brûla quelques os quand il fut au rivage! 
Au nez de Jupiter la fumée en monta. 
Sire Jupin, dit-il. prends mon vœu; le voilà : 
C'est un parfum ae bœuf que ta grandeur respire. 
La fumée est ta part; je ne te dois plus rien. 

Jupiter nt semblant de rire ; 
Mais après quelques jours, le dieu l'attrapa bien (2) , 

Envoyant un songe lui dire 
Qu'un tel trésor était en tel lieu. L'homme au vœu 

Courut au trésor comme au feu. 
Il trouva des voleurs ; et, n'ayant dans sa bourse 

Qu'un écu pour toute ressource. 

Il leur promit cent talents d'or (3) , 

Bien comptés, et d'un tel trésor; ' 
On l'avait enterré dedans telle bourgade. 
L'endroit parut suspect aux voleurs; de façon 
Qu'à notre prometteur l'un dit : Mon camarade, 
Tu te moques de nous; meurs, et va chez Pluton 

Porter tes cent talents en don. 



(1) Oéanfs, filg da Ciel et de la Terre. Ils voulurent dé- 
trôner Jupiter j mais celui-ci les foudroya. 

(2) Oui, mais Jupiter est réduit à mentir. Ou sait que les 
dieux du paganisme avaient tous les vices des hommes. 

(3) Le talent d'or attique valait 55,609 fr. 



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292 FABLES 



XIII 
Le Renard et le Chat. 



Le chat et le renard, comme beaux petits saints. 

S'en allaient en pèlerinage. 
C'étaient deux vrais tartufs (i) , deux archipateiins , 
Deux ftrancs patte-pelus (2), qui des frais du voyage, 
Croquant mamte volaille, escroquant maint fromage, 

S'indemnisaient à qui mieox mieux. 
Le chemin était long , et partant ennuyeux ; 

Pour raccourcir ils disputèrent. 

La dispute est d'un grand secours : 

Sans elle on dormirait toujours : 

Nos pèlerins s'égosillèrent; 
Ayant bien discuté, l'on parla du prochain (3). 

Le renard au chat dit enfin : 

(1) Licence poétique poar tartufes, c'est-à-dire de yrais 
hypocrites. 

[Vj Selon le Dachat , ce mot composé est formé par allu- 
sion à l'artifice de Jacob , qui se couvrit les mains de peaux 
de bêtes, et surprit la bénédiction d'Isaac & la place d'Esaû. 

(3) On en médit. 



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LIVRE IX 293 

Tu prétends être fort habile : 
En sais-tu tant que moi? J'ai cent ruses au sac. 
Non, dit Tautre : je n'ai qu'un tour dans mon bissac; 

Mais je soutiens gu'il en vaut mille. 
Eux de recommencer la dispute à l'envi. 
Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi. 

Une meute apaisa la noise. 
Le chat dit au renard : Fouille en ton sac, ami; 

Cherche en ta cervelle matoise 
Un stratagème sûr : pour moi, voici le mien. 
A ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien. 

L'autre fit cent tours inutiles. 
Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut 

Tous les confrères do Brifaut. 

Partout il tenta des asiles. 

Et ce fut partout sans succès : 
La fumée y pourvut (l), ainsi que les bassets. 
Au sortir d'un terrier deux chiens aux pieds agiles 

L'étranglèrent du premier bond. 

Le trop d'expédients peut gâter une affaire : 
On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire: 
N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon. 



XIV 
Le Trésor et les deux Hoxxxxnes. 



Un homme n'ayant plus ni crédit ni ressource. 
Et loçeant le diable en sa bourse (2) , 
C'est-a-dire n'y logeant rien. 
S'imagina qu'il ferait bien 

(1) Quand le renard est dans son terrier, on l'en chasse en 
l'enfumant. 

(2) Expression proverbiale dont on trouve l'origine dans 
un petit conte de Mellin de Saint-Gelais, poète du xvi" siècle. 



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294 FABLES 

De se pendre, et finir lui-même sa misère, 
Puisque aussi bien sans lui la faim le viendrait faire : 

Genre de mort qui ne duit (i) pas 
Aux gens peu curieux de coûter le trépas. 
Dans cette intention une Tieille masure 
Fut la scène où devait se passer l'aventure : 
11 y porte une corde, et veut avec un clou 
Au haut d'un certain mur attacher le licou. 

La muraille , vieille et peu forte , 
S'ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor. 
Notre désespéré le ramasse, et l'emporte, 
Laisse là le licou, s'en retourne avec l'or 
Sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire. 
Tandis que le galant à grands pas se retire. 
L'homme au trésor arrive, et trouve son argent 

Absent (2). 
Quoi ! dit-il , sans mourir je perdrai cette somme ! 
Je ne me pendrai pas! Eh ! vraiment si ferai, 

Ou de corde je manquerai. 
Le lacs était tout prêt; il n'y manquait qu'un homme : 
Celui-ci se l'attache, et se pend bien et beau. 

Ce qui le consola peut-être. 
Fat qu'un autre eût pour lui fait les irais du cordeaa. 

V avare rarement finit ses jours sans pleurs; 

Il a le moins de part aux trésors qu'il enseire, 
Thésaurisant pour les voleurs, 
Pour ses parents, ou pour la terre. 

Aussi bien que l'argent le licou trouva maître. 
Mais qae dire du troc que la Fortune fit? 
Ce sont là de ses traits , elle s'en divertit : 
Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente. 

Cette déesse inconstante 

Se mit alors en l'esprit 

De voir un homme se pendre ; 

Et celui qui se pendit 
^\S^ devait le moins attendra. 

>\L\ ^^^}^Y^ ^rbe duire, plaire, convenir, 
fi) « CerpètH vers exprime Irèa-bien le vide dont les yeux 
cre rhomme au trésor sont frappés. ■ (Cb. Nodier.) 

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LIVRE IX 295 



XY 
Le Singe et le Chat- 
Bertrand avec Raton, l'un singe et l'autre chat, 
Commensaux d'im logis, avaient un commun maître. 
D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat : 
Ils n'y craignaient tous deuxaucun, quel qu'il pût être. 
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté , 
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage 4 
Bertrand dérooait tout; Raton, de son côté, 
Etait moins attentif aux souris qu'au fromage. 
Un jour, au coin du feu, nos deax maîtres fripons 

Regardaient rôtir des marrons. 
Les escroquer était une très-bonne affaire : 
Nos galands y voyaient double profit à faire : 
Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui (1). 
Bertrand dit à Raton : Frère (2), il faut aujourd'hui 

(1) (( Ce vers résumé foate la morale des méchants; aussi 
est-il devena proverbe. > (Gérusez.) 

(2) Il l'appelle frère parce qu'il a besoin de lui; c'est de 
Tartiâoe oratoire. 

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296 FABLES 

Que tu fasses un coup de mattre; 
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m^avait fait naître 

Propre à tirer marrons du feu. 

Certes marrons verraient beau jeu. 
Aussitôt fait que dit : Raton , avec sa patte » 

D'une manière délica^te, 
Écarte un peu la cendre, et retire les doigts : 

Puis les reporte à plusieurs fois ; 
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque; 

Et cependant Bertrand les croque. 
Une servante vient : adieu mes gens. Raton 

N'était pas content, ce dit-on. 

Ainsi ne le sont pas la plupart de ces princes 
Qui, flattés d'un pareil emploi, 
Vont s'échauder en des provinces 
Pour le profit de quelque roi (1). 



XVI 

X^ Milan et le Rossignol. 

Après que le milan, manifeste voleur, 

Eut répandu l'alarme en tout le voisinage, 

Et fait crier sur lui les enfants du village. 

Un rossignol tomba dans ses mains (2) par malheur. 

Le héros du printemps lui demande la vie. 

Aussi bien, que manger en qui n'a que le son (3)î 

Ecoutez i)lutôt ma chanson : 
Je vous raconterai Térée et son envie. — 
Qui Térée? est-ce un mets propre pour les milans? 
— Non pas; c*était un roi dont les feux violents 



fil 

(3) Dan 
elet, l'oii 



Fable charmante d'un bout à l'autre. 

C'est-à-dire en son pouroir. 

Dans un fabliau du moyen âge intitulé Le Lai de Voi- 

"oiseau tient le même langage au vitam qui l'a pris. 



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LIVRE IX 297 

Me firent ressentir leur ardeur criminelle. 

Je m'en vais vous en dire une chanson si belle, 

Qu'elle vous ravira. Mon chant pladt à chacun. 

Le milan alors lui réplique : 
Vraiment, nous voici bien! lorsque je suis à jeun, 

Tu me viens parler de musique ! — 
J'en parle bien aux rois. — Quand un roi te prendra, 

Tu peux lui conter ces merveilles : 

Pour un milan, il s'en rira. 

Ventre affamé n'a point d'oreilles (i). 



XVII 
Le Berger et son Troupeau. 

Quoi! toujours il me manquera 

Quelqu'un de ce peuple imbécile (2} ! 

Toujours le loup m'en gobera! 
J'aurai beau les compter! Ils étaient plus de mille. 
Et m'ont laissé ravir notre pauvre Robin ! 

Robin mouton, qui par la ville 

Me suivait fjour un peu de pain. 
Et qui m'aurait suivi jusques%u bout du monde! 
Hélas! de ma musette il entendait le son; 
U me sentait venir de cent pas à la ronde. 

Ah! le pauvre Robin mouton! 
Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre. 
Et rendu de Robin la mémoire célèbre , 

11 harangua tout le troupeau, 
Les chefs, la multitude, et jusqu'au moindre agneau. 

Les conjurant de tenir ferme; 
Gela seul suffirait pour écarter les loups. 
Foi de peuple d'honneur, ils lui promirent tous 

De ne bouger non plus qu'un terme. 

(i) Vers devenu proverbe. 
(2) Dans le lens latin, faible. 



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298 FABLES — LIVRE IX 

Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton 

Qui nous a pris Robin mouton. 

Chacun en répond sur sa tète. 

Guillot les crut, et leur fit fête. 

Cependant, devant qu'il fût (1) nuit. 

Il arriva nouvel encombre : 
Un loup parut : tout le troupeau s'enfuit. 
Ce n'était pas un loup, ce n*en était que l'ombre (2). 

Haranguez de méchants soldats, 
Ils promettront de faire rage : 
Mais au moindre danger, adieu tout leur courage, 
Votre exemple et vos ciis ne les retiendront pas. 

(i) Devant que poar avant que. 

(2) (( Voyez quel effet de surprise produit ce dernier vers, 
et avec c[uelle force, quelle vivacité ce tour peint la faite et 
la timidité des moutons. » ( Chamfort.) 



FIN DU LIVRE NEUVIÉHB 



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LIVRE DIXIEME 



Les deux Rats , le Renard et l'Œuf. ?, 



DISCOURS A MADAME DE LA SABLIÈRE (1) 

Iris (2), je VOUS louerais; il n'est que trop aisé : 
Mais vous avez cent fois notre encens refusé ; 
En cela peu semblable au rest^des mortelles, 
Qui veulent tous les Jours desTouanges nouvelles. 
Pas une ne s'endort a ce bruit si flatteur. 
Je ne les blâme point; je souffre cette humeur : 
Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux 
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur, [belles. 

(1| Femme d'un secrétaire du roi, et amie de la Fontaine, 
qu'elle logea chez elle pendant près de vin^ ans. 
(2) Nom fictif que le poète donne à sa bienfaitrice. 



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^^ 



r -^ 



300 FABLES 

Le nectar^ que Toa sert au maître du tonnerre^ 
Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre. 
C'est la louange, Iris. Yoiis ne la goûtez point; 
D'autres propos chez tous récompensent ce point : 

Propos, agréables commerces, 
Où le hasard fournit cent matières diverses ; 

Jusque-là qu'en votre entretien 
La bagatelle a part : le monde n'en croit rien. 

Laissons le monde et sa croyance. 

La bagatelle, la science, 
Les chimères, le rien, tout est bon : je soutiens 

Qu'il faut de tout aux entretiens : 
C'est un parterre où Flore épand ses biens; 
Sur dififérentes fleurs l'abeille s'y repose. 

Et fait du miel de toute chose (1). 
Ce fondement posé , ne trouvez pas mauvais 
Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits 

De certaine philosophie. 

Subtile, engageante et hardie. 
On l'appelle nouvelle : en avez -vous ou non 

Ouï parler? Ils disent (2) donc 

Que la bète est une machine; 
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts : 
Nui sentiment, point d'àme; en elle tout est corps. 

Telle est la montre qui chemine 
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein. 

Ouvrez-la, lisez dans son sein : 
Mainte roue y tient iieu de tout l'esprit du monde ; 

La première y meut la seconde; 
Une troisième suit : elle sonne à la fin. 
Au dire de ces gens , la bète est toute telle. 

L'objet la frappe en un endroit; 

Ce lieu fraçpé s'en va tout droit. 
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle. 
Le seni|^de proche en proche aussitôt la reçoit. 
L'impression se fait : mais comment se fait-elle? 

Selon eux , par nécessité , 



(1) « Elles pillotent de çà de là les fleurs, dit Montaigne , 
et font le miel , qui est tout leur. Ce n'est plus thym ni mar- 
jolaine. > 

(2) Descartes et ceux de son école. 



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LIVRE X. 301 

Sans passion, sans volonté : 

L*animal se sent agité 
Des mouvements que le vulgaire appelle 
Tristesse, joie, ainour, plaisir, douleur cruelle. 

Ou quelque autre de ces états. 
Mais ce n'est point cela : ne vous y trompez pas. 
Qu'est'Ce donc? une montre. Et nous? c'est autre chose. 
Voici de la façon que Descartes Texpose : 
Descartes , ce mortel dont on eût fait un dieu 

Chez les païens , et qui tient le milieu 
Entre l'homme et l'esprit; comme entre l'huître et l'homme 
Le tient tel de nos gens, franche bète de somme ; 
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur. 
Sur tous les animaux (1)^ enfants du Créateur, 
J'ai le don de penser, et je sais que je pense. 
Or vous savez , Iris , de certaine science , 

Que guand la bète penserait, 

La bete ne réfléchirait 

Sur l'objet ni sur sa pensée. 
Descartes va plus loin, et soutient nettement 

Qu'eue ne pense nullement. 

Vous n'êtes point embarrassée 
De le croire, ni moi. Cependant quand aux bois 

Le bruit des cors, celui des voix, 
N*a donné nul relâche à la fuyante proie , 

Qu'en vain elle a mis ses efforts 

A confondre et brouiller ia voie. 
L'animal chargé d'ans, vieux cerL et de dix cors. 
En suppose (2) un plus jeune , et l'oblige par force 
A présenter aux chiens une nouvelle amorce. 
Que de raisonnements pour conserver ses jours !. 
Le retour sur ses pas, les malices, les tours. 

Et le change (3) , et cent stratagèmes 
Dignes des plus çrands chefs, dignesd'unmeilleursort. 

On le déchire après sa mort : 

Ce sont tous ses honneurs suprêmes. 

Quand la perdri]^ 
Voit ses petit 



(3)L< 



Seal entre tons les animanx. 

est-à-dire met en sa place , substitue. 
Le change qu'il leur donne. 



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302 FABLES 

En danger, et n*ayant qu'une plume nouvelle, 
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas , 
Elle fait la blessée , et va traînant de l'aile , 
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas , 
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille; 
Et puis (juand le chasseur croit que son chien la pille ( l) , 
Elle lui dit adieu , prend sa volée , et rit 
Do l'homme, qui, confus, des yeux en vain la suit. 

Non loin du Nord il est un monde 
Où l'on sait que les habitants 
Vivent , ainsi qu'aux premiers temps , 
Dans une ignorance profonde : 

Je parle des humains; car, quant aux animaux, 
Ils y construisent des travaux 

Qui des torrents grossis arrêtent le ravage , 

Et font communiquer l'un et l'autre rivage. 

L'édifice résiste et dure en son entier. 

Après un lit de bois est un lit de mortier. 

Chaque castor agit : commune en est la tâche ; 

Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche ; 

Maint maître d'œuvre (2) y couii, et tient haut le bâton . 
La républigue de Platon 
Ne serait rien que l'apprentie 
De cette famille amphibie. 

Us savent en hiver élever leurs maisons , 
Passent les étangs sur des ponts 
Fruit de leur art, savant ouvrage; 
Et nos pareils ont beau le voir. 
Jusqu'à présent tout leur savoir 
Est de passer l'onde à la nage. 

Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit, 

Jamais on ne pourra m'obliger à le croire. 

Mais voici beaucoup plus; écoutez ce récit. 
Que je tiens d'im roi plein de gloire. 

Le défenseur du Nord vous sera mon garant : 

Je vais citer un prince aimé de la Victoire; 

Son nom seul est un mur â l'empire ottoman. 






Se jette dessus, c'est nn terme de cbasse. 
Directeur des travaux. 



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LIVRE X 303 

C'est le roi polonais (1). Jamais un roi ne ment. 

Il oit donc que , sur sa frontière , 
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps : 
Le sang qui se transmet des j)ères aux enfants 

En renouvelle la matière. 
Ces animaux , dit-il , sont germains du renard. 

Jamais la ^erre avec tant d'art 

Ne s'est faite parmi les hommes , 

Non pas même au siècle où nous sommes. 
Corps de garde avancés, vedettes, espions. 
Embuscades , partis , et mille inventions 
D'une pernicieuse et maudite science , 
Fille du Styx, et mère des héros, 

Exercent de ces animaux 

Le bon sens et l'expérience. 
Pour chanter leurs combats , l'Achéron nojas devrait 

Rendre Homère. Ah! s'il le r^atfait. 
Et s'il rendait aussi le rival d'Epicure (2j , 
Que dirait ce dernier sur ces exemples- ci? 
Ce que j'ai dit déjà : qu'aux bêtes la nature 
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci; 

Que la mémoire est corporelle; 
Et que, pour en venir aux exemples divers 

Que jj'al mis en jour dans ces vers. 

L'animal n'a besoin que d'elle. 
L'objet, lorsqu'il revient, va aans son magashi 

Chercher, par le même chemin. 

L'image auparavant tracée , 
Qui sur les mêmes pas revient pareillement. 

Sans le secours de la pensée , 

Causer un même événement. 

Nous agissons tout autrement : 

La volonté nous détermine , 
Non l'objet, ni l'instinct. Je parla, je chemine; 

Je sens en moi certain agent : 

Tout obéit dans ma machine 

A ce principe intelligent. 
11 est distinct du corps, se conçoit nettement, 

(1) Jean III Sobieski , roi de Pologne en 1674. Il vainquit 
les Turos à Choczim. 

(2) Descartes. 



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304 FABLES 

Se conçoit mieux cpie le corps même : 
De tons nos mouvements c'est l'arbitre suprême. 

Mais comment le corps l'entend-il? 

C'est là le point. Je vois l'outil 
Obéir à la main; mais la main, qui la guide? 
Eh! qui guide les cieux et leur course rapide? 
Quelque an^e est attaché peut-être à ces grands corps. 
On esprit vit en nous , et meut tous nos ressorts (1) ; 
L'impression se fait : le moyen, je l'ignore, 
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité ; 
Et, s'il faut en parler avec sincérité. 

Descartes l'ignorait encore. 
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux : 
Ce que je sais , Iris , c'est qu'en ces animaux 

Dont je viens de citer l'exemple, 
Cet esprit n'agit pas : l'homme seul est son temple , 
Aussi faut-il aonner à l'animal un point 

Que la plante après tout n a point. 

Cependant la plante respire. 
Mais que repondra-t-on à ce que je vais dire? 

Deux rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un œuf. 

Ce dîner suffisait à gens de cette espèce; 

U n'était pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf. 

Pleins d'appétit et d'allégresse , 
Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part , 
Quand un quidam parut: c'était maître renard; 

Rencontre incommode et fâcheuse : 
Car comment sauver l'œuf? le bien empaqueter. 
Puis des pieds de devant ensemble le porter. 

Ou le rouler, ou le traîner, 
C'était chose impossible autant que hasardeuse. 

Nécessité l'ingénieuse 

Letir fournit une invention. 
Comme ils pouvaient gagner leur habitation , 
L'écornifleur (2) étant à demi-quart de lieue. 



(i) L'nnion de l'Âme et da ooips et l'action réciproque de 
l'iiii sur l'autre est un fait incontestable, mais en même 
temps nn mystère incompréhensible. 

(2) Parasite, individu qui cherche à yivre aux dépens 
d'autrui. 



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LIVRE X 305 

L'un se mit sur le dos, prit l'œuf entre ses bras; 
Pois , malgré quelques heurts (1) et quelques mauvais 

L'autre le traîna par la queue. [ pas , 

Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit. 

Que les hèles n'ont point d'esprit! 

Pour moi, si j'en étais le maître, 
Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants. 
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans? 
Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connaître. 

Par un exemple tout égal. 

J'attribuerais à ranimai, 
Non point une raison selon notre manière. 
Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort : 
Je subtiliserais un morceau de matière. 
Que Ton ne pourrait plus concevoir sans effort, 
Quintessence d'atome , extrait de la lumière. 
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor 
Que le feu : car enfin si le bois fait la flamme, 
La flanmae en s'épurant peut-elle pas de l'àme 
Nous donner quelque idée? et sort-il pas de l'or 
Des entrailles du plomb? Je rendrais mon ouvrage 
Capable de sentir, juger, rien davantage, 

Et juger imparfaitement. 
Sans qu'un singe jamais fit le moindre argument. 

A l'égard de nous autres hommes. 
Je ferais notre lot infiniment plus fort; 

Nous aurions un dounle trésor : 
L'un , cette âme pareille en tous tant que noua sommes. 

Sages, fous, enfants, idiots. 
Hôtes de l'univerS sous le nom d'animaux; 
L'autre, encore une autre âme, entre nous et les anges 

Commune en un certain degré; 

Et t;e trésor à part créé 
Suivrait parmi les airs les célestes phalanges. 
Entrerait dans un point sans en être pressé , 
Ne finirait jamais, quoique ayant commencé; 

Choses réelles, quoique étranges. 

Tant que l'enfance durerait. 
Cette fille du ciel en nous ne paraîtrait 

Qu'une tendre et faible lumière : 



(1) Qaelqnes chocs. 



20 

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306 FABLES 

L'organe étant plus fort^ la raison percerait 
Les ténèbres de la matière, 
Qui toujours envelopperait 
L'autre àme imparfaite et grossière. 



II 
L'Hozmne et la Couleuvre. 



Un honmie vit une couleuvre : 
Ah! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre 

Agréable à tout Tunivers ! 

A ces mots Tanimal pervers 

(C'est le serpent que je veux dire (1), 
Et non l'homme : on pourrait aisément s'y tromper), 
A ces mots, le serpent, se laissant attraper , 
Est pris, mis en un sac; et, ce qui fut le pire, 
On résolut sa mort, fût -il coupaile ou non. 
Afin de le payer toutefois de raison , 

L'autre lui fit cette harangue : 
Svmbole des ingrats ! être bon aux méchants 
C est être sot; meurs donc : ta colère et tes dents 
Ne me nuiront jamais. Le serpent, en sa langue, 
Reprit du mieux qu'il put : S'il fallait condamner 

Tous les ingrats qui sont au monde, 

A qui pourrait-on pardonner? 
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde 
Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi. 
Mes jours sont en 'tes mains, tranche-les; ta justice 
C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice. 

Selon ces lois, condamne-moi; 

Mais trouve bon qu'avec franchise 

En mourant au moins je te dise 

(1) Piquante épigramme sons nne apparence de naïreté, 
mais nn peu affaiblie par le vers suivant, qui ne laisse pas 
*■•*' deviner au lecteur l'intention mordante du pofite. 



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LIVRE X 307 

Que le symbole des ingrats. 
Ce n'est point le serpent, c'est Thomme. Ces paroles 
Firent arrêter l'autre; il recula d'un pas. 
Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles (1). 
Je pourrais décider , car ce droit m'appartient ; 
Mais rapportons-nous-en {"i).-^ Soit fait, dit le reptile. 
Une vache était là: on rappelle , elle vient. 
Le cas est proposé. C'était chose facile : 
Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler? 
La couleuvre ît raison: pourquoi dissimuler? 
Je nourris celu\ci depuis longues années; 
11 n'a sans mes/ bienfaits passé nulles journées : 
Tout n*est que pour lui seul; mon lait et mes enfants 
Le font à la maison revenir les mains pleines : 
Même j'ai rétabli sa santé , que les ans 

Avaient altérée ; et mes peines 
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. 
Enfin me voilà vieille; il me laisse en un coin, 
Sans herbe (3) : s'il voulait encor me laisser paître ! 
Mais je suis attachée : et, si j'eusse eu pour maître 
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin 
L'ingratitude? Adieu: j'ai dit ce que je pense. 
L'homifie, tout étonné d'une telle sentence. 
Dit au serpent : Faut-il croire ce qu'elle dit? 
C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit. 
Croyons ce bœuf. — Croyons . dit la rampante bête. 
Ainsi dit, ainsi fait. Le tœui vient à pas lents. 
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête , 

11 dit que du labeur des ans 
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants. 
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines 
Qui, revenant sur soi , ramenait dans nos plaines 
Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux; 

Que cette suite de travaux 



(l)L' 
et l'Agn 



L'homme parle comme le loup dans la fable le Loup 
Vgneau; il condamne les raisons du serpent, et le serpent 
n'a pas même encore donné de raison. 

(2) Sous-entenda ; à quelqu'un que nous prendrons pour 
juge. Nous avons déjà vu ce verbe employé sans complément. 

(3) Le discours de la vache est touchant. Ce rejet sans 
herbe est du plus heureux effet , et marque bien le 'délaisse- 
ment du pauvre animal. 



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308 FABLES 

Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes, 
Force coups, peu de gré ; puis, guand il était vieux, 
On croyait l'tionorer chaque fois que les hommes 
Achetaient de son sang 1 indulgence des dieux. 
Ainsi parla le bœuf. L'homme dit ; Faisons taire 

Cet ennuyeux déclamateur; 
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire, 

Au lieu d'arbitre, accusateur. 
Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge. 
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge 
Contre le chaud, la pluie et la fureur des vents; 
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs : 
L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire (1) : 
Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire 
Un rustre l'abattait; c'était là son loyer (2) ; 
Quoique pendant tout l'an , libéral, il nous donne. 
Ou des fleurs au printemps , ou du fruit eh automne ; 
L'ombre l'été , l'hiver les plaisirs du foyer. 
Que ne l'émondait-on , sans prendre la cognée (3) ? 
De son tempérament , il eût encor vécu. 
L'homme , trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu, 
Voulut à toute force avoir cause gagnée. 
Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! 
Du sac et du serpent aussitôt il donna 
Contre les murs, tant qu'il tua la hôte. 

On en use ainsi chez les grands : 
La raison les offense, ils se mettent en tête 
Qite tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens. 
Et serpents. 

Si quelqu'un desserre les dents. 
C'est un sot. J*en conviens; mais que faut-ildonc faire? 

Parler de loi?i, ou bien se taire (4). 



(i) « Quel heureux choix d'expressions et d'images! » 
(Ch. Nodier.) 

(2) C'était là sa récompense. On a déjà vu loyer employé 
en ce sens. 

f3J C'est-à-dire sans l'abattre. 

(4) Cette fable est sans contredit une des plus belles de 
la Fontaine. Le discours de la vache , du bœuf et de l'arbre 
sont surtout très- remarquables. 



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LIVRE X 309 



III 

La Tortue et les deux Canards. 

Une tortue était, à la tôte légère, 
Qui , lasse de sou trou , voulut voir le pays. 
Volontiers on fait cas d'une terre étrangère, 
Volontiers gens boiteux haïssent le lo^is. 

Deux canards à qui la commère 

Communiqua ce neau dessein , 
Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire. 

Voyez-vous ce large chemin? 
Nous vous voilurerons , car l'air , en Amérique : 

Vous verrez mamte république, 
Maint royaume, maint peuple; et vous profiterez 
Des différentes mœurs que vous remarquerez. 
Ulysse (1) en fit autant. On ne s'attendait guère 

De voir Ulysse dans cette affaire. 
La tortue écouta la proposition. 

(1) Ulysse, roi d'Ithaque; après la prise de Troie, il erra 
dix ans sur les mers. Ses voyages et son retour à Ithaque 
font le svget de l'Odyssée d'Homère. 



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310 FABLES 

Marché fait, les oiseaux forgent une machine 

Pour transporter la pèlerine. 
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton. 
Serrez bien, dirent-ils, gardez de lâcher prise. 
Puis chaque canard prend ce bâton par un bout, 
La tortue enlevée, on s'étonne partout 

De voir aller en cette guise 

L'animal lent et sa maison , • 
Justement au milieu de Tun et de l'autre oison (1). 
Miracle! criait-on: venez voir dans les nues 

Passer la reine des tortues. — 
La reine! vraiment oui : je la suis en effet; 
Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait 
De passer son chemin sans dire aucune chose ; 
Car, lâchant le bâton en desserrant les dents, 
Elle tombe (2) , elle crève aux pieds des regardants. 
Son indiscrétion de sa perte fut cause. 

Imprudence, babil, et sotte vanité. 
Et vaine curiosité, 
Ont ensemble étroit parentage : 
Ce sont enfants tous d'un lignage. 



(1) Oison est impropre. Ce mot ne se dit que du petit 
d'une oie. 

(2) Elle tombe, fait image et peint la chose aux yeux. 



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LIVRE X 311 



IV 

Les Poissons et le Cormoran (1). 

11 n'était point d'étang dans tout le voisinage 
Qu'un cormoran n'eût mis à contribution : 
Viviers et réservoirs lui payaient pension. 
Sa cuisine allait bien; mais, lorsque le long âge 

Eut glacé le j)auvre animal, 

La même cuisine alla mal. 
Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même. 
Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux, 

N'ayant m filets ni réseaux, 

SoufiTrait une disette extrême. 
Que fit-il? le besoin, docteur en stratagème, 
Lui fournit celui-ci. Sur le bord d'un étang 

Cormoran vit une écrevisse. 
Ma commère, dit-il, allez tout à l'instant 

Porter un avis important 

A ce peuple : il faut qu'il périsse ; 

(1] Oiseau aquatique qui se nourrit ordinairement de pois- 

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80 D 



312 FABLES 

Le maître de ce lieu dans huit jours péchera. 

L'écrevisse en hâte s'en va 

Conter le cas. Grande est l'émute (1) ; 

On court, on s'assemble, on députe 

A l'oiseau : Seigneur Cormoran, 
D'où vous vient cet avis? Quel est votre garant? 

Etes-vous sûr de cette affaire? 
N'y savez-vous remède? Et gu'est-il bon de faire? — 
Changer de lieu , dit-il. — Comment le ferons-nous? — 
N'en soyez point en soin (2) : je vous porterai tous, 

L'un après l'autre, en ma retraite. 
Nul que Dieu seul et moi n en conoait les chemins : 

Il n'est demeure plus secrète. 
Un vivier que Nature y creusa de ses mains. 

Inconnu des traîtres humains. 

Sauvera votre république. 

On le crut. Le peuple aquatique 

L'un après l'autre fut porté 

Sous ce rocher peu fréquenté. 

Là cormoran, le bon apôtre. 

Les ayant mis en un endroit 

Transparent, peu creux, fort étroit, 
Vous les pftenait sans peine,un j ouri'un,un j our l'autre. 

// leur apprit à leurs dépens 
Que Con ne doit jamais avoir de confiance 

En ceux qui sont mangeurs de gens. 
Ils y pey^irent peu, puisque Inhumaine engeance 
En aurait aussi bien croqué sa bonne part. 
Qu*importequivous mange, homme ou loup?ioute panse 
Me parait une à cet égard : 
Un jour plus tôt, un Jour plus tard. 
Ce n'est pas grande différence. 

Il) Emute pour émeute, licence poétique ; nous TaToos vu 
précédemment. 
(2) 'N'en soyez pas en peine. 



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LIVRE X 313 



L'Knfomsseur et son Compère. 

Un •pince-maille (1) avait tant amassé 
Qu'il ne savait ou loger sa finance. 
L'avarice, compare et sœur de Tignorance, 

Le rendait fort embarrassé 

Dans le choix d'un dépositaire; 
Car il en voulait un , et voici sa raison : 
L'objet tente ; il faudra que ce monceau s'altère 

Si je le laisse à la maison (2) : 
Moi-même de mon bien je serai le larron. — 
Le larron? Quoi! jouir, c'est se voler soi-même? 
Mon ami , j'ai pitié de ton erreur extrême. 

Apprends de moi cette leçon : 
Le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire; 
Sans cela c'est un mal. Veux-tu lo réserver 
Pour un âçe et des temps qui n'en ont plus que faire? 
La peine d'acquérir, le soin de conserver, 
Otent le prix à l'or, qu'on croit si nécessaire. 

Pour se décharger d'un tel soin. 
Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin. 
Il aima mieux la terre; et prenant son compère, 
Celui-ci l'aide. Ils vont enfouir le trésor. 
Au bout de quelque temps l'homme va voir son or ; 

(1) On appelait maille une petite monnaie de moindre va- 
leur que le denier.* De là l'expression : u N'avoir ni sou ni 
maille. > Un pinee-^maille est un avare. 

(2) Nous retrouvons encore ici les idées de la première sa- 
tire d'Horace : 

Quod H eomminuoê, vilem recUgatur ad tusem, 
Alniid fit, qu^ kabet pulnhri cofutruehu acervHê?.,. 
Ne$ciê qtu) valeat nummus ? quem prœbeat u$um ? 

et la Fontaine lui-même a dit au liv. IV {l^ Avare quiaper" 

du êon trésor) : 

L'usage seulement fait la possession. 



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314 FABLES 

n De retrouva que le gîte. 
Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite 
Lui dire: Apprôtez-yous; car il me reste encor 
Quelques deniers : je veux les joindre à l'autre masse. 
Le compère aussitôt ra remettre en sa place 

L'argent volé , prétendant bien 
Tout reprendre à la fois sans qu'il y manquât rien. 

Mais pour ce coup l'autre fut sage : 
Il retint tout chez lui, résolu de jouir. 

Plus n'entasser, plus n'enfouir, 
Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage, 

Pensa tomber de sa hauteur. 

// n*€8i pas malaisé de tromper un trompeur (1). 



VI 
Le X^up et les Bergers. 

Un loup rempli d'humanité 

(S'il en est de tels dans le monde) 

Fit un jour sur sa cruauté. 
Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité , 

Une réflexion profonde. 
Je suis haï, dit-il, et de qui? de chacun. 

Le loup est Tennemi commun : 
Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa 
Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris : [perte ; 
C'est par là que de loups l'Ançleterre (2) est déserte; 

Ou y mit notre tète a prix. 

(1) Cette coDclanoQ est an moins contestable. 

(2) a Edgard y roi d'Angleterre « qui régnait ^ers le milieu 
du x« siècle, fit faire tons les ans de grandes chasses ponr la 
destraction des loups, et convertit le tribut en argent que 
son prédécesseur Atbelstane avait imposé aux souverains de 
la principauté de Qalles y en un tribut annuel de trois cents 
tètes de loups. Par ces moyens, Edgard détruisit les loups 
dans toute l'Angleterre. » (Walckenaer.) 



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LIVRE X 315 

Il n'est hobereau (1) qui ne fasse 

Contre nous tels bans (2) publier; 

Il n'est marmot osant crier , 
Que du loup aussitôt sa mère ne menace (3). 

Le tout pour un âne rogneux, 
Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux, 

Dont j'aurai passé mon envie. 
Eh bien! ne mangeons plus de chose ayant eu vie; 
Paissons l'herbe, nroutons, mourons de faim plutôt. 

Est-ce une chose si cruelle? 
Vaut-il mieux s'attirer la haine universelle ? 
Disant ces mots, il vit des bergers, pour leur rôt, 

Mangeant un ag:neau cuit en broche. 

Oh! oh! dit-il, je me reproche 
Le sang de cette gent : voilà ses gardiens 

S'en repaissant eux et leurs chiens ; 

Et moi, loup, j'en ferais scrupule! 
Non^ par tous les dieux! non; je serais ridicule i 

Thibault (4) l'agnelet passera , 

Sans qu'à la broche je le mette ; 
Et non-seulement lui, mais la mère qu'il tette^ 

Et le père qui l'engendra! 

Ce loup avait raison. Est-il dit qu'on nous voie 

Faire festin de toute proie. 
Manger les animaux ; et nous les réduirons 
Aux mets de l'âge d'or autant que nous pourrons! 
Ils n'auront ni croc ni marmite ! 
Bergers, bergers, lé loup n'a tort 
Que quand il n'est pas te plus fort : 
Voulez-vous qu'il vive en ermite (5) ? 

(t| Petit gentilhomme campagnard. 

h) Proclamation ordonnant on défendant quelque chose. 

J3) Voy. liv. IV, le Loup, la Mère et l'Enfant. 

Uj « Le petit agneaa qu'on nomme Thibault. » (Qéruaes.) 

(5) u Moralité détestable ; l'exemple du mal n'autorise pas 
le mal. »> (Gérusez.) 

Nous avons déjà eu occasion de remarquer que la Fontaine 
prend un pou trop à cœur l'intérêt de ses chers animaux. 



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316 FABLES 



VII 

L'Araignée et l'Hirondelle. 

Jupiter, qui sus de ton cerveau, 
Par un secret d'accouchement nouveau , 
Tirer Pallas (1) , jadis mon ennemie (2) , 
Entends ma plainte une fois en ta vie! 
Progné (3) me vient enlever les morceaux; 
Caracolant , frisant Tair et les eaux (4) , 
Elle me prend mes mouches à ma porte; 
Miennes je puis les dire : et mon reseau 

(1) On sait que Pallas sortit tout armée du cerveau de 
Jupiter. 

(2) Arachné , habile dans l'art de la tapisserie , avait défié 
et vaincu Pallas dans cet art; et celle-ci l'avait frappée de sa 
navette. Dans son désespoir, Arachné se pendit, et la déesse 
la changea en araignée. 

(3) On a vu ailleurs que Progné avait été changée en hi- 
rondelle. 

(4) Vers imitatif qui rappelle : 

Le moindre vent qai d'aventure 
Fait rider la face de Teaa. 
dans la fable le Chêne et le Aoseau, 



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LIVRE X 317 

Ea serait plein sans ce maudit oiseau : 
Je Tai tissu de matière assez forte. 

Ainsi , d'un discours insolent , 
Se plaignait Taraignée , autrefois tapissière , 

Et qui lors étant fllandière 
Prétendait enlacer tout insecte volant. 
La sœur de Philomèle, attentive à sa proie, 
Malgré le bestion (1) , happait mouches dans l'air 
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie (2), 
Que ses enfants gloutons, d*un bec toujours ouvert, 
D'un ton demi-formé, bégayante couvée. 
Demandaient par des cris encor mal entendus. 

La pauvre aragne (3) n'ayant plus 
Que la tète et les pieds, artisans superflus, 

Se vit elle-même enlevée : 
L'hirondelle, en passant, emporta toile et tout, 

Et l'animal pendant au bout (4). 

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde: 
L'adroit, le vigilant et le fort sont assis 
A la première; et les petits 
Mangent leur reste à la seconde. 



. VIII 

La Perdrix, et les Coqs. 

Parmi de certains coqs incivils, peu galants. 
Toujours en noise, et turbulents, 
Une perdrix était nourrie. 
Son sexe, et l'hospitalité. 
De la part de ces coqs, peuple à l'amour porté, 
Lui faisaient espérer beaucoup d'honoêteté : 
Us feraient les honneurs de la ménagerie. 
Ce peuple cependant, fort souvent en furie, 

fl] La petite bète. 

hS « Alliance de mots qui touche au Bublime.» (Ch. Nodier.) 

(3) Ce mot vient d'Arachné, et est le même qu'araignée 

(4) Vers pittoresque. 



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318 FABLES 

Pour la dame étrangère ayant peu de respect, 
Lui donnait fort souvent d'hombles coups de bec. 

D'abord elle en fut affligée ; 
Mais sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée 
S'entre-battre elle-même et se percer les flancs. 
Elle se consola. Ce sont leurs mœurs, dit-elle; 
Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens: 

Jupiter sur un seul modèle 

N'a pas formé tous les esprits : 
Il est des naturels de coqs et de perdrix. 
S'il dépendait de moi, je passerais ma vie 

En plus honnête compagnie. 
Le maître de ces lieux en ordonne autrement; 

Il nous prend avec des tonnelles (1) , 
Nous loçe avec des coas, et nous coupe les ailes : 
C'est de l'homme qu'il laut se plaindre seulement (2). 



.IX 
Le Chien à qui on a coupé les oreilles- 

Qu'ai-je fait pour me voir ainsi 
Mutilé par mon propre maître? 

fl) Sorte de filets, ainsi nommés à cause de lear forme. 

(2) Décidément la Fontaine , à force d'être indulgent pour 

les animaux, pousse trop loin la sévérité à l'égard de l'homme. 

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LIVRE X 319 

Le bel état où me voici ! 
Devant les autres chiens oserai -je paraître? 
roi des animaux, ou plutôt leur tyran. 

Qui vous ferait chose pareille (l)? 
Ainsi criait Mouflar (2), jeune dogue; et les gens. 
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants. 
Venaient de Itd couper sans pitié les oreiûes, 
Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps 
Qa'U y gagnait beaucoup; car, étant de nature 
A piller ses pareils (3) , mainte mésaventure 

L'aurait fait retourner chez lui 
Avec cette partie en cent lieux altérée; 
Chien hargneux a toujours Toreille déchirée (4). 

Le moins qu*onpeut laisser de prise aux dents cf autrui 
C*est le mieux. Quand on n'a qu'un endroit à défendre. 

On le munit, de peur d'esclandre. 
Témoin maître Mouflar armé d'un gorgerin (5j; 
Du reste ayant d'oreille autant que sur ma main. 

Un loup n'eût su par oie le prendre. 



X 

Le Berger et le HoIm 

Un roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs, 
Bien broutant, en bon corps (6) , rapportant tous les ans. 
Grâce aux soins du berger, de tres-notables sommes. 
Le berger plut au roi par ses soins diligents. 
Tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens (7) : 

(1) Débat -vif et dramatique , comme on en rencontre pla- 
sieniB dans la Fontaine. 
(2} Nom emprunté à Rabelais, et formé du mot mufle. 

!3J Se jeter sur eux. 
4) Vers proverbial. 
5| Collier garni de pointes de fer. 
6] En bon état. 
7) Imitation d'Homère , qui appelle les rois pasteu 
^hommes. 



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320 FABLES 

Laisse là tes montons, viens conduire des hommes: 

Je te fais juge souverain. 
Voilà notre berger la balance à la main (1). 
Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite , 
Son trouoeau, ses matins, le loup , et puis c'est tout, 
Il avait au bon seus; le reste vient ensuite. 

Bref, il en vint fort bien à bout. 
L'ermite son voisin accourut pour lui dire : 
Veillé-je? et n'est-ce point un songe que je vois? 
Vous, favori! vous, grand! Défiez- vous des rois; 
Leur laveur est glissante (2) : on s'y trompe ; et le pire 
C'est qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs 
Ne produisent jamais que d'illustres malheurs (3). 
Vous ne connaissez pas l'attrait qui vous engage; 
Je vous parle en ami : craignez tout. L'autre rit, 

Et notre ermite poursuivit : 
Voyez combien déjà la cour, vous rend peu sage. 
Je crois voir cet aveugle à, qui, dans un voyage, 

Un serpent engourdi de froid 
Vint s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet; 
Le sien s'était perdu, tombant de sa ceinture. 
Il rendait grâce au Ciel de l'heureuse aventure. 
Quand un passant cria : Que tenez-vous, ô dieux! 
Jetez cet animal traître et pernicieux. 
Ce serpent! —C'est un fou et. —C'est un serpent, vous dis-je. 
A me tant tourmenter quel intérêt m'oolige? 
Prétendez-vous garder ce trésor? — Pourquoi non? 
Mon fouet était usé; j'en retrouve un fort bon : 

Vous n'en parlez que par envie. 

L'aveugle enfin ne le crut pas. 

Il en perdit bientôt la vie : 
L'animal dégourdi piqua son homme au bras. 

Quant à vous , j'ose vous pfédire 
Qu'il vous arrivera quelque chose de pire. — 
Eh! que me saurait-il arriver que la mort? — 
Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite. 

(1) Allusion à l'usage de la mythologie de représenter Tbé- 
mis, déesse de la justice, une balance à la main. 

(2) Dans le discoucs des Scythes à Alexandre, d'après 
Quinte-Curce, on trouve: Lubrica est fortuna. 

(a) Illustres malheurs, encore une alliance de mots d'aoe 
^ande hardiesse. 



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LIVRE X 321 

Il en vint en effet : l'ermite n'eut pas tort. 
Mainte peste de cour fit tant , par maint ressort , 
Que la caadeur du ju^e ainsi que son mérite 
Furent suspects au prmce. On cabale , on suscite 
Accusateurs , et gens grevés par ses arrêts. 
De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais. 
Le prince voulut voir ces richesses immenses. 
Il ne trouva partout que médiocrité , 
Louanges du désert et de la pauvreté. 

C'étaient là ses magnificences. 
Son fait , dit-on , consiste eu des pierres de prix : 
Un grand coffre en est pleiu , fermé de dix serrures. 
Lui-même ouvrit ce coffre , et rendit bien surpris 

Tous les machineurs (1) d'impostures. 
Le coffre étant ouvert , on y vit des lambeaux , 

L'habit d'un gardeur de troupeaux , 
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette, 

Et, je pense, aussi sa musette. 
Doux trésors , ce dit-il , chers gages , qui jamais 
N'attirâtes sur vous l'envie et Te mensonge , 
Je vous reprends : sortons de ces riches palais 

Comme l'on sortirait d'un songe (2) ! 
Sire , pardonnez-^moi cette exclamation : 
J'avais prévu ma chute en montant sur le faite j3). 
Je m'y suis trop complu : mais qui n*a dans la léte 

Un petit grain d'ambition? 



XI 

Les deux Perroquets, le Roi et son Fils. 

Deux perroquets . l'un père et l'autre fils , 
Du rôt d'un roi raisaient leur ordinaire; 

(1) On dit maintenant machinateur. 

(2) Ce morceau, comme on l'a remarqué, est un de oenx 
où il semble que le cœur de la Fontaine prenne plaisir à 
s'épancher. 

(3) Ce vers rappelle celui de Corneille : 

Et, monté eut le faite, il aspire à descendre. 

21 

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322 FABLES 

Deux demi-dieux , l'un fils et l'autre père , 
De ces oiseaux faisaient leurs favoris. 
L'âge liait une amitié sincère 
Entre ces gens : les deux pères s'aimaient ; 
Les deux enfants , malgré leur cœur frivole , 
L'un avec l'autre aussi s'accoutumaient , 
Nourris ensemble , et compagnons d'école. 
C'était beaucoup d'honneur au jeune perroquet, 
Car l'enfant était prince , et son père monarque. 
Par le tempérament que lui donna la Parque (1) , 
Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet, 
Et le plus éveillé de toute la province , 
Faisait aussi sa part des délices du prince. 
Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants , 
Comme il arrive aux jeunes gens, 
Le jeu devint une querelle. 
Le passereau, peu circonspect, 
S'attira de tels coups de bec. 
Que , demi-mort et traînant l'aile , 
On crut qu'il n'en pourrait ^érir. 
Le prince , indigné , fil mourir 
Son perroquet. Le bruit en vint au père. 
L'infortuné vieillard crie et se désespère , 
Le tout en valu, ses cris sont superflus; 
L'oiseau parleur est déjà dans la barque (2) : 
Pour dire mieux , l'oiseau ne parlant plus 
Fait qu'en fureur sur le fils du monarque 
Son père s'en va fondre et lui crève les yeux. 
Il se sauve aussitôt , et choisit pour asile 
Le haut d'un pin : là , dans le sein de§ dieux , 
Il goûte sa vengeance (3) en lieu sûr et tranquille. 
Le roi lui-même y court , et dit pour l'attirer : 
Ami, reviens chez moi : que nous sert de pleurer? 
Haine, vengeance et deuil, laissons tout à la porte. 
Je suis contraint de déclarer, 
Encor que ma douleur soit forte , 



(l) La Parque règle noire destinée, 



^ ^ La barque de Garon, nocher des enfers. Dans la Fon- 
taine, il y a une autre vie pour les animaux. 

(3) «^ Goûter sa vengeance est une expression superbe; 
mais c'est une invention bien malheureuse que ce roi qui 
vient haranguer un perroquet. »> (Ch. Nodier.) 



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LIVRE X 323 

Que le tort vient de nous; mon fils fut Tagresseur; 
Mon fils , non ; c'est le Sort qui du coup est l'auteur. 
La Parque avait écrit de tout temps en son livre 
Que l'un de nos enfants devait cesser de vivre ; 

L'autre de voir, par ce malheur. 
Consolons-nous tous deux , et reviens dans ta cage. 

Le perroquet dit : Sire roi , 

Grois-tu qu'après un tel outrage 

Je me doive lier à toi? 
Tu m'allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi, 
Me leurrer de l'appât d'un profane langage? 
Mais que la Providence , ou bien que le Destin (1) 

Rèele les affaires du monde , 
Il est écrit là-haut qu'au faite de ce pin , 

Ou dans quelque forôt profonde , 
J'achèverai mes jours loin du fatal objet 

Qui doit t'étre un juste sujet 
De haine et de fureur. Je sais que la vengeance 
Est un morceau de roi; car vous vivez en dieux. 

Tu veux oublier cette offense ; 
Je le crois; cependant il me faut, pour le mieux. 

Eviter ta main et tes yeux. 
Sire roi , mon ami , va-t'en , tu perds ta peine , 

Ne me parle point de retour : 

Uabsence est aussi bien un remède à la haine 
Qu'un appareil contre l'amour. 



et la 



1) Ce perroquet raisonne trop sayamment sur le Destin 
Providence. 



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324 FABLES 



XII 
La Lionne et l'Ourse. 

Mère lionne avait perdu son faon : 

Un chasseur l'avait pris. La pauvre infortunée 
Poussait un tel rugissement, 

Que toute la forêt était importunée. 
La nuit ni son obscurité , 
Son silence et ses autres charmes, 

De la reine des bois n'arrêtaient les vacarmes : 

Nul animal n'était du sommeil visité. 

L'ourse enfin lai dit : Ma commère (1) , 
Un mot sans plus; tous le% enfants 
Qui sont passés entre vos dents 
N'avaient-ils ni père ni mère? — 
Ils en avaient. — S'il est ainsi , 

Et qu'aucun de leur mort n'ait nos tètes rompues (2) ; 

(1) « Ma commère, rapprochée de la reine des bois, deux 
vers plus haut, fait un contraste plus plaisant que juste. » 
(Gnillon.) 

(2) Les Latins disaient : Habeo urbem captam, i'ai (je pos- 
sède) la ville prise, pour cepi urbem, j'ai pris la ville. Le 

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LIVRE X 325 

Si tant de mères se sont tues , 
Que ne vous taisez-vous aussi? — 
Moi, me taire! moi, malheureuse! 
Ah! j'ai perdu mon fils! il me faudra traîner 

Une vieillesse douloureuse ! — 
Dites-moi, qui vous force à vous y condamner? — 
Hélas ! c'est le Destin , qui me hait. — Ces paroles 
Ont été de tout temps dans la bouche de tous. 

Misérables humains, ceci s'adresse à vous. 
Je n'entends résonner que des plaintes fiHvoles (1). 
Quiconque en pareil cas se croit haï des deux, 
Qu'il considère Hécube (2), il rendra grâce aux dieux. 



XIU 

Les deiix Aventuriers et le Talisman. 

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire (3). 

Je n'en veux pour témoins qu'Hercule et ses travaux. 

Ce dieu n'a guère de rivaux ; 
J'en vois peu dans la Fable, encor moins dans l'histoire. 

▼erbe avoir, f^n perdant son sens possessif, pour prendre sim> 
plement le sens auxiliaire , a continué de se construire de 
même avec le substantif pour complément et le participe s'ac- 
cordant avec le substantif; on en trouve plusieurs exemples 
dans Corneille. Mais aujourd'hui^ même avec l'inversion, le 
participe demeure invariable, et régit le substantif au lieu de 
s'y rapporter. 

(i) Pourquoi que des plaintes frivoles ? n'y a-t-il donc pas 
des malheurs réels et des douleurs permises ? 

(2) Femme de Priam , roi de Troie ; après avoir vu périr 
son époux et ses enfants, elle alla elle-même mourir en cap- 
tivité ; mais c'est là une consolation qui ne console pas. 

(8) Ardua per prœceps gloria vadit iter, 

a dit Ovide; et Corneille : 

Le ciel par les travaux vent qu'on monte à la gloire. 



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326 FABLES 

En voici pourtant nn , qne de vieux talismans 
Firent chercher fortune au pays des romans. 

Il voyageait de compagnie. 
Son camarade et lui trouvèrent un poteau 

Ayant au haut cet écriteau : 
« Seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie 
« De voir ce que n'a vu nul chevalier errant, 

« Tu n'as qu'à passer ce torrent; 
« Puis, prenant dans tes hras un éléphant de pierre 

« Que tu verras couché par terre , 
« Le porter d'une haleine au somment de ce mont 
« Qui menace les cieux de son superbe front. » 
L'un des deux chevaliers saigna du nez (1). Si l'onde 

Est rapide autant que profonde , 
Dit-il..., et supposé qu'on la puisse passer, 
Pourquoi de 1 éléphant s'aller embarrasser? 

Quelle ndicule entreprise! 
Le sage l'aïu'a fait par tel art et de guise (2) 
Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas : 
Mais jusqu'au haut du mont, d'une haleine, il n'est pas 
Au pouvoir d'un mortel ; à moins c[ue la figure 
Ne soit d'un éléphant nain , pygmée , avorton , 

Propre à mettre au iout d'un bâton : 
Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure? 
On nous veut attraper dedans cette écriture : 
Ce sera quelque énigme à tromper un enfani; 
C'est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant. 
Le raisonneur parti, l'aventureux se lance 

Les yeux clos à travers cette eau. 

Ni profondeur ni violence 
Ne purent l'arrêter; et, selon l'écriteau. 
Il vit son éléphant couché sur l'autre rive. 
Il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive. 
Rencontre une esplanade et puis une cité. 
Un cri par l'éléphant est aussitôt jeté : 

Le peuple aussitôt sort en armes. 
Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes, 
Aurait fui : celui-ci , loin de tourner le dos , 

(1) Au âguré : saigner du nez signifie avoir peur, reculer 
^rnant une difficulté. 
't) De manière. 

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LIVRE X 327 

Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros. 

11 fut tout étonné d'ouïr cette cohorte 

Le proclamer monarque au lieu de son roi mort. 

II ne se fit prier que de la bonne sorte (1) , 

Encor que le fardeau fût , dit-il , un peu fort. 

Sixte (2) en disait autant quand on le fit saint-père : 
( Serait-ce bien une misère 
Que d'être pape ou d'être roi (3)?) 

On reconnut bientôt son peu de bonnç foi. 

Fortune aveugle suit aveugle hardiesse. 
Le sage quelquefois fait bien (f exécuter 
Avant que de donner le temps à la sagesse 
D'envisager le fait , et sans la consulter. 



XIY 
Les Lapins. 

DISCOURS A M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD (4) 

Je me suis souvent dit , voyant de quelle sorte 
L'homme agit, et qu'il se comporte 

fl] De manière à ne pas refuser entièrement. 
j2) Sixte-Quint, élu pape en 1585. 

(3) « Nul en ce monde , dit V Imitation , fût-il roi ou pape, 
n'est exempt de souffrances. » 

(4) Ami et protecteur de la Fontaine, né en 1613, mort 
en 1680. 



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328 FABLES 

En mille occasions comme les animaux : 

Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts 

Que ses sigets ; et la Nature 

A mis dans chaque créature 
Quelque grain d*une masse où puisent les esprits : 
Pentends les esprits corps » et pétris de matière. 

Je vais prouver ce que je dis (1). 

A rheure de Taffût, soit lorsque la lumière 
Précipite ses traits dans Thumide séjour. 
Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, 
Et (me, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour (2), 
Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe , 
Et y nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe, 

Je foudroie à discrétion 

Un lapin qui n'y pensait guère. 
Je vois fuir aussitôt toute la nation 

Des lapins, qui, sur la bruyère, 

L'œil éveillé, l'oreille au guet, 
S'égayaient, et de thym parfumaient leur banquet. 

Le bruit du coup fait que la bande 

S'en va chercher sa sûreté 

Dans la souterraine cité : 
Mais le dançer s'oublie , et cette peur si grande 
S'évanouit bientôt ; je revois les lapins , 
Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains. 

Ne reconnait-on pas en cela les humains? 
Dispersés par quelque br âge , 
A peine ils touchent le port, 
Qu ils vont hasarder encor 
Même vent, même naufraae (3) ; 
Vrais lapins, on les revoit 
Sous les mains de la fortune. 

Joignons à ces exemples une chose commune. 
Quand les chiens étran gers passent par quelque endroit 

(t) Ce début nous reporte à la théorie développée dans la 
première fable du liv. X. 

(2) Tableau charmant de grâce et de fraîcheur. 
(8) àlox reficit ratet 

Quoêêûê, indoeiUt pauperiem pati. ( Hor., Od. 1,1.) 



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LIVRE X 329 

Qui n'est pas de leur détroit (1) , 
Je laisse à penser quelle fête ! 
Les chiens du lieu, n'ayant en tête 
Qu'un intérêt de gueule , à cris , à coups de dents 
Vous accompagnent ces passants 
Jusqu'aux confins du territoire. 

Un intérêt de biens , de grandeur et de gloire, 
Aux gouverneurs d Etats, à certains courtisans, 
A gens de tous métiers, en fait tout autant faire. 

On nous voit tous, pour l'ordinaire. 
Piller le sw^enant , nous jeter sur sa peau. 
La coquette et l'auteur sont de ce caractère : 

Malheur à l'écrivain nouveau! 
Le^moins de aens qu'on peut à l'entour du gâteau; 

C* est le droit du jeu, c'est l'affaire. 

Cent exemples pourraient appuyer mon discours. 

Mais les ouvrages les plus courts 
Sonttoujours les meilleurs. En cela j'ai pour guides (2) 
Tous les maîtres de l'art, et liens qu'il faut laisser 
Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser : 

Ainsi ce discours doit cesser. 
Vous qui m'avez donné ce qu'il a de solide, 
Et dont la modestie égale la grandeur. 
Qui ne pûtes jamais écouler sans pudeur 

La louange la plus permise , 

La plus juste et la mieux acquise; 
Vous enfin dont à çeine ai-je encore obtenu 
Que votre nom reçût ici quelques hommages; 
Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages, 
Comme un nom qui, des ans et des peuples connu , 
Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde 

Qu'aucun climat de l'univers , 
Permettez-moi du moins d'apprendre à tout le monde 
Que vous m'avez donné le sujet de ces vers. 



.1^1 



Pour district , domaine. . 
{^j Guides étant au pluriel ne peut rimer avec solide; 
c'est une inadvertance. 



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330 FABLES 



XV 

Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre 
et le Fils de roi. 

Quatre chercheurs de nouveaux mondes, 
Presque nus, échappés à la fureur des ondes, 
Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi, 

Réduits au sort de Belisaire (1) , 

Demandaient aux passants de quoi ^ 

Pouvoir soulager leur misère. 
De raconter quel sort les avait assemblés, 
Quoique sous divers points (2) tous quatre ils fussent 

C'est un récit de longue haleine. [nés. 
Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine : 
Là le conseil se tint entre les pauvres gens. 
Le prince s'étendit sur le malheur des grands. 
Le pâtre fat d'avis qu'éloignant la pensée 

De leur aventure passée, 
Chacun fît de son mieux , et s'appliquât au soin 

De pourvoir au commun besoin. 
La plainte, ajouta-Ml, guérit-elle son homme? 
Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome. 
Un pâtre ainsi parler? Ainsi parler? croit-on 
Que le Ciel n'ait donné qu'aux tètes couronnées 

De l'esprit et de la raison , 
Et que de tout oer^er comme de tout mouton 

Les connaissances soient bornées? 
L'avis de celui-ci fut d'abord trouvé bon 
Par les trois échoués au bord de l'Amérique. 
L'un (c'était le marchand) savait l'arithmétique : 
A tant par mois, dit-il, j'en donnerai leçon. — 

(1) Général de l'empereur Justinien. Selon certaing récits, 
étant tombé en disgrâce, il se vit réduit à mendier; mais 
-■ette assertion est erronée. 

fl) Dans divers pays. 



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LIVRE X 331 

J'enseignerai la politique , 
Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit : 
Mol, je sais le blason (1) , j'en veux tenir école. 
Gomme si devers Tlnde on eût dedans l'esprit 
La sotte vanité de ce jargon frivole î 
Le pâtre dit : Amis, vous parlez bien; mais quoi! 
Le mois a trente jours ! jusqu'à cette écEéance 

Jeûnerons-nous, par votre foi? 

Vous me donnez une espérance 
Belle , mais éloignée ; et cenendant j'ai faim : 
Qui pourvoira de nous au dîner de demain? 

Ou plutôt sur quelle assurance 
Fondez-vous, dites-moi, le souper d'aujourd'hui? 

Avaut tout autre , c'est celui 

Dont il s'agit. Votre science 
Est courte là-dessus : ma main y suppléera. 

A ces mots , le pâtre s'en va 
Dans un bois : il y fit des fagots , dont la vente , 
Pendant cette journée et pendant la suivante , 
Empêcha qu'un long jeûne à la fin ne fit tant. 
Qu'ils allassent là-bas (2) exercer leur talent. 

Je conclus de cette aventure 
Qu*il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours, 

Et, grâce aux dons de la nature, 
La main est le plus sûr et le plus prompt secours. 

(1) Science des armoiries. 

(2) Chez les morts. 



FIN DU LIVRE DIXIÈMB 



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LIVRE ONZIEME 



Le Lion. 



Sultan léopard autrefois 

Eut , ce dit-on , par mainte aubaine (1) , 
Force bœufs dans ses prés , force cerfs dans ses bois , 

Force moutons parmi la plaine. 
Il naquit un lion dans la forêt prochaine. 
Après les compliments et d'une et d'autre part , 

Comme entre grands il se pratique, 
Le sultan fit venir son vizir (2) le renard, 

Vieux routier et bon politique. 

(1) Droit de succession qu'javait le souverain aox biens 
d'un étranger mort dans ses États. 

(2) Ministre. 



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FABLES — LIVRE XI 333 

Tu crains, ce lui dit-il (1), liouceau (2), mon voisin : 

Son père est mort : que peut-il faire? 

Plains plutôt le pauvre orphelin. 

11 a chez lui plus d'une affaire. 

Et devra beaucoup au Destin 
S'il garde ce qu'il a , sans tenter de conquête. 

Le renard dit , branlant la tète : 
Tels orphelins. Seigneur, ne me font point pitié; 
U faut de celui-ci conserver l'amitié , 

Ou s'efforcer de le détruire 

Avant que la griffe et la dent 
Lui soit crue , et qu'il soit en état de nous nuire. 

N'y perdez pas un seul moment. 
J'ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre; 

Ce sera le meilleur lion 

Pour ses amis qui soit sur terre; 

Tâchez donc d'en être; sinon 
Tâchez de l'affaiblir. La harangue fut vaine. 
Le sultan dormait lors (3) ; et dedans son domaine 
Chacun dormait aussi, bètes, gens; tant qu'enfin 
Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin (4] 
Sonne aussitôt sur lui; l'alarme se promené 

De toutes parts ; et le vizir, 
Consulté là-dessus , dit avec un soupir : 
Pourquoi l'irritez-vous? la chose est sans remède. 
En vain nous appelons mille gens à notre aide : 
Plus ils sont, plus il coûte (5) ; et je ne les tiens bons 

Qu'à manger leur part des moutons. 
Apaisez le lion : seul il passe eu puissance 
Ce monde d'alliés vivant sur notre bien. 
Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien , 
Son courage, sa force, avec sa vigilance. 
Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton; 
S'il n'en est pas content, jetez-en davantage : 



t 



Ce lui dit-il, pour lui dit-il. Ce est explétif. 
{î) Lionceau devient ici une sorte de nom propre. 

(3) Lor» pour alors. 

(4) « Coupe hardiment imitative! c'est le tocsin lui-même 
qui retentit au-dessus du vers. Au suivant remarquez l'alarme 
qid se promène, comme le glaive qui marche, d'Athaliel » 
(Ch. Nodier.) 

(5) Pour : plus il en coûte. 



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334 FABLES 

Joignez-y quelque bœuf; choisissez pour ce don 
Tout le plus gras du pâturaee. 

Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas. 
Il en prit mal; et force Etats 
Voisins du sultan en pâtirent : 
Nul n'y gagna, tous y perdirent. 
Quoi que fit ce monde ennemi , 
Celui qu'ils craignaient fut le maître. 

Proposez-vous d'avoir i le lion pour ami. 

Si vous voulez le laisser craitre (1). 



II 
Le Fermier, le Chien et le Renard. 



Le loup et le renard sont d'étranges voisins : 
Je ne bâtirai point autour de leur demeure. 

Ce dernier guettait à toute heure 
Les poules d'un fermier; et, quoique des plus fins, 

(1) Craitre pour croître, pour la rime et par liooDoe poé- 
tiqoe. 



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LIVRE XI 335 

Il n'avait pu donner d'atteinte à la volaille. 
D'une part l'appétit, de l'autre le danger, 
N'étaient pas au compère un embarras léger. 

Hé quoi! dit-il, cette canaille 

Se moque impimément de moi ! 

Je vais, je viens, je me travaille (1) , 
J'imagine cent tours : le rustre, en paix chez soi. 
Vous fait argent de tout , convertit en monnoie 
Ses chapons, sa poùlaille; il en a même au croc; 
Et moi, maître passé, quand j 'attrape un vieux coq, 

Je suis au comble de la joie (2) ! 
Pourquoi sire Jupin m'a-t-il donc appelé 
Au métier de renard? Je jure les puissances 
De l'Olympe et du Styx , il en sera parlé. 

Roulant en son cœur ces vengeances (3) , 
Il choisit une nuit libérale en pavots (4) : 
Chacun était plongé dans un profond repos; 
Le maître du logis, les valets, le chien même. 
Poules, poulets, chapons, tout dormait (5). Le fermier. 

Laissant ouvert son poulailler. 

Commit une sottise extrême. 
Le voleur tourne tant , qu'il entre au lieu guetté , 
Le dépeuple , remplit de meurtres la cité. 

Les marques de sa cruauté 
Parurent avec l'aube : on vit un étalage 

De corps sanglants et de carnage. 

Peu s'en fallut que le soleil 
Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide (6). 

Tel, et d'un spectacle pareil. 



(1) Ce style coupé marqae bien le mouvement que se donne 
le renard, 

(2) Joie et monnoie ne riment plus même pour les yeux , 
car on écrit monnaie, 

(3) St^le digne de l'épopée ; ce vers, du reste, semble imité 
de Virgile : 

Talia flammato iecum dea corde volutana. 

C^n., lib. I,v. 80.) 

(4) Le pavot est l'attribut du sommeil , parce que c'est de 
eette plante que se tire l'opium. 

(5) Coupe heureuse. 

(6) Suivant la Fable, le soleil recula d'horreur pour ne 
pas voir l'horrible festin d'Atrée. 



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336 FABLES 

Apollon, irrité contre le fier Àtride (1), 
Joncha son camp de morts : on vit presque détruit 
L'ost (2) des Grecs; et ce fut Touviage d'une nuit. 
Tel encor autour de sa tente 
Ajax, à Tâme impatiente, 
De moutons et de boucs fit un vaste débris , 
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse (3) 
Kt les auteurs de Tinjustice 
Par qui l'autre emporta le prix. 
Le renard, autre Ajax, aux volailles funeste, 
Emporte ce qu'il peut, laisse étendu le reste. 
Le maître ne trouva de recours qu'à crier 
Contre ses gens, son chien; c'est l'ordinaire usage. 
Ah! maudit animal, qui n'es bon qu'à noyer, 
Que n'avertissais-tu dés l'abord du carnage? — 
Que ne l'évitiez-vous? C'eût été çlus tôt fait: 
Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait. 
Dormez sans avoir soin que la porte soit close. 
Voulez-vous que moi, chien, qui n*ai rien à la cnose. 
Sans aucun intérêt je perde le repos? 
Ce chien parlait très à propos : 
Son raisonnement pouvait être 
Fort bon dans la bouche d'un maître ; 
Mais n'étant que d'un simiDle chien. 
On trouva qu'il ne valait rien : 
On vous sangla le pauvre drille. 

Toi donc, qui ^ue tu sois, ô père de famille 
(Et je ne fai jamais envié cet honneur), 
l'attendre aux yeux d' autrui quand tu dors, c'est 
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte, [erreur. 
Que si quelque affaire t'importe. 
Ne la fais point par procureur. 



(l) Agamemnon, fils d'Atréej il avait outragé le grand 
prêtre d'Apollon ; le dieu , irrite , envoya dans l'armée des 
Grecs une peste cruelle. 



f2j Ost, 'yienx mot pour armée. 



(3) Ulysse lui avait disputé les armes d'Achille, et les avait 
obtenues. Ajax alors, dans un accès de frénésie , se jeta sur 
un troupeau qu'il massacra. 



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LIVRE XI 337 



m 

Le Songe d'un habitant du Mogol. 

Jadis certain Mogol (1) vit en songe un vizir 
Aux cJiamps Elyséens possesseur d'un plaisir 
Aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en durée : 
Le même songeur vit en une autre contrée 

Un ermite entouré de feux. 
Qui touchait de pitié même les malheureux (2). 
Le cas parut étrange et contre l'ordinaire; 
Minos (8) en ces deux morts semblait s'être mépris. 
Le dormeur s'éveilla , tant il en fut surpris. 
Dans ce songe, pourtant, soupçonnant du mystère, 

Il se fit expliquer raffaire. 
L'interprète lui dit: Ne vous étonnez point; 
Votre songe a du sens ; et, si j'ai sur ce point 

Acquis tant soit peu d'habitude , 
C'est un avis des dieux. Pendant l'humain séjour (4), 
Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ; 
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. 
Si j'osais ajouter aux mots de l'interprète , 
J'inspirerais ici l'amour de la retraite; 
Elle offre à ses amants des biens sans embarras. 
Biens purs , présents ia Ciel , qui naissent sous les pas. 
Solitude, où je trouve une douceur secrète, 
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais^ 
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ! 

(1) C'est-à-dire un habitant du Mogol. 

(2) Pourquoi même? Il semble, au contraire, que plus on 
a connu le malheur par soi - même , plus on est sensible au 
malheur des autres : 

Haud ignara mali, miêerU ixiccurrere dUro. 

(Virg.^n.,lib. I.) 

(3) Minos et les champs Elyséens sont inconnus au Mo^ol, 
aussi bien que l'ermite; c'est une distraction de la Fontame. 

(4) Pendant son séjour parmi les hommes. 

22 



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338 FABLES 

Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles (I) ! 
Quand pourront les neuf Soeurs , loin des cours et des 
M'occuper tout entier et m'appreudre des cieux [villes 
Les divers mouvements inconnus à nos yeux^ 
Les noms et les vertus de ces clartés errantes 
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ! 
Que si je ne suis né pour d'aussi grands projets , 
Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets ! 
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! 
La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie. 
Je ne dormirai point sous de riches lambris : 
Mais voit-on que le sonmie en perde de son prix? 
En est- il moins profond et moins plein de délices? 
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices; 
Quand le moment viendra d'aller trouver les morts, 
J'aurai vécu sans soins et mourrai sans remords. 



(1) Imitation de Virffile : 

Me oero jtrimwn dulceê ante omnia Mtuœ 
Aceipiant, cceligue vias et ridera montirent, 

Oubicampil 

O qui me çelidU in valliotu HœmU 

8i$tat, et ingenti ramorum protegat utnbral 

(Géorg., 11.) 
André Cbénier a dit après la Fontaine : 

Oà t qui m'arrêtera soas tos ombrages frais ! 



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LIVRE XI 339 



IV 

146 X4ion, le Singe et les deux Anes. 

Le lion, pour bien çouverner, 
Voulant apprendre la morale. 
Se fit un beau jour amener 

Le singe^ maître es arts chez la gent animale. 

La première leçon que donna le régent 

Fat celle-ci: Grand roi, pour régner sagement 
Il faut que tout prince pi'éfère 

Le zèle de TEtat à certain mouvement 
Qu'on appelle communément 
Amour-propre ; car c'est le père , 
C'est l'auteur de tous les défauts 
Que l'on remarque aux animaux. 

Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte. 
Ce n'est pas chose si petite 
Qu'on en vienne à bout en un jour : 

C'est beaucoup de pouvoir modérer cet amour. 
Par là votre personne auguste 
N'admettra jamais rien en soi 
De ridicule ni d'injuste. — 
Donne-moi, repartit le roi, 

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340 FABL£3 

Des exemples de: l'on et l'autre. — 

Toute espèce, dit le docteur. 

Et je commence par la nôtre. 
Toute profession s*estime dans son coeor. 

Traite les autres d'i^wantes , 

Les qualifie d'impertinentes ; 
Et semblables discours fl) , qui ne nous coûtent rien. 
L'amour-propre, au rebours (2), fait qu'au degré suprême 
On porte ses pareils ; car c'est un bon moyen 

De s'éleyer aussi soi-même. 
De tout ce que dessus (3) j'argumente très-bien 
Qu*ici-bas maint talent n'est que pure grimace, 
Cabale, et certain art de se faire valoir. 
Mieux su des ignorants que des gens de savoir. 

L'autre jour, suivant à la trace 
Deux ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir, 
Se louaient tour à tour, comme c'est la manière, 
J'ouïs que l'un des deux disait à son confrère : 
Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot 
L'homme, cet animal si parfait? Il profane 

Notre auguste nom , traitant d'âne 
Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot; 

11 abuse encore d'un mot : 
n traite notre rire et nos discours de braire. 
Les humains sont plaisants de prétendre exceller 
Par-dessus nous! Non, non, c'est â vous de parler, 

A leurs orateurs de se taire : 
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens. 

Vous m'entendez, je vous entends; 

Il suffit. Et, quant aux merveilles 
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles, 
Philomèle est au prix novice dans cet art : 
Vous surpassez Lambert (4). L'autre baudet repart : 
Seigneur, j'admire en vous des qualités paremes. 

Jlj C'est-à-dire, et tient de semblables discours, etc. 
2) « Non pas au rebours , puisque ce défaut n'est au'un 
finement du premier. »> (Ch. Nodier.) 
)2 JR?;.!®"**'®.*'*'' précède; terme de pratique. 
W Célèbre maître de musique de la chapelle de Louis XIV 
etWu-frère de LuUi, cité aussi par BoilJau. * 



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LIVRE XI 341 

Ces ânes, non contents de s'être ainsi grattés (1), 

S'en allèrent dans les cités 
L'un l'autre se prôner : chacun d'eux croyait faire. 
En prisant ses pareils , une fort bonne affaire , 
Prétendant que l'honneur en reviendrait sur lui. 

J'en connais beaucoup aujourd'hui , 
Non parmi les baudets, mais parmi le^ puissances , 
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés, 
Qui changeraient entre eux les simples Excellences, 

S'ils osaient, en des Majestés. 

J'en dis peut-être plus qu'il ne faut, et suppose 

Que Votre Majesté gardera le secret. 

Elle avait souhaité d'apprendre quelque trait 

Qui lui fit voir, entre autre chose. 
L'amour-propre donnant du ridicule aux gens. 
L'iiyuste aura sou tour: il y faut plus de temps. 
Ainsi parla ce singe. On ne m'a pas su dire 
S'il traita l'autre point, car il est délicat; 
Et notre maître es arts , qui n'était pas un fat , 
Regardait ce lion conmie un terrible sire. 



Le Loup et le Renard. 

Mais d'où vient qu'au renard Esope accorde un point. 
C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie? 
J'en cherche la raison , et ne la trouve point. 
Quand le loup a besoin de défendre sa vie. 
Ou d'attaquer celle d'autrui, 
N'en sait-u pas autant que lui ? 
Je crois qu'il en sait plus, et j'oserais peut-être 
Avec quelque raison contredire mon maître (î). 

(1) C'est un souvenir du proverbe latin : Asinus asiman 
fricai. 

(2) « Cet étrange scrupule vient bien tard à la Fontaine, 
qui a toujours accordé , d'après Esope et avec tons les poètes 
du moyen âge, la finesse et la ruse au renard. » (Oérusez.) 



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342 FABLES 

Voici pourtant un cas où tout l'honneur échut 

A rhôie des terriers. Un soir il apnerçut 

La lune au fond d'un puits : rorbiculaire image 

Lui parut un ample fromage. 

Deux seaux alternativement 

Puisaient le liquide élément : 
Notre renard, pressé par une faim canine, 
S'accommode en celui qu'au haut de la machine 

L'autre seau tenait suspendu. 

Voilà l'animal descendu, 

Tiré d'erreur, mais fort en peine. 

Et voyant sa perte prochaine : 
Car conmient remonter, si quelque autre affamé , 

De la même image charmé. 

Et succédant à sa misère . 
Par le même chemin ne le tirait (l'affaire? 
Deux jours s'étaient passés sans qu'aucun vint aupuits. 
Le temps , qui toujours marche . avait , pendant deux 

Ecnancre, selon l'ordinaire, [nuits. 

De l'astre au front d'arçent la face circulaire (1). 

Sire renard était désespéré. 

Compère loup, le gosier altéré, 

Passe par là. L'autre dit: Camarade, 
Je veux vous régaler : voyez-vous cet objet? 
C'est un fromage exquis. Le dieu Faune (2) Ta fait : 

La vache lo [3) donna le lai.t. 

Jupiter, s'il était malade, 
Reprendrait l'appétit en tàtani d'un tel mets. 

J'en ai mangé cette échancrure : 
Le reste vous sera suffisante pâture. 
Descendez dans un seau que j'ai là mis exprès. 
Bien qu'au moins mal qu'il pût il ajustât l'histoire , 

Le loap fut un sot de le croire : 
Il descend; et son poids, emportant l'autre part, 

Reguinde (4) eu haut maître renard. 

Ne nous en moquons point; nous nous laissons séduire 
Sur aussi peu de fondement ; 

M) style riche de poésie. 

(îS Dieu champêtre. 

(3) Nymphe que Jupiter changea en. vache. 

(4) Remonte. 



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LIVRE XI 343 

Et chacun croit fort aisément 

Ce qu'il craint et ce qu'il désire (1). 



Le Paysan du Danube. ^ 

Il ne faut point juger des ^ens sur l'apparence. 
Le conseil en est bon; mais il n'est pas nouveau. 

Jadis l'erreur du souriceau 
Me servit à prouver le discours que j'avance : 

J'ai , pour le fonder à présent , 
Le bon Socrate, Esope, et certain paysan 
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle (2) 

Nous fait un portrait fort fidèle. 
On connaît les premiers : quant à l'autre , voici 

Le personnage en raccourci : 
Son menton nourrissait une barbe touffue ; 

Toute sa personne velue 
Représentait un ours, mais un ours mal léché (3) : 
Sous un sourcil épais il avait l'œil caché. 
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre. 

Portait sayon (4) de poil de chèvre 

Et ceinture de joncs marins. 
Cet homme ainsi bâti fut député des villes 
Que lave le Danube. 11 n'était point d'asiles 

Où l'avarice des Romams 
Ne pénétrât alors et ne portât les mains. 

(n <i On croit aisément ce qu'on espère, » dit Massillon; 
et c'est une vérité à peu près proverbiale. 

(2) Empereur romain surnommé le Philosophe, né Tan 121, 
mort Tan 180. Il n'y a rien de cet apologue dans ses œuvres. 
La Fontaine l'attribue à ce prince d'après une fiction de 
Ouevare, auteur de V Horloge des princes. 

(3) Difforme. 

(4) Du latin sagum, espèce de manteau à manches. 



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344 FABLES 

Le dépaté Tint donc, et fit cette harangue : 
Romains , et vous sénat assis pour m'écouter, 
Je supplie avant tout les dieux de m'assister : 
Veuillent les immortels^ conducteurs de ma langue^ 
Que je ne dise rien qui doive être repris! 
Sans leur aide , il ne peut entrer dans les esprits 

Que tout mal et toute injustice : 
Faute d'y recourir, on viole leurs lois. 
Témoin nous que punit la romaine avarice! 
Rome est, par nos forfaits plus que par ses exploits, 

L'mstrument de notre supplice. 
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour 
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère , 
Et, mettant en nos mains, par un juste retour. 
Des armes dont se sert sa vengeance sévère , 

Il ne vous fasse, en sa colère. 

Nos esclaves à votre tour. 
Et pourquoi sommes-nous les vôtres? Qu'on me die 
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. 
Quel droit vous a rendus maîtres de Tuiiivers? 
Pourquoi venir troubler une innocente vie? 
Nous cultivions en paix d'heureux champs, et nos mains 
Etaient propres aux arts , ainsi qu'au lîibourage. 

Qu'avez- vous appris aux Germains? 

Ils ont l'adresse et le courage : 

S'ils avaient eu l'avidité, 

Gomme vous, et la violence. 
Peut-étïe en votre place ils auraient la puissance , 
Et sauraient en user sans inhumanité. 
Gelle que vos préteurs (1) ont sur nous exercée 

N'entre qu'à peine en la pensée. 

La majjesté de vos autels 

Elle-même en est offensée; • 

Gar sachez que les immortels 
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples , 
Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur. 

Du mépris d'eux et de leurs temples. 
D'avarice qui va jusques à la fureur. 
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome : 

(1) Gouverneurs de provinces, qui commettaient souvent 
de révoltantes déprédations. 



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LIVRE XI 3/i5 

La terre et le travail de Thomme 
Font pour les assouvir des efforts superflus. 

Hetirez-les : on ne veut plus 

Cultiver pour eux les campagnes. 
Nous quittons les cités ^ nous fuyons aux montagnes ; 

Nous laissons nos chères compagnes : 
Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux, 
Découragés de mettre au jour des malheureux. 
Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime. 

Quant à nos enfants déjà nés, 
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : 
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. 
Retirez-les : ils ne nous apprendront 

Que la mollesse et que le vice; 

Les Germains coname eux deviendront 

Gens de rapine et d'avarice. 
C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord. 

N'a-t-on point de présent à faire. 
Point de pourpre à donner, c'est en vain qu'on espère 
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère 
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort, 

Doit commencer à vous déplaire. 

Je finis. Punissez de mort 

Une plainte un peu trop sincère. 
A ces mots, il se couche; et chacun, étonné. 
Admire le grand cœur^ le bon sens , l'éloquence 

Du sauvage ainsi prosterné. 
On le créa patrice (1 ) ; et ce fut la vengeance 
Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisit 

D'autres préteurs ; et par écrit 
Le sénat demanda ce qu'avait dit cet homme. 
Pour servir de modèle aux parleurs à venir. 

On ne sut pas longtemps à Rome 

Cette éloquence entretenir (2). 

(1) Patrice est ici dans le sens de patricien; car la dignité 
de patrice proprement dite ne fut créée que sous Constantin. 

(2) Cet apologue est un des chefs-d'œuvre de notre littéra- 
ture. On en peut dire autant de la fable suivante. 



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346 FABLES 

VII 
Le Vieillard et les trois Jeunes Hommes. 



Un octogénaire plantait. 
Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge! 
Disaient trois jouvenceaux , enfants du voisinage : 

Assurément il radotait. 

Car, au nom des dieux, je vous prie, 
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? 
Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir. 

A quoi bon charger votre vie 
Des soins d'uo avenir qui n*est pas fait pour vous ? 
Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées : 
Quittez le long espoir et les vastes pensées (1); 

Tout cela ne convient qu'à nous. -— 

H ne convient pas à vous-mêmes. 
Repartit le vieillard. Tout établissement 
Vient tard et dure peu, La main des Parques bléunes 
De vos jours et des miens se joue égalemeTit, 
Nos termes sont pareils par leur courte durée. 
Qui de nous des clartés de la voûte azurée 
Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment 
Qui vous puisse assurer d'un second seulement? 
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage (2) : 

Eh bien, défendez-vous au sage 
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? 
Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : 
J'en puis jouir demain et quelques jours encore; 

Je puis enfin compter l'aurore 

(l) VUœ iumma brevis $pem nos vetat inchoare longam. 

(Hor.,0(f. 1,4.) 
(i) Iruere, Daphrd, jiiroa; carpent tuapoma nepotea. 
e . , (Virg., fiuc. IX.) 

Sent arbores qxtœ alteri sœculo prosint. Csecilius, cité par 
Cicéron dans le livre de Senectute. 



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LIVRE XI 347 

Plus d'une fois sar vos tombeaux. 
Le vieillard eut raison : Tun des trois jouvenceaux 
Se noya dès le port, allant à TAmérique (1); 
L'autre, afin de monter aux grandes dignités. 
Dans les emplois de Mars servant la république. 
Par un coup imprévu vit ses jours emportés; 

Le troisième tomba d'un arbre 

Que lui-même il voulut enter; 
Et, pleures du vieillard, il grava (2) sur leur marbre 

Ce que je viens de raconter. 



VIII 
Les Souris et le Chat-Huant. 

// ne faut jamais dire aux gens : 
Ecoutez un bon mot, oyez (3) une merveille. 

(1| Il faat en Amérique. 

{Vf Et pleures... il grava sur leur marbre, manque à la 
correction grammaticale.' 

(3] Impératir du verbe otar, qui n'est plus usité qu'à l'In- 
finitif. 

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348 FABLES 

SaveZ'Vous si les écoutants 
En feront une estime à la vôtre pareille ? 

Voici pourtant un cas qui peut être excepté : 

Je le maintiens prodige , et tel que d'une fable 

Il a l*air et les traits, encor que véritable. 

On abattit un pin pour son antiquité^ 

Vieux palais d'un nibou. triste et sombre retraite 

De Toiseau qu'Atropos (1) prend pour son interprète. 

Dans son tronc caverneux et miaé par le temps, 

Logeaient, entre autres habitants. 
Force souris sans pieds , toutes rondes de çraisse. 
L'oiseau les nourrissait parmi des tas de blé , 
Et de son bec avait leur troupeau mutilé. 
Cet oiseau raisonnait, il faut qu'on le confesse. 
En son temps, aux souris le compagnon chassa: 
Les premières qu'il prit du logis échappées (2; , 
Pour y remédier , le drôle estropia 
Tout ce. qu'il prit ensuite; et leurs jambes coupées 
Firent qu'il les mangeait à sa commodité, 

' Aujourd'hui Tune, et demain l'autre. 
Tout mander à la fois , Timpossibilité 
S'y trouvait, joint aussi le soin de sa santé. 
Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre : 

Elle allait jusqu'à leur porter 

Vivres et grains pour subsister. 

Puis qu'un cartésien (3) s'obstine 
A traiter ce hibou de montre et de machine! 

Quel ressort lui pouvait donner 
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue (4) ? 

Si ce n'est pas là raisonner , 

La raison m'est chose inconnue. 

Voyez que d'arguments il fit : 
■ Quand ce peuple est pris , il s'enfuit ; 



le fil < 



La plus craelle des trois Parques. C'est celle qui coupe 
[ de la vie. 

(2) Ellipse, i^our s'étant échappées, comme dans Athalie : 
huit ans déjà passés. 

(3) Un disciple de Descartes. Voyez la première fable du 
livre X. 

(4) Cage où l'on met les volailles pour les engraisser. 



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LIVRE XI 349 

Donc il faut le croquer aussitôt qu'on le liai)pe. 
Tout! il est impossible. Et puis cour le besoin 
N'en dois-je point garder? Donc il faut avoir soin 

De le nourrir sans qu'il échappe. 

Mais comment? Otons-lui les pieds. Or trouvez-moi 

Chose par les humains à sa fin mieux conduite! 

Quel autre art de penser Aristote (1) et sa suite 

Enseignent-ils, par votre foi (2)? 



Kpilogue. 



G*est ainsi que ma muse, au bord d'une onde pure, 
Traduisait en langue des dieux 
Tout ce que disent sous les cieux 
Tant d'êtres empruntant la voix de la nature. 

Truchen^ent (3) de peuples divers. 
Je les faisais servir d'acteurs en mon ouvrage : 
Car tout parle dans l'univers. 
Il n'est rien qui n'ait son langage. 
Plus éloquents chez eux qu'ils ne sont dans mes vers , 
Si ceux que j'introduis (4) me trouvent peu fidèle. 
Si mon œuvre n'est pas un assez bon modèle. 

J'ai du moins ouvert le chemin: 
D'autres pourront y mettre une dernière main. 
Favoris des neuf soeurs, achevez l'entreprise: 
Donnez mainte leçon que j'ai sans doute omise ; 
Sous ces Inventions il faut l'envelopper. 
Mais vous n'avez que trop de quoi vous occuper: 
Pendant le doux emploi de ma muse innocente, 
Louis dompte l'Europe , et d'une main puissante 

(i) Célèbre philosophe greo. 

(2) c Ceci n'est point une fable , et la chose , quoique mer* 
veilleuse et presque incroyable , est véritablement arrivée. » 
{Note de la Fontaine.) 



(3) Interprèle. 



(4) a Les hommes, sous la personoe des animaux. » (Gé- 
rusez.) 



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350 FABLES — LIVRE XI 

11 conduit à leur fin les plus nobles projets 

Qu'ait jamais formés un monarque (i). 

Favoris des neuf sœurs, ce sont là des sujets 
Vainqueurs du temps et de la Parque. 



(1) C'était en 1679; Loois XIV Tenait de dicter la paix de 
Nimègae. 



Fllf DU LlVtB ONZIEME 



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A MONSEIGNEUR 

LE DDG DE BOURGOGNE (1) 



Monseigneur , 

Je ne puis employer, pour mes fables, de protec- 
tion qui me soit plus glorieuse que la vôtre. Ce goût 
exquis et ce jugement si solide que vous faites pa- 
raître dans toutes choses au delà d'un âge où à peine 
Içs autres princes sont-ils touchés de ce qui les envi- 
ronne avec le plus d'éclat, tout cela, joint au devoir 
de vous obéir et à la passion de vous plaire, m'a 
obligé de vous présenter un ouvrage dont l'original 
a été l'admiration de tous les siècles aussi bien que 
celle de tous les sages. Vous m'avez même ordonné 
de continuer, et si vous me permettez de le dire, il 
y a des sujets dont je vous suis redevable , et où vous 
avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le 
monde. Nous n'avons plus besoin de consulter ni Apol- 
lon, ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse: 
elles se rencontrent toutes dans les présents que vous 
a faits la nature, et dans cette science de bien juger 
les ouvrages de l'esprit, à quoi vous joignez déjà 
celle de connaître toutes les règles qui y conviennent. 
Les fables d'Ésope sont une ample matière pour ces 
talents; elles embrassent toutes sortes d'événements 
et de caractères. Ces mensonges sont proprement une 
manière d'histoire où on ne flatte personne. Ce ne 
sont pas choses de peu d'importance que ces sujets: 
les animaux sont les précepteurs des hommes dans 

(1) Petit- fils de Louis XIV et élève de Fénelon, né en 
1682, mort en 1712. Il avait douze ans quand la Fontaine 
lui dédia le dernier livre de ses fables , et montrait un esprit 
bien au-dessus de son &ge ; mais la Fontaine va un peu loin 
dans les compliments qu'il lui adresse i cet égard. 

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352 A M*» LE DUC DE BOURGOGNE 

mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là- 
dessus: vous voyez mieux que moi le profit qu'on 
en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en 
orateurs et en poôtes, vous vous connaîtrez encore 
mieux quelque jour en bons politiques et en bons 
généraux d'armée^ et vous vous tromperez aussi peu 
au choix des personnes qu'au mérite des actions. Je 
ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin (1) : 
il faut que je me contente de travailler sous vos 
ordres. L'envie de vous plaire me tiendra lieu d'une 
imagination que les ans ont affaiblie : quand vous 
souhaiterez quelque fable , je la trouverai dans ce 
fonds-là. Je voudrais bien que vous y pussiez trouver 
des louanges dignes du monarque qui fait mainte- 
nant le destin de tant de peuples et de nations , et qui 
rend toutes les parties du monde attentives à ses 
conquêtes, à ses 'victoires, et à la paix qui semble 
se rapprocher , et dont il impose les conditions avec 
toute la modération que peuvent souhaiter nos enne- 
mis. Je me le figure comme un conquérant qui veut 
mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance , et 
de qui on pourrait dire, à meilleur titre qu'on ne l'a 
dit d'Alexandre , qu'il va tenir les états de l'univers , 
en obligeant les ministres de tant de princes de s'as- 
sembler pour terminer uae guerre qui ne peut être 
que ruineuse à leurs maîtres (2J. Ce sont des sujets 
au-dessus de nos paroles , je les laisse à de meilleures 
plumes que la mienne, et suis, avec un profond res- 
pect. 

Monseigneur , 

Votre très-humble, très-obéissant 
et très-fidèle serviteur. 
De la Fontaine. 

{{) La Fontaine avait alors 73 ans. 

(2 i A la suite des campagnes d'IUlie et de Flandre,Loui8 XTV 
oïTrit à ses ennemis une paix qu'ils refusèrent. 

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LIVRE DOUZIEME 



Les Compagnons d'Ulysse. 

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE 

Les compagnons d'Ulysse , après dix ans d'alarmes , 
Erraient au gré du vent , de leur sort incertains. 

Ils abordèrent un rivage 

Où la fille du dieu du jour, 

Circé (1) , tenait alors sa cour. 

Elle leur fit prendre un breuvage 
Délicieux , mais plein d'un funeste poison. 

D'abord ils perdent la raison; 
Quelques moments après leur corps et leur visage 

(1) Célèbre magicienne. 

23 

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354 FABLES 

Prennent l'air et les traits d'animaux différents : 
Les voilà devenus ours, lions, éléphants; 

Les uns sous une masse énorme , 

Les autres sous une autie forme : 
11 s'en vit de petits : exemplum ut talpa (1). 

Le seul Ulysse en échappa; 
Il sut se défier de la liqueur traîtresse. 

Conmie il joignait à la sagesse 
La mine d'un héros et le doux entretien, 

Il fit tant que l'enchanteresse 
Prit un autre poison peu différent du sien. 
Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'àoie (2) : 

Celle-ci déclara sa flamme. 
Ulysse était trop fin pour ne pas profiter 

D'une pareille conjoncture : 
41 obtint qu'on rendrait à ses Grecs leur figure ; 
Mais le voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter? 
Allez le proposer de ce pas à la troupe. 
Ulysse y court et dit : L empoisonneuse coupe 
A son remède encore , et ie viens vous Tofthr : 
Ghers amis, voulez-vous nommes redevenir? 

On vous rend déjà la parole. 

Le lion dit, pensant rugir ; 

Je n'ai pas la tête si folie ; 
Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir! 
J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque. 
Je suis roi : deviendrai-je un citadin d'Ithaque (3) ? 
Tu me rendras peut-être encor simple soldat : 

Je ne veux point changer d'état. 
Ulysse du lion court à l'ours : Eh ! mon frère , 
Comme te voilà fait! je t'ai vu si joli! — 
Ah! vraiment nous y voici, 
Reprit l'ours à sa manière : 
Comme me voilà fait! comme doit être un ours. 
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre? 

(1) Par exemple, la taupe; exemplum ut, phrase usitée 
dans les argumentatious scolastiques. 

(2) « Tour ingénieux pour excuser Circé de parler la pre- 
mière. ») (Ch. Nodier.) 

(3) Petite île de la Méditerranée, dont Ulysse était roi. 
Elle se nomme maintenant Téaki. Le nom moderne est l'a- 
nagramme de l'ancien. 

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LIVRE XII 355 

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre? 
Je m'en rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. 
Te déplais-je? va-t'en, suis ta route et me laisse. 
Je vis libre, content, sans nul soin qui mé presse; 

Et te dis tout net et tout plat : 

Je ne veux point changer d'état. 
Le prince grec au loup va proposer l'affaire ; 
11 lui dit, au hasard d'un semnlable refus : 

Camarade, je suis confus 

Qu'une jeune et belle bergère 
Conte aux échos les appétits gloutons 

Qui t'ont fait manger ses moutons. 
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie : 

Tu menais une honnête vie. 

Quitte ces bois et redevien (1 ) , 

Au lieu de loup , homme de bien. — 
En est-il? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère. 
Tu t'en viens me traiter de bête carnassière : 
Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas, sans moi, 
Mangé ces animaux que plaint tout le village? 

Si j'étais homme , par ta foi , 

Aimerais-je moins le carnaçe? 
Pour un mot quelquefois vous vous étranelez tous : 
Ne vous êtes- vous pas l'un à l'autre des loups? 
Tout bien considéré , je te soutiens en somme 

Que , scélérat pour scélérat , 

11 vaut mieux être un loup qu'un homme : 

Je ne veux point changer détat. 
Ulysse fit à tous une même semonce : 

Chacun d'eux fit même réponse , 

Autant le grand que le petit. 
La liberté, les bois, suivre leur appétit. 

C'était leurs (2) délices suprêmes ; 
Tous renonçaient au los (3) des beUes actions. 
Ils croyaient s'affranchir suivant leurs passions : 

Us étaient esclaves d'eux-mêmes. 
Prince, j'aurais voulu vous choisir un sujet 



li) La Fontaine a retranché Vs par licence poétique. 
[Tj On écrirait maintenant c'étaient, parce que le sujet est 
au pluriel. 
(3) Los, pour louange, du latin laus. 



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386 FABLES 

Où je pusse môler le plaisant à Futile (1). 

C'était sans doute un beau projet 

Si ce choix eût été facile. 
Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts, 
Ils ont force pareils en ce bas univers, 

Gens à qui j impose pour peine 

Votre censure et votre haine. 



II 
Le Chat et les deux Moineaux* 

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE 

Un chat contemporain d'un fort jeune moineau 

F ut logé près do lui dès Tâçe du berceau : 

La cage et le panier (2) avaient mêmes pénates. 

Le chat était souvent agacé par l'oiseau : 

(/un s'escrimait du bec , l'autre jouait des pattes. 

(1) Omne Mit punctum qui miiCuU utile dulei. 

[HoT., Art, poéL) 

(2) Figure hardie qu'on Domme métonymie; elle prend le 
contenant pour le contenu : la cage pour l'oiseau, le panier 
pour le chat. 

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LIVRE XII 357 

Ce dernier toutefois épargnait son ami , 

Ne le corrigeant qu'à demi : 

II se fût fait un grand scrupule 

D'armer de pointes sa férule. 

Le passereau, moins circonspect, 

Lui donnait force coups de bec. 

En sage et discrète personne y 

Maître chat excusait ces jeux : 
Entre amis, il ne faut jamais qu'on s'abandonne 

Aux traits d'un courroux sérieux. 
Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge, 
Une longue habitude en paix les maintenait; 
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait; 

Quand un moineau du voisinage 
S'en vint les visiter, et se fit compagnon 
Du pétulant Pierrot (1) et du sage Katon. 
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ; 

Et Raton de prendre parti. 
Cet inconnu , dit-il , nous la vient donner belle , 

D'insulter ainsi notre ami! 
Le moineau du voisin viendra mançer le nôtre! 
Non, de par tous les chats! Entrant lors au combat^ 
Il croque Tétranger. Vraiment, dit maître chat, 
Les moineaux ont un ^oùt exquis et délicat î 
Cette réflexion fit aussi croquer l'autre. 
Quelle morale puis-je inférer de ce fait? 
Sans cela toute fable est un œuvre imparfait. 
J'en crois voir quelques traits; mais leur ombre m'abuse. 
Prince, vous les aurez incontinent trouvés. 
Ce sont desjeux pour vous, etnonpointpourmamuse; 
Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez. 

(1) Pierrot est le nom du moineau, ei Raton celui du chat. 



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358 FABLES 

III 
Le Thésauriseur et le Singe. 

Un homme accumulait. On sait que cette erreur 

Va souvent jusqu'à la fureur. 
Celui-ci ne songeait cpe ducats et pistoles. 
Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu'ils sont frivoles. 

Pour sûreté de son trésor, 
Notre avare habitait un lieu dont Amphitrite (1) 
Défendait aux voleurs de toutes parts Tabord. 
Là, d'une volupté selon moi fort petite. 
Et selon lui fort grande , il entassait toujours : 

Il passait les nuits et les jours 
A compter, calculer, supputer sans relâche, 
Calculant, supputant, comptant comme à la tâche (2); 
Car il trouvait toujours du mécompte à son fait. 
Un ^s singe, plus sage, à mon sens^ que son maître^ 
Jetait quelque doublon (3) toujours par la fenêtre , 

Et rendait le compte imparfait : 

La chambre, bien cadenacée, 
Permettait de laisser l'argent sur le comptoir. 
Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée 
D'en faire un sacrifice au liquide manoir. 

Quant à moi, lorsque je compare 
Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare. 
Je ne sais bonnement auxquels (4) donner le prix : 
Dom Bertrand gagnerait près de certains esprits; 
Les raisons en seraient trop longues à déduire.^ 
Un jour donc l'animal , qui ne sonçeait qu'à nuire. 
Détachait du monceau tantôt quelque doublon. 

Un jacobus , un ducaton (5) , . 

(1) Déesse de la mer, prise ici pour la mer elle-même. 

(2) Ces infinitifs et ces participes répétés sont d'an heureax 
effet pour peindre l'action souvent renouvelée de l'avare. 

(3^ Le doublon est une monnaie d'Espagne qui vaut 80 fr. 
(41 C'est-à-dire, auquel des plaisirs du singe ou de l'avare. 
(5) Daco^on, monnaie d'argent valant un peu plus d'un écu. 
« Le noble â la rose et le jacobus étaient deux monnaies 



LIVRE XII 359 

Et puis quelque noble à la rose; 
Eprouvait son adresse et sa force à jeter 
Ces morceaux de métal qui se font souhaiter 

Par les humains sur toute chose. 
S'il n'avait entendu son compteur à la fin 

Mettre la clef dans la serrure , 
Les ducats auraient tous pris le même chemin, 

Et couru la même aventure i 
Il les aurait fait tous voler jusqu'au dernier 
Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage. 

Dieu veuille préserver maint et maint financier 
Qui n'en fait pas meilleur usage! 



IV 

Les deux Chèvres (1). 

Dès que les chèvres ont brouté , 
Certam esprit de liberté 

d'or d'Angleterre , la première équivalant à la gainée , la der- 
nière valant environ un septième de plus. » (Walckenaer.) 
(1) Le sujet de cette fable avait été donné en quelques 
lignes de prose comme texte de thème au duc de Bourgogne 
par Fénelon. 



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360 FABLES 

Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage 
Vers les endroits du pâturage 
Les moins fréquentés des humains. 
Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins , 
Un rocher, quelque mont pendant en précipices (1), 
Cest où ces dames vont promener leurs caprices. 
Bien ne peut arrêter cet animal grimpant. 
Deux chèvres donc s'émancipant, 
Toutes deux ayant patte blanche (2) , 
Quittèrent les has prés, chacune de sa part : 
L'uie vers Tanlre allait pour quelque lK>n hasard. 
lût ruisseau se rencontre, et pour pont une planche 
Deux belettes à peine auraient passé de front 

Sur ce pont : 
D'ailleurs Tonde rapide et le ruisseau profond 
Devaient faire trembler de peur ces amazones. 
Malgré tant de dangers , Tune de ces personnes 
Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant (3): 
Je m'imagine voir, avec Louis le Grand, 
Philippe Quatre qui s'avance 
Dans l'Ile de la Conférence (4). 
Ainsi s'avançaient pas à pas, 
Nez à nez nos aventurières , 
Qui, toutes deux étant fort fières, 
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas 
L'une à l'autre céder. Elles avaient la gloire 
De compter dans leur race, à ce que dit Thistoire, 
L'une certaine chèvre, au mérite sans pair. 
Dont Polyphème (5) fit présent à Galatée , 



( 1 ) DumoM penderé prociU de rupê videbo. 

(Virg., -ÔMC. I.) 

(2) On se rappelle : 

« Montrex-moi patte blanche , on je n*oiiTrirai point. » 

( Uv. IV, fab. 12.) 

(3) <( Il est impossible de mieux conter et de mieux pem- 
dre. »» (Ch. Nodier.) 

(4) Cette île, nommée aussi Vile des Faisans, est située 
sur la frontière de l'Espagne et de la France; c'est là que se 
tinrent les conférences pour la paix des Pyrénées et le ma- 
riage dé Louis XIV. 

(5) Le plus célèbre des cyclopes, à qui Ulysse creva l'œil 
unique, après l'avoir enivré. 

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LIVRE XII 361 

Et Tautre la chèvre Almathée , 
Par qui fut nourri Jupiter. 
Faute de reculer leur chute fut commune : 
Toutes deux tombèrent dans l'eau. 

Cet accident n*est pas nouveau 
Dans le chemin de la fortune. 



Le vieux Chat et la Jeune Souris (1). 

Une jeune souris de peu d'expérience 

Crut fléchir un vieux chat, imçiorant (2) sa clémence, 

Et payant de raisons le Raminagrobis : 

Laissez-moi vivre : une souris 

De ma taille et de ma dépense 

Est-elle à charge à ce lo^is? 

Affamerais-je, à votre avis, 

L'hôte , l'hôtesse et tout leur monde ? 

(1) Le duc de Bourgogne avait demandé à la Fontaine 
une fable de ce titre. 

(2) En implorant serait plus correct. 



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362 FABLES 

D*an grain de blé je me nourris; 

Une noix me rend toute ronde. 
A présent je suis maigre ; attendez quelque temps (1). 
Réservez ce repas à messieurs vos enfants. 
Ainsi parlait au chat la souris attrapée. 

L'autre lui dit : Tu t'es trompée : 
Est-ce à moi que Ton tient de semblables discoiu's? 
Tu gagnerais autant à parler à des sourds. 
Chat f et vieux , pardonner! cela n'arrive guères (2). 

Selon ces lois, descends là-bas» 

Meurs , et va-t'en tout de ce pas 

Haranguer les sœurs filandières (3) : 
Mes enfants trouveront assez d'autres repas. 

Il tint parole. Et pour ma fable , 
Voici le sens moral qui peut y convenir : 

La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir: 
La vieiUesse est impitoyable (4). 

(1) La eoarii tient au chat le même langage que le petit 
poisson au pécheur, et avec aussi peu de succès. 

iî) Trait plaisant , excellent vers ! 
3) Les Parques , qui filent nos jours. 
4) Sentence trop absolue pour être vraie. 



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LIVRE XII 363 



VI 
Le Cerf malade- 

En pays plein de cerfs, un cerf tomba malade. 
Incontinent maint camarade , 

Accourt à son grabat le voir, le secourir, 

Le consoler du moins: multitude importune. 
Eh! Messieurs, laissez-moi mounr : 
Permettez qu'en forme commune 

La Parque m'expédie , et finissez vos pleurs ! 
Point du tout : les consolateurs 

De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent; 
Quand il plut à Dieu s'en allèrent : 
Ce ne fut pas sans boire un coup , 

C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage. 

Tout se mit à brouter les bois du voisinage. 

La pitance du cerf en déchut de beaucoup. 
Il ne trouva plus rien a inre (i) : 
D'un mal il tomba dans un pire , 

(i) Rien à frira, locution proverbiale, pour rien à manger, 

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364 FABLES 

Et se vit réduit à la fin 
A jeûner et mourir de faim. 

// en coule à qui voiis réclame , 
Médecins du corps et de l'âme! 
temps! ô mœurs (1)! j'ai beau crier. 
Tout te monde se fuit payer. 



VII 

La Chauve-Souris, le Buisson 
et le Canard (2). 

Le buisson, le canard et la chauve-souris^ 
Voyant tous trois qu'en leur pays 
Ils faisaient petite fortune^ 

Vont trafiquer au loin et font bourse commune. 

lis avaient des comptoirs , des facteurs , des agents 
Non moins soigneux qu'intelligents, 

Des registres exacts de mise et de recette. 

Tout allait bien ; quand leur emplette , 
En passant par certains endroits 
Remplis d'écueils et fort étroits^ 
Et de trajet très-difficile, 

Alla tout emballée au fond des magasins 
Qui du Tartare sont voisins (3). 

Notre trio poussa maint regret inutile, 
Ou plutôt il n'en poussa point : 

Le plus petit marchand est savant sur ce point : 

Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. 

Celle que par malheur nos gens avaient soufferte 

Ne put se réparer : le cas fut découvert. 

(1) Exelanaation empruntée au premier discours de Cicérou 
contre Caiilina . et devenue maintenant moins solennelle. 

(2) Cette alliance, imaginée par Esope, est plus étrange 
encore que celle de la brebis , etc., avec le lion. Un buisson 
qui a des comptoirs ! 

(3) C'est-à-dire au fond des eaux. 



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LIVRE Xn " 365 

Les Yoiià sans crédit , sans argent, sans ressource. 

Prêts à porter le bonnet vert (1). 

Aucun ne leur ouvrit sa bourse. 
Et le sort principal, et les gros intérêts, 

Et les sergents, et les procès. 

Et le créaocier à la porte 

Dès devant la pointe du jour , 
N'occupaient le trio qu'à chercher maint détour 

Pour contenter cette cohorte. 
Le buisson accrochait les passants à tous coups. 
Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous 

En quel lieu sont les marchandises 

Que certains gouffres nous ont prises. 
Le plongeon sous les eaux s'en allait les chercher. 
L'oiseau chauve-souris n'osait plus approcher 

Pendant le jour nulle demeure; 

Suivi de sergents à toute heure, 

En des trous il s'allait cacher. 

Je connais maint dettfur (2) qui n'est ni souris chattve (3), 
Ni buisson, ni canard, m dans tel cas tombé; 
Mais simple gril ndseignfur qui toits les jours se sauve 
Par un effcaJ-i^-r dérobé {^). 



VIII 

La Querelle des Cbdens et des Chats 
et celle des Chats et des Souris. 

La discorde a toujours régné dans l'univers; 
Notre monde en fouruit mille exemples divers : 

(1) AUasioii à la coutume gui permettait à un débiteur in- 
Bolvable de se libérer en se laissant mettre publiquement un 
bonnet vert sur la tète. Mais quelle invraisemblance encore i 

j2) Ce mot n'est plus usité. Marot éprivait debteur. 

(3) Une souris ' chauve , pour une chauve ^ souris, est une 
transposition que le besoin ne saurait excuser. 

(4) Très-médioore apologue. 



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366 FABLES 

Chez nous cette déesse a plus d'un tribataire. 

Commençons par les éléments : 
Vous serez étonné de voir qu*à tous moments 

Ils seront appointés cootraire (Ij. 

Outre ces quatre potentats (î) , 

Combien d êtres de tous états 

Se font une guerre étemelle! 

Autrefois un logis plein de chiens et de chats, 
Par cent arrêts rendus en forme solennelle^ 

Vit terminer tous leurs débats. 
Le maître ayant réglé leurs emplois^ leurs repas , 
Et menacé du fouet quiconque aurait querelle, 
Ces animaux vivaient entre eux comme cousins. 
Cette union si douce, et presgue fraternelle , 

Edifiait tous les voisms. 
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage^ 
Quelque os par préférence à quelqu'un d'eux donné , 
Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené 

Représenter un tel outrage. 
J'ai vu des chroniqueurs (3) attribuer ce cas 
Aux passe-droits qu'avait une chienne en gésine (4). 

Quoi qu'il en soit , cet altercas (5) . 
Mit en combustion la salle et la cuisine : 
Chacun se déclara pour son chat, pour son chien. 
On fit un règlement dont les chats se plaignirent 

Et tout le quartier étourdirent. 
Leur avocat disait qu'il fallait bel et bien 
Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent 
Dans un coin où d'abord leurs agents les cachèrent : 

Les souris enfin les mangèrent. 
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois 
En pàtit : maint vieux chat, fin, subtil et narquois , 
Et d'ailleurs en voulant à toute cette race. 

Les guetta, les prit, fit main basse : 

(1] Appointés est un terme de barreau. Aj^xmiiés contraire 
signifie opposés, ennemis. 

(î) Les quatre éléments , Teau , Tair, la terre et le feu. 

(3) Les chroniqueurs que le pdëte fait intervenir ici re- 
haussent l'importance du sujet. 

U) En couches. 

(5) Altercation. 

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LIVRE XII 367 

Le maître du logis ne s'en trouva que mieux. 

J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les deux 
Nul animal, nul être, aucune créature. 
Qui n^ait son opposé: c'est la loi de nature. 
D*en ckercher la raison, ce sont soins superflue. 
Dieu M bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus. 
Ce que je sais, c*est qu'auûc grosses paroles 
On en vient sur un rienplus des trots quarts du temps. 
Humains, il vous faudrait encore à soixante ans 
Renvoyer chez les barbacoles (1). 



IX 

Le Loup et le Renard. 

lyoii vient que personne en la vie (2) 
N'est satisfait de son état? 
Tel voudrait bien être soldat 
A qui le soldat porte envie. 

Certain renard voulut , dit-on , 
Se faire loup. Eh ! qui peut dire 
Que cour le métier de mouton 
Jamais aucun loup ne soupire? 

Ce qui m'étonne est qu'à huit ans 

Un prince (3) en fable ait mis la chose ^ 

(1] « Terme plaisant et burlesque, emprunté des Italiens, 
qui l'ont inventé pour désigner un maître d'école qui , pour 
se rendre plus vénérable à ses écoliers, porte une longue 
barbe : harbam colit. •> ( Coste.) 

(2) Imitation d'Horace : 

Qxd fit, Mœcenag, ut nfimo qvuim tibi iortem 
He» ratio dederit , $eu fon objecerit, tU9 
Contenttu vivat ? ( Sat. 1 , liv, I.) 

(3) Cette fable, composée en prose par Fénelott, avait servi 
de sujet de thème au duc de Bourgogne , à qai la Fontaine 
en fait un peu gratuitement honneur. 



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368 FABLES 

Pendant qae sous mes cheveux blancs 

Je fabrique à force de temps 

Des vers moins sensés que sa prose. 

Les traits dans sa fable semés 
Ne sont en l'ouvrage du poète 
Mi tous ni si bien exprimés : 
Sa louange en est plus complète. 

De la chanter sur la musette. 
C'est mon talent; mais je m'attends 
Que mon héros y dans peu de temps , 
Me fera prendre la trompette. 

Je ne suis pas un grand prophète : 
Cependant je lis daus les cieux 
Que bientôt ses faits glorieux 
Demanderont plusieurs Homères ; 
Et ce temps-ci n'en produit guères. 
Laissant a part tous ces mystères, 
Essayons de conter la fable avec succès. 

Le renard dit au loup : Notre cher, cour tout mets , 
J*ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets : 

C'est une viande qui me lasse. 
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard : 
J'approche des maisons ; tu te tiens à l'écart. 
Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce; 

Rends-moi le premier de ma race 
Qui fournisse son croc de quelque mouton gras : 
Tu ne me mettras point au nombre des inçrats. — 
Je le veux , dit le loup : il m'est mort un mien frère : 
Allons prendre sa peau , tu t'en revêtiras. 
Il vînt ; et le loup dit : Voici comme il faut faire , • 
Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. 

Le renard, ayant pris la peau. 
Répétait les leçons que lui donnait son maître. 
D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puruBien; 

Puis enfin il n y manqua rien (1). 
A peine il fut instruit autant qu'il pouvait l'être, 

(1) « Mo4Me de gradation qui est devenu, pour ainsi dire, 
proverbial. » ( Ch. Nodier.) 

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LIVRE XII 369 

Qu'un troupeau s'approcha. Le nouveau loup y court 
Et répand la terreur dans les lieux d'alentour. 

Tel, vêtu des armes d'Achille (1), , 
Patrocle mit Talarme au camp et dans la ville. 
Mères , brus et vieillards , au lemple couraient tous. 
L'ost (2) du peuple bêlant crut voir cinquante loups : 
Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village. 
Et laisse seulement une brebis pour gage. 
Le larron s'en saisit. A quelques pas de là 
Il entendit chanter un coq du voisinage. 
Le disciple aussitôt droit au coq s'en alla , 

Jetant bas sa robe de classe, 
Oubliant les brebis, les leçons, le régent. 

Et courant d'un pas diligent. 

Que sert-il qu'on se contrefasse? 
Prétendre ainsi changer est une illusion : 
Von reprend sa première trace 
A la première occasion. 

De votre esprit, que nul autre n'égale. 
Prince, ma muse tient tout entier ce projet : 
Vous m'avez donné le sujet. 
Le dialogue et la morale (3). 

(1) Le plus brave des guerriers grecs au siège de Troie. 
Patrocle était l'ami d'Achille. 
(1) L'armée. 
(3) Celle fable eft digne du meilleur temps de la Fontaine. 



24 

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370 FABLES 



L'Ëcrevisse et sa Fille. 

Les sages quelquefois, ainsi que l'écrevisse^ 

Marchent à reculons (I), touraent le dos au port. 

C'est l'art des matelots : c^est aussi l'artifice 

De ceux qui, pour couvrir quflque puissant effort. 

Envisagent uti point directement contraire , 

Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire. 

Mon sujet est petit, cet accessoire est grand : 

Je pourrais l'appliquer à certain conquérant (i) 

Qui tout seul décoDcerte une ligue à cent têtes. 

Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend, 

N'est d'abord qu un secret, puis devient des conquêtes (3). 

En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher, 

Ce sont arrêts du Sort gu'on ne peut empêcher: 

Le torrent à la fin devient insurmontable. 

Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter. 

(1) On sait que c'est là une erreur d'histoire naturelle. 
L'ecrevisee ne marche pas à reculons , mais de côté. 

(2) Louis XIV, qui tenait alors tèfe à presque toute TEa- 
rope. 

(3) « Vers d'un tour hardi et frès-énergiqne. » (Ch. Nodier.) 

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LIVRE XII 371 

Louis et le Destin me semblent de concert 
Entraîner l'univers. Venons à notre fable. 
Mère écrevisse un jour à sa fille disait : 
Comme tu vas, bon dieu! ne peux-tu marcher droit?— 
Et comme vous;illez vous-même! dit la fille: 
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille? 
Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu ! 

Elle avait raison : la vertu 

De tout exemple domestique 

Est universelle et s'applique 
En bien, en mal, en tout , fait des sages, des sots. 
Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourne^' le dos 
A son ôut,fy reviens; la méthode en est bonne. 

Surtout au métier de Bellone (1) : 

Mais il faut le faire à propos. 



XI 

L'Aigle et la Pie. 

L'aigle, reine des airs, avec Margot la pîe, 
Différentes d'humeur, de langage et d'esprit, 

(1) "Déesse de la guerre. 

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372 FABLES 

Et d'habit, 

Traversaient un bout de prairie. 
Le hasard les assemble en un coiu détourné. 
L'agace (1) eut peur: mais l'aigle, ayant fort bien dîné, 
La rassure, et lui ait : Allons de coâipagnie : 
Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie , 

Lui qui gouverne l'univers, 
J'en puis bien faire autant , moi qu'on sait qui le sers. 
Entretenez-moi donc , et sans cérémonie. 
Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dm. 
Sur ceci, sur cela^ sur tout. L'homme d'Horace {t), 
Disant le bien , le mal^ à travers champs, n'eût su 
Ce qu'en fait de babil y savait notre agace. 
Elle offre d'avertir de tout ce qui se passe. 

Sautant^ allant de place en place (3) , 
Bon espion. Dieu sait. Son offre ayant déplu. 

L'aigle lui dit tout en colère : 

Ne quittez point votre séjour. 
Caquet-bon-bec, ma mie : adieu, je n'ai que faire 

D'une babillarde h. ma cour : 

C'est un fort méchant caractère. 

Margot ne demandait pas mieux. 

Ce n'est pas ce qu*on croit que d'entrer chez les dieux: 
Cet honneur a souvent de mortelles angoisses. 
Rediseurs, espions, gens à l'air gracieux. 
Au cœur tout différent, s'y rendent odieux, 
Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux 
Porter habit de deux paroisses (4). 

(1) Mot tiré de l'italioD, la gazza, d'où la gasse, puis 
l'agace, c'est-à-dire la pie. 

{t) Cet homme est Vulteins Mena : 

Dicenda^ tacenda, locutut. (Ép. 7, liv. U^.) 



^l 



3) Vers iruitatif et pitior^sque. 
deux ooulei 



(4} C'est-à-dire de deux couleurs différentes; mais l'habit 
est ici ponr le personnage. 



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LIVRE XII 373 



XII 
Le Milan, le Roi et le Chasseur. 

A S. A. S. M. LE PRINCE DE CONTI (1) 

Gomme les dieux sont bons, ils veulent que les rois 
Le soient aussi (2) : c'est l'indulgence 
Qui fait le plus beau de leurs droits. 
Non les douceurs de la vengeance. 

Prince, c'est votre avis. On sait que le courroux 

S'éteint en votre cœur sitôt qu'on l'y voit naître. 

Achille, qui du sien ne put se rendre maître, 
Fut par là moins héros que vous (3). 

Ce titre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes 

Qui, comme en l'âge d'or, font cent biens ici-bas. 

Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes; 

L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas (4). 
Loin que vous suiviez ces exemples, 

Blille actes généreux vous promettent des temples. 

Apollon, citoyen de ces augustes lieux, 

Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre. 

Je sais qu'on vous attend dans le palais des dieux : 

Un siècle de séjour doit ici vous suffire. 

Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous (5). 

(1) François- Louis, prince de la Roche- sur -Yon et de 
Conti, né en 1664, mort en 1701 ; c'était un des protecteurs 
de la Fontaine. 

(2) <« Dieu , dit Bossuet , en donnant aux rois la puissance , 
leur commande d'en user, comme il fait lai-méme , pour le 
bien du monde. » 

(3) Achille, irrité contre Agamemnon, resta dans sa tente, 
et retarda ain^i de plasieurs années la ruine de Troie. C'est 
le sujet de V Iliade d'Homère. 

(4) Montaigne avait dit déjà : Les grands me donnent prou 
(beaucoup) s'ils ne m'ôtent rien, et me font assez de bien 
quand ils ne me font pas de mal. 

(5) Allusion au mariage du prince avec Marie-Thérèse de 
Bourbon , fille de Louis XIV. 



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374 FABLES 

Puissent ses plaisirs les plus doux 

Vous composer des destinées 

Par ce temps à peine bornées ! 
Et la princesse et vous n en méritez pas moins. 

J'en prends ses charmes pour témoins ; 

Pour témoins j'en prends les merveilles 
Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents, 
De qualités qui n'ont qu'eu vous seul leurs pareilles 

Voulut orner vos jeunes ans. 
Bourbon de son esprit ses gi àces assaisonne : 

Le Ciel joignit hm sa personne 

Ce qui sait se f<iii-e esiimer 

A ce qui sait se faire aimer : 
Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie; 

Je me tais donc, et vais rimer 

Ce que fit un oiseau de proie. 

Un milan , de son nid antique possesseur , 

Etamt pris vif par un chassear^ 
D'en faire au prince un don cet homme se propose. 
La rareté du fait donnait prix à la chose. 
L'oiseau , par le chasseur numblement présenté , 
Si ce conte n'est apocryphe , 
Va tout droit imprimer sa griffe 
Sur le nez de Sa Majesté. — 
Quoi! sur le nez du roi? — Du roi même en personne. — 
Il n'avait donc alors ni sceptre ni couronne? — 
Quand il en aurait eu, c'aurait été tout un : 
Le nez royal fut pris comme un nez du commun. 
Dire des courtisans les clameurs et la peine 
Serait se consumer en efforts impuissants. 
Le roi n'éclata point : les, cris sont indécents 

A la majesté souveraine. 
L'oiseau garda son poste : on ne put seulement 

Hâter son départ d'un moment. 
Son maître le rappelle , et crie , et se tourmente 
Lui présente le leurre (1) et le poing (2), mais en vain. 

(1) <i Morceau de cuir rouge façonné en forme d'oiseau, 
auquel on attache de quoi mander, et dont les fauconniers 
se servent pour rappeler leurs oiseaux lorsqu'ils ne revien- 
nent pas à la réclame. » ( Walckenaer.) 

(2) On lui présente le poing pour qu'il vienne s'y percher. 

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LIVRE XII 375 

Oq crut que jusqu'au lendemain 
Le maudit animal à la serre insolente 

Nicherait là malgré le bruit. 
Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit. 
Tâcher de l'en tirer irritait son caprice. 
11 quitte enfin le roi, C|ui dit: Laissez aller 
Ce milan,. et celui qui m'a cra régaler. 
Ils se sont acquittés tous deux de leur office , 
L'un en milan, et l'autre en citoyen des bois : 
Pour moi, qui sais comment doivent agir les rois. 

Je les aftranchis du supplice. 
Et la cour d'admirer. Les courtisans, ravis, 
Elèvent de tels faits, par eux si mal suivis 
Bien peu, même des rois, prendraient un tel modèle. 

Et le veneur l'écnapça belle; 
Coupables seulement, tant lui que l'animal. 
D'ignorer le danger d'approcher trop du maître : 

Ils n'avaient appris à connaître 
Que les hôtes des bois; était-ce un si grand mal? 
Pilpay (1) fait près du Gange arriver l'aventure. 

Là nulle humaine créature 
Ne touche aux animaux pour leur sang épancher. 
Le roi même ferait scrupule d'y toucher. 
Savous-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie 

N'était point au siège de Troie (2J ? 
Peut-être y tient-il lieu d'un prince ou d'un héros 

Des plus huppés et des plus hauts : 
Ce qu'il fut autrefois , il pourra rètre encore. 

Nous croyons, après Pythagore (3), 
Qu'avec les animaux de forme nous changeons : 

Tantôt milans , tantôt pigeons , 

Tantôt humains , puis volatilles , 

Ayant dans les airs leurs familles. 

Comme l'on conte en deux façons 
L'accident du chasseur, voici l'autre manière : 
Un certain fauconnier ayant pris , ce dit-on , 

fl) Fabuliste iodieD. 

(2) Allusion à la prétention de Pythagore , qui , pour ao» 
créditer son système de la métempsycose, disait qa'û Be sotf'' 
venait d'avoir été Euphorbe au siège de Troie. 

(3) C'est, an contraire, Pythagore qui devait sa doctrine 
aux Indiens. 



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376 FABLES 

A la chasse un milan (ce qui n'arrive guère). 

En voulut au roi faire un don, 

Gomme de chose singulière : 
Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans : 
C'est le NON PLUS ultra (1) de la fauconnerie. 
Ce chasseur perce donc un gros de courtisans, 
Plein de zèle, échauffé, s'il le fut de sa vie. 

Par ce çarantron (2) des présents 

Il croyait sa fortune faite : 

Quand l'animal porte-sonnette (3), 

Sauvage encore et tout grossier, 

Avec ses ongles tout d'acier. 
Prend le nez du chasseur, happe le pauvre sire. 

. Lui de crier; chacun de rirC; 
Monarque et courtisans. Qui n'eût ri? Quant à moi, 
Je n'en eusse quitté ma part pour un empire. 

Qu'an pape rie , en bonne foi 
Je n'ose l'assurer; mais je tiendrais im roi 

Bien malheureux s'il n'osait rire : 
C'est le plaisir des dieux. Malgré son noir sourcil, 
Jupiter et le peuple immortel rit aussi : 
Il en fit des éclats , à ce que dit l'histoire , 
Quand Vulcain , clopinant, lui vint donner à boire (4). 
Que le peuple immortel se montrât sage ou non , 
J'ai change mon sujet avec juste raison ; 

Car , puisqu'il s'agit de morale , 
Que nous eut du chasseur l'aventure fatale 
Enseigné de nouveau? L'on a vu de tout temps 
Plus de sots fauconniers que de rois indulgents. 

(t) Le cas le plas rare. 

(2) Modèle. 

(3) Le faucon, ainsi nommé parce qu'on lui attache des 
grelots aux pieds. 

(4) Allusion au récit d'Homère. {Iliad, liv. 1er.) 



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LIVRE XII 377 



Xill 

Le Renard, les Mouches et le Hérisson. 

Aux traces de son sang un vieux hôte des bois, 

Renard fin, subtil et matois, 
Blessé par des chasseurs et tombé dans la fange ^ 
Autrefois attira ce parasite ailé 

Que nous avons mouche appelé. 
11 accusait les dieux , et trouvait fort étrange 
Que le sort à tel point le voulût affliger, 

Et le fit aux mouches manger. 
Quoi ! se jeter sur moi , sur moi le plus habile 

De tous les hôtes des forêts î 
Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets? 
Et que me sert ma queue? est-ce un poids inutile? 
Va, le ciel te confonde, animal importun! 

Que ne vis-tu sur le commun ! 

Un hérisson du voisinage , ' 

Dans mes vers nouveau personnage, 
Voulut le délivrer de l'importunité 

Du peuple plein d'avidité. 

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378 FABLES 

Je les vais de mes dards enfiler par centaines , 
Voisin renard, dit-il, et terminer tes peines. — 
Garde-t*en bien, dit l'autre; ami, ne le fais pas : 
Laisse-les, je te prie, achever leur repas. 
Ces animaux sont soûls j une troupe nouvelle 
Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. 

Nous ne t)H)uvons que trop de mangeurs ici-bas : 
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats, 
Aristote appliquait cet apologue aux hommes. 
Les exemples en sont communs, 
Surtout au vays oit nous sommes. 
Plus telles gens sontpleins{ I ), moins ils son t importuns, 

9 



XIV 

Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue 
et le Rat. 

A MADAME DE LA SABLIÈRE 

La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue, 

Vivaient ensemble unis : douce société. 

Le choix d'une demeure aux humains iûconnue 

Assurait leur félicité. 
Mais quoi, l'homme découvre enfin toutes retraites. 

Soyez au milieu des déserts. 

Au fond des eaux, au haut des airs, 
Vous n'éviterez point ses embûches secrètes (2). 
La gazelle s'allait ébattre innocemment, 

Quand un chien, maudit instrument 

(i) Plus telles gens sont pleins. Cet hémistiche est une 
application remarquable de la règle qui dit que gens veut 
au féminin les adjectifs qui le précèdent, et au masculin 
ceux qui le suivent. 

(2) La Fontaine semble se souvenir ici d'un chœur de 
VAntigone de Sophocle. 

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LIVRE XII 379 

Du plaisir barbare des hommes, 
Vint sur Therbe éventer les traces de ses pas. 
Elle fuit, et le rat, à l'heure du repas, 
Dit aux amis restants: D'où vient que nous ne sommes 

Aujourd'hui que trois conviés? 
La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés? 

A ces paroles la tortue 

S'écrie , et dit : Ah ! si j'étais 

Comme un corbeau d'ailes pourvue , 

Tout de ce pas je m'en irais 

Apprendre au moins quelle contrée, 

Quel accident tient arrêtée 

Notre compagne au pied léger; 
Car , à l'égard du cœur , il en faut mieux juger (1) . 

Le corbeau part à tire-d'aile : 
Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle 

Prise au piège, et se tourmentant. 
11 retourne avertir les autres à l'instant. 
Car, de lui demander quand, pourquoi ni comment 

Ce malheur est tombé sur elle. 
Et perdre en vains discours cet utile moment , 

Comme eût fait un maître d'école (2) , 

11 avait trop de jugement. 

Le corbeau doue vole et revole. 

Sur son rapport, les trois amis 

Tiennent conseil. Deux sont d'avis 

De se transi)OPter sans remise 

Aux lieux où la gazelle est prise. 
L'autre , dit le corbeau , gardera le logis : 
Avec son marcher lent, quand arriverait-elle? 

Après la mort de la gazelle. 
Ces mots à peioe dits, il s'en vont secourir 

Leur chère et fidèle compagne , 

Pauvre chevrette (3) de montagne. 

La tortue y voulut courir ; 

La voilà comme eux en campagne. 
Maudissant ses pieds courts avec juste raison , 

(1) C'est-à-dire, il ne faut pas le croire léger, ni attribuer 
son éloignement à son inconstance. 

ii) Allusion au maître d'école de la fable , liv. 1er. 

(3) « Qu'il est gracieux ce diminutif I Pourquoi? c'est qu'il 
est k la fois un sentiment et une image. » (Guillon.) 

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380 FABLES 

Et la nécessité de porter sa maison. 
Ronge-maille (le rat eut à bon droit ce nom) 
Ck)ape les nœuds du lacs : on peut penser la joie. 
Le diasseur vient et dit : Qui m'a ravi ma proie? 
Rongemaiile, à ces mots, se retire en un trou, 
Le corbeau sur un arbre , en un bois la gazelle , 

Et le chasseur, à demi fou 

De n'en avoir nulle nouvelle. 
Aperçoit la tortue, et retient son courroux. 

D'où vient, dit-il, crue je m'effraie? 
Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraie. 
Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous 
Si le corbeau n'en eût averti la cnevrette. 

Celle-ci, quittant sa retraite, 
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter. 

L'homme de suivre , et de jeter 
Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaiile 
Autour des nœuds du sac tant opère et travaille. 

Qu'il délivre enfin l'autre sœur , 
Sur qui s'était fondé le souper du chasseur (1). 

(1) Cette fable peut être mioe au nombre des meilleures 
de la Fontaine , et il l'écrivait à 72 ans. 



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LIVRE XII 381 



XV 
La Forêt et le Bûcheron. 

Un bûcheron venait de rompre ou d'égarer 
Le bois doot il avait emmanché sa cognée. 
Cette perte ne put sitôt se réparer 
Que la forêt n'en fût quelque temps épargnée. 
L'homme enfin la prie humblement 
De lui laisser tout doucement ^ 
Emporter une unique branche , 
Afin de faire un autre manche : 
Il irait employer ailleurs son gagne-pain ; 
Il laisserait debout maint chêne et maint sapin, 
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes. 
L'innocente forêt lui fournit d'autres armes. 
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer : 
Le misérable ne s'en sert 
Qu'à dépouiller sa bienfaitrice (1) 
De ses principaux ornements. 



fàfri 



C'est ainsi que , dans le livre Y, le cerf broute sa Uen- 
lirice. 



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382 FABLES 

Elle gémit à tous moments : 
Son propre don fait son supplice. 

Voiià le train du monde et de ses sectateurs : 

On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. 

Je suis las d'en parler. Mais que de doux ombrages 
Soient exposf^s à ces outrages. 
Qui ne se plaindrait là-dessus (1 ) ? 

Hélas! j'ai beau crier et me rendre incommode, 
L'ingratitude et les abus 
N'en seront pcis moins à la mode. 



XVI 

Le Renard, le Loup et le Cheval^ 

Un renard jeune encor , quoique des plus madrés (2) , 
Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie. 
Il dit à certain loup, franc novice : Accourez, 

Un animal patt dans nos prés , 
Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie. — 
Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant : 

Fais-moi son portrait, je te prie. — 
Si j'étais quelque peintre ou quelque étudiant, 
Repartit le renard, j'avancerais la joie 

Que vous aurez en le voyant. 
Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie 

Que la Fortune nous envoie. 
Ils vont, et le cheval, qu'à l'herbe on avait mis, 
Assez peu curieux de semblables amis , 
Fut presque sur le point d'enfiler la venelle (3). 
Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs 
Apprendraient volontiers comment on vous appelle. 
Le cheval, qui n'était dépourvu de cervelle. 
Leur dit : Lisez mon nom vous le pouvez , Messieurs : 
Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. 

(1) Ronsard déplore avec une sensibilité pareille la des- 
truction de la forêt de Gastine. 
li) Rusés. 
(3) Passage étroit, enfiler la venelle , ^reudre la fuite. 



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LIVRE XII 383 

Le renard s'excusa sur son peu de savoir. 
Mes parents, reprit-il , ne m'ont point fait instruire , 
Ils sont pauvres , et n'ont qu'un trou pour tout avoir; 
Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendreàlire. 

Le loup, par ce discours flatte, 

S'approcba. Mais sa vanité 
Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre 
Un coup ; et haut le pied. Voilà mon loup par terre , 

Mal ea point (1), sanglant et gâté.' 
Frère, dit le renard, ceci nous justifie 

Ce que m'ont dit des gens d'esprit : 
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit 

Que de tout inconnu le snge se rUfie (2) 



XVII 

Le Renard et les Poulets dinde. 

Contre les assauts d'un renard 
Un arbre à des dindoas servait de citadelle. 

(1) Maltraité. 

(2) Cette fable « est écrite avec une gaieté franche, un 
naturel inimitable, et une pureté qui devient plus rare dans 
les derniers ouvrages du poète ». [Ch. Nodier.) 



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384 FABLES 

Le perfide t ayant fait tout le tour du rempart^ 

Et vu chacun en sentinelle , 
S'écria : Quoi! ces gens se moqueront de moi! 
Eux seuls seront exeApts de la commune loi! 
Non, par tous les dieux! non. Il accomplit son dire. 
La lune, alors luisant, semblait, contre le sire, 
Vouloir favoriser la dindonnière gent (l). 
Lui, qui n'était novice au métier d'assiégeant, 
tut recours à son sac de ruses scélérates , 
Feignit vouloir (â) gravir, se guinda sur ses pattes; 
Puis contrefit le mort, puis le ressuscité. 

Arlequin n'eût exécuté 

Tant de difi'érents personnages. 
Il élevait sa qoeue^ il la faisait briller. 

Et cent nulle autres badinages (3). 
Pendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller. 
L'ennemi les lassait en leur tenant la vue 
. Sur même objet toujours tendue. 
Les pauvres gens étant à la longue éblouis. 
Toujours il en tombait quelqu'un ; autant de pris. 
Autant de mis à part : près de moitié succombe. 
Le compagnon les porte à son garde-manger. 

Le trop d'attention qu'on a pour le danger 
Fait le plus souvent qu'on y tombe* 



XVIII 

Le Philosophe scythe- 

Un philosophe austère et né dans la Scythie, 
Se proposant de suivre une plus douce vie , 
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux 
Un sage assez semblable au vieillard de Virgile (4) , 

(lj Expressioa plaisaote particulière à la Foataine. 

(i) On dirait plutôt maintenant, feigrdt de vouloir. 

(3) Détails fort agréablement exûrimés. 

(4] Le vieillard des bords du Galèse . dont Virgile a peint 
la vie simple et heureuse. [Géorg. IV, v. 125 et suiv.) La 
FonUioe s'approprie ici avec un art merveilleux les images 
du poète latiri. 



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LIVRE Xn 38e 

Homme égalant les rois, homme approchant des dieux. 
Et, comme ces derniers, sitisfait et tranquille. 
Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin. 
Le Scythe l'y trouva qui , la sef pe à la main , 
De ses arbres à fruit retranchait l'inutile , 
Ëbranehait , émondait , ôtait ceci , cela , 

Coriigeant partout la nature, 
Excessive à payer ses soins avec usure. 

Le Scythe alors lui demanda 
Pourquoi cette ruine : était -il d'homme sage 
De mutiler ainsi ces pauvres habitants (1) ? 
Quittez- moi votre serpe, instrument de dommage : 

Laissez agir la faux du Temps ! 
Ils iront assez tôt border le noir rivage (2). — 
J'ôte le superflu, dit l'autre; et, l'abattant, 

Le reste en profite d'autant. 
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure. 
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ; 
Conseille à ses voisins , prescrit à ses amis 

Un universel abatis. 
Il ôte de chez lui les branches les plus belles, 
Il tronque son verger contre toute raison, 

Sans observer temps ni saison, 

Limes ni vieilles ni nouvelles. 
Tout languit et tout meurt 

Ce Scythe exprime bien 

Un indiscret stoïcien (3) : 

Celui-ci retranche de l'âme 
Désirs et passions, le bon et te mauvais^ 

Jusqu'aux plus innoéents souhaits. 
Contre de tellet gent, quant à moi, je réclame. 
Ils ôtent à nos cœurs le j^rincipal ressort ; 
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort, 

{{) Ces pauvres habitants. On reconnaît ici toute la sensi- 
bilité da fabuliste. 

(2) Passe encore ponr les antmaaz; mais on se figure diffi- 
cilement que les arbres descendent au noir rivage. Le vers 
toutefois est beau. 

(3) Les stoïciens s'efforçaient de faire monrir en eux tous 
les sentiments, et affectaient une indifférence absolue pour 
tout ce qui n'était ni vice ni vertu : sons prétexte de rendre 
l'homme sage, ils lui ôtaient le oœur^ 

. ^ 

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ase 



FAI3LKS 



XIX 
L'Éléphant et le Singe de Jupiter. 

Autrefois l'éléphant et le rhinocéros. 
En dispute du ]3as et des droits de l'empire, 
Voulurent terminer la querelle en champ clos. 
Le jour en était pris , quand quelqu'un \int leur dire 

Que le singe de Jupiter, 
Portant un caducée, avait paru dans l'air (1). 
Ce singe avait nom Gille, a ce qu« dit l'histoire. 

Aussitôt rélé{)hant de croire 

Qu'en qualité d'ambassadeur 

H venait trouver ^sa candeur. 

Tout fier de ce sujet de gloire, 
11 attend maître Gille, et le trouve un peu lent 

A lui présenter sa créance (2). 

Maître Gille enfin, en passant, 

Va saluer Son Excellence. 



fl) Voilà le singe devenu, comme Mercure, un messc^ger 
céleste. 

(2) Ses lettres de créance, qui le font reconnaître comme 
envoyé de Jupiter. 



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LIVRE XIÏ 387 

L'autre était préparé sur la légation : 

Mais pas uq mot. L'attention 
Qu'il croyait que les dieux eussent à sa querelle 
N'agitait pas encor chez eux cette nouvelle. 

Qu'importe à ceux du firmament ' 

Qu'on soit mouche ou bien éléphant? 
Il se vit donc réduit à commencer lui-méme> 
Mon cousin Jupiter, dit -il, verra dans peu 
Un assez beau combat de son trône suprême : 

Toute sa cour verra beau jeu. — 
Quel combat? dit le singe avec un ton sévère. 
L'éléphant rei)artit : Quoi ! vous ne savez pa^ 
Que le rhinocéros me dispute le pas , 
Qu'Kléphantide (1) a guerre avecque Rhinocère? 
Vous connaissez ces lieux , ils ont quelque renom. 
Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom. 
Repartit maître Gille : on ne s'entretient guère 
Oe semblables sujets dans nos vastes lambris. 

L'éléphant, honteux et surpris, 
Lui dit : Eh! parmi nous que venez- vous donc faire? 
Partager un nrin d'herbe entre quelques fourmis : 
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire 
On n'en dit rien encor dans le conseil des dieux : 
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. 



XX 

Un Fou et un Sage. 

Certain fou poursuivait à coups de pierre un sage. 
Le sa^e se retourne, et lui dit : Mon ami, 
C'est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci. 
Tu fatigues (2) assez pour gagner davantage; 

(1) Éléphantide, capitale des éléphants; Rhinocère, cellt» 
des rhiDocéros : noms inventés par la Fontaine, comme Rato- 
polii, 

(2) Fatigaer est iei un verbe neutre qui a la force du ré- 
fléchi. 



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398 FABLES 

Toate peine , dit-on , est di^e de loyer : 
Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer. 
Adresse-lni tes dous, ils auront leur salaire* 
Amorcé par le gain , notre fou &\n va faire 

ffléme insulte à Tautre bourgeois. 
On ne le paya poiut en argent cette fois. 
llaintestatier(l)a«-court:oijvousbappeuotrehonime^ 

On vous récbiue^ on vous Tassomme. 

Auprès des roi^ il est de pareils fous : 
A vos dépens ih fout rire le maître. 
PoÊir réprimer leur ba'ily irez -vous 
Les mxutraiter? Vous n* et es pas peut-être 
Assez puissant. Il faut les engager 
A s'adresser à qui peut se venger; 



XXI 
Le Renard anglais» 

A MADAME HARVET (1) 

Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens ; 
Avec cent qualités trop longues à déduire , 
Une noblesse d'âme, un talent pour conduire 

Et les affaires et les gens, 
Une humeur franche et libre, et le don d'être amie 
Malgré Jupiter même et les temps orageux. 
Tout cela méritait un éloge pompeux : 
M en eût été moins selon votre génie, 
La pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie. 
J'ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux 

Y coudre encore un mot ou deux 

En laveur de votre patrie : 

(.1) Nom donné en Italie à des domestiques armés. 

(2) Dame anglaise, sœur de milord Montaiga, ambassadear- 
auj^rès de la cour de France , et chei qui notre poète ent oc- 
casion de la voir. El le fut une des piotectrices de la Fontaine: 



LIVRE XII 389 

Vous Vaimez. Les Anglais pensent profondément; 
Leur esprit, en cela, suit leur tempérament: 
Creusant dans les sujets, et forts d expériences , 
Ils étendent partout l'empire des sciences. 
Je ne dis point ceci pHur vous faire ma cour : 
Vos gens, à pénétrer (1), remportent sur les autres; 

Même les c biens de leur séjour 

Ont meilleur nez que n'ont les nôtres. 
Yos renards sont plus fins; je m'en vais le prouver 

Par un d eux qui , pour se sauver. 

Mit en usage un stratagème 
Non encore pratiqué, des mieux imaginés. 
Le scélérat, réduit en un péril extrême, 
Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez. 

Passa près d'un patibulaire (2). 

Là des animaux ravissants. 
Blaireaux, renards, hiboux, race incline à mal faire.. 
Pour l'exemple pendus , instruisaient les passants. 
Leur confrère, aux abois, entre ces morts s'arrange. 
Je crois voir Aunibal (3), qui, pressé des Romains, 
Met leur chef en défaut, ou leur donne le change, 
Et sait, en vieux renard, s'échapper de leurs m^ins. 

Les clefs de meute (4) , parvenues 
A l'endroit où pour mort le traître se pendit. 
Remplirent l'air de cris : leur maître les rompit, 
Bien que de leurs abois ils perçassent les nues. 
Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant. 
Quelque terrier, dit- il, a sauvé mon galant; 
Mes chiens n'appellent point au delà des colonnes (5) 

Où sont tant d'honnêtes personnes. 
11 y viendra, le drôle. Il y vint, à son dam (6). 

Voilà maint basset clabaudant ; 
Voilà notre renard au charnier se guindant. 

(1 ) ÎPar la pénétration. 
(2J Près d une potence. 

(3) Toujours le même art d'élever et d'agrandir les sujets 
les plus humbles par d'ingénieux rapprochements. 

(4) « Terme de vénerie, pour désigner les chiens qui re- 
lèvent de défaut les autres chiens accouttimés à les suivre. » 
(Gérasez.} 

(5) Fourches patibulaires , potences. 

(6) Préjudice, dommage, du latin damnum. 



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390 FABLES 

Maître pendu croyait (}u*il en irait de même 
Que le jour qu'il tendit de semblables panneaux; 
Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses nouseaux (1), 
Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème ! 
Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté , 
N'aurait pas cependant un tel tour inventé : 
Non point par peu d'esprit : est -il quelqu'un qui nie 
Que tout Anglais n'en ait bonne provision? 

Mais le peu d'amour pour la vie 

Lenr nmt en mainte occasion. 



XXII 
Le Soleil et les Grenouilles. 

Les filles du limon (2) tiraient du roi des astres 

Assistance et protection : 
Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres. 
Ne pouvaient approcher de cette nation ; 
Elle faisait valoir en cent lieux son empire. 
Les reines des étangs , grenouilles, veux -je dire 

(Car que coûte -t- il d'appeler 

Les choses par noms honorables?) , 
Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler, 

Et devinrent insupportables. 
L'imprudence, l'orgueil, et l'oubli des bienfaits, 

Enfants de la bonne fortune. 
Firent bientôt crier cette troupe importune 

On ne pouvait dormir en paix. 
Si Ton eût cru leur murmure. 
Elles auraient, par leurs cris, 
Soulevé grands et petits 
Contre l'œil de la nature (3). 
Le soleil, à leur dire, allait tout consumer, 

11 fallait promptement s'armer, 

(() Ses bottines, da vieux root home, botte. Phrase pro- 
verbiale , pour dire : il y mourut. 
Il) Les grenouilles. 
(3) L'œil de la nature est le soleil. 



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LIVRE XII »9i 

Kt lever des troupes puissantes. 
Aussitôt qu'il faisait' un pas , 

Ambassades coassantes 

Allaient dans tous les Etats : 

A les ouïr, tout le monde , 

Toute la machine ronde, 

Roulait sur les intérêts 

De quatre méchants marais. 

Cette plainte téméraire 

Dure toujours ; et pourtant 

Grenouilles doivent se taire , 

Et ne murmurer pas tant : 

Car si le soleil se pique, 

Il le leur fera sentir ; 

La république aquatique 

Pourrait bien s'eu repentir (i). 



XXIIl 
La Ligue des Rats. 

Une souris craignait un chat 
Qui dès longtemps la guettait au passage. 

(1) Cette fable est une allégorie ^oue laquelle le poète veut 
représenter les démêlés des HoUandait avec Louis XIV. Elle 
est d'ailleurs assez faible. 



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39i FABLKS 

Que faire en cet état? Elle, prudente et sage. 
Consulte son voisin : c'était uu maître rat, 
Dont la rateuse (1) seigneurie 
S'était logée en bonne hôtellerie, 
Et qui cent fois s'était vanté, dit-on. 
De ne craindre ni chat, ni chatte, 
Ni coup de dent, ni coup de patte. 
Dame souris, lui dit ce fanfaron. 
Ma foi! quoi que je fasse. 
Seul je ne puis chasser le chat qui vous menace : 
Mais assemblons tous les rats d'alentour, 
Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour. 
La souris fait une humble révérence; 
Et le rat court en diligence 
A Toffice, qu'on. nomnxe autrement la dépense. 

Où maints rats assemblés 
Faisaient, aux frais de l'hôte, une entière bombance. 
Il arrive les sens troublés, 
Et Vins les poumons essoufflés. 
Qu'avez-vous donc? fui dit un de ces rats; pariez. — 
En deux mots , répondit-il , ce qui fait mon voyage, 
iTest qu'il faut promptement secourir la souris , 
Car Raminagrobis 
Fait en tous lieux un étrange carnage. 
Ce chat, le plus diable des chats , 
S'il manque de souris, voudra manger des rats. 
Chacun dit : 11 est vrai. Sus ! sus ! courons aux armes ! 
Quelques rates, dit -on , répandirent des larmes. 
N'importe, rien n'arrête un si noble projet : 

chacun se met en équipage. 
Chacun met en son sac un morceau de fromage ; 
Chacun promet enfin de risquer le paquet. 
Ils allaient tous comme à la fête,' 
L'esprit content, le cœur joyeux. 
Cependant le chat, plus fin qu'eux. 
Tenait déjà la souris par la tête. 
Ils s'avancèrent à grands pas 
Pour secourir leur bonne amie : 
Mais le chat, qui n'en démord pas, 

(4) Rateuse est un mot de la famille de rateusement qai se 
trouve dans Clément Marot. Bâtes ae trouve aussi dans MaroU 



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LIYRB XII 393 

Oronde et marche au-devant de la troupe ennemie. 

A ce bruit , nos très-prudents rats , 

Craignant mauvaise destinée, 
Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas, 

Une retraite fortunée. 

Chaque rat rentre dans son trou; 
f.t si quelqu'un en sort, gare encor le matou (1) ! 



XXIV 
X-e Juge arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire. 



Trois saints également jaloux de leur saint, 
f>ortés d'un même esprit, tendaient à même but. 
Ils s'y prirent tous trois par de*s routes diverses : 
Tous chemins vont à Home (2) ; ainsi nos concurrents 
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents. 
L'on, touché des soucis, des longueurs, des traverses 
Qu'en apanage on voit aux procès attachés , 
S'offrit de les juger sans récompense aucune, 
Peu soigneux d'établir ici- bas sa fortune. 
Depuis qu'il est des lois, l'homme, pour ses péchés, 
4Se condamne à plaider la moitié de sa vie. 
La moitié ! les trois quarts , et bien souvent le tout. 
Le conciliateur f3) crut qu'il viendrait à bout 
De guérir cfette lolle et détestable envie. 
Le second de nos saints choisit les hôpitaux. 
Je le loue; et le soin de soulager les maux 
Est ime charité que je préfère aux autres. 
Les malades d'alors , étant tels que les nôtres , 
Donnaient de l'exercice au pauvre hospitalier ; 
€hagrins , impatients , et se plaignant sans cesse : 

(i) Encore une fable allégorique du même sens que la pré- 
cédente, et qui ne vaut pis beaucoup mieux. 

(2) Mut proverbial, qui a ici un sens particulier parce qu'il 
<e8t appliqué à la canonisation. 

(3) Celui qui accommode , qui décide les procès. 



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394 FABLES 

« Il a pour tels et tels nn soin particnliér. 

« Ce sont ses amis; il nous laisse. » 
Ces plaintes n^étaieot rien au prix de l'embarras 
Où se trouva réduit l'appointeur de débats : 
Aucun n'était content; la sentence arbitrale 

A nul des deux ne convenait : 

Jamais le juge ne tenait 

A leur çré la balance égale. 
De semblables discours rebutaient Tappointeur : 
Il court aux hôpitaux, va voir leur directeur. 
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure, 
AflMgés et contraints de quitter ces emplois , 
Vont confier leur peine au silence des Dois. 
Là, sous d'âpres rochers ^ près d'une source pure. 
Lieu respecte des vents , ignoré du soleil , 
Ils trouvent l'autre saint, lui demandent conseil. 
11 faut, dit leur ami, le prendre de soi-même. 

Qui mieux que vous sait vos besoins? 
Apprendre à se connaître (1) est le premier des soins 
Qu impose à tout mortel la Majesté suprême. 
Vous étes-vous connus dans le monde habité? 
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité : 
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême. 

Troublez l'eau : vous y voyez-vous ? 
Agitez celle-ci. — Comment nous verrions-nous? 

La vase est un épais nuage 
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer. 
Mes frères, dit le àaint, laissez-la reposer, 

Vous verrez alors votre image. 
Pour vous mieux contempler demeurez *au désert. 

Ainsi parla le solitaire. 
Il fut cru; Ton suivit ce conseil salutaire. 

Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert. 
Puisqv^tm plaide et qu'on meurt, et qu'on devient ma- 
il faut des médecins, il faut des avocats; [lade. 
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas : 
Les honneurs et le gain, tout me le persuade. 
Cependant on s'oublie en ces communs besoins, 

(1) C'est l'inscription qne Socrate prétendait avoir lue sur 
-î frontispice du temple de Delphes : « Connais- toi toi-même.» 

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LIVRE XII 395 

vous dont le public emporte tous les soins, 

Magistrats, princes et ministres. 
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres. 
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt, ' 
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. 
Si quelque bon moment à ces penser s vous donne. 
Quelque flatteur vous interrompt. 

Cette leçon sera la fia de ces ouvrages : 
Puîsse-t-elle être utile aux siècles à venir ! 
Je la présente aux rois , je la propose aux sages : 
Par où saurais-je mieux finir (1) ? 

(1) « Cet apologue est un des plus parfaits qui soient sortis 
de la plume de la Fontaine, quant à l'importance du sens, 
à la beauté de la poésie et à la pureté du style. Le discou^i^ 
du solitaire est sublime de philosophie, de noblesse, de sim- 
plicité... La Fontaine avait entendu de son temps cette fa> 
meuse objection contre la vie solitaire, si souvent répétée du 
nôtre : L'homme se doit à la société, comme si l'on ne pouvait 
servir ses semblables de toutes les facultés de son esprit et 
de tout le dévouement de son cœur que sur les bancs des 
écoles et dans les débats des tribunaux ; et il y répond par 
un argument que l'observation justifie tous les jours : 

Ces eecours , grftpe à Dieu ,' ne nous manqueront pas : 
Les hoQDears et le gain , tout me le persuade. 

Ensuite son style se relève pour des idées plus graves, et so 
soutient jusqu à la fin à une hauteur que nos meilleurs écri- 
vains ont rarement pu atteindre dans les genres les plus 
émioents de la poésie. Telle est cette fable, qui n'offre pas 
une faiblesse , pas une impropriété de termes , pas une né- 
gli^nce de versification ; et il faut convenir avec la Fontaine 
qu'il ne pouvait mieux finir. » (Cb. Nodier.) 



FIN 



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TABLE ALPHABÉTIQUE 



(N. B. — Le diilEre romain indique le livre, et le chUEre arabe- 
imJabU.) 



L'Aigle et l'Escarbot. 11,7. 
L'Aigle et le Hibou , V, 18. 
L'Aigle , la Laie et la Chatte. 

111,6. 
L'AigleetlaPle. XII,4i. 
L'Alouette et ses Petits, avec 

le Maître d'un champ. IV, 

19. 
Les deux Amis. VllI , 11. 
L'Ane chargé d'épongés et 

l'Ane chargé de sel. 11 , 9. 
L'Ane et le Chien. VIII , 16. 
L'Ane et le petit Chien. IV, 2. 
L'Ane et ses Maîtres. VI, 11. 
L'Ane portant des reliques. 

V, 14. 
L'Ane vêtu de la peau du 

Lion. V, 21. 
Un Animal dans la Lune. 

VII , 14. 

Les Animaux malades de la 

peste. VII, 1. 
L'Araignée et l'Hirondelle. 

X,7. 
L'Astrologue qui se laisse 

iomber dans un puits. II, 
2. 
L'Avantage de la science. 

.Vni,18. 
L'Avare qui a perdu son tré- 
sor. IV, 17. 
Les deux Aventuriers et le 

Talisman. X, 13. 
Le Bassa et le Marchand. 

VIII , 17. 

La Belette entrée dans un 
grenier. III ,16. 



Le Berger et la Mer. IV, 1.^ 

Le Berger et le Roi. X , 10, 

Le Berger et son Troupeau. 
IX, 17. 

La Besace. 1 , 7. 

Le Bûcheron et Mercure.V, 1 . 

Le Cerf malade. XII , 6. 

Le Cerf se v<jyant dans l'eau. 
VI, 9. 

Le Cerf et la Vigne. V, 15. 

Le Chameau et les Bâtons 
Hottants. IV, 7. 

Le Charlatan. VI, 19. 

Le Chartier embourbé. VI, 18. 

Le Chat, la Belette et le pe- 
tit Lapin. VII, 12. 

Le Chat et les deux Moi- 
neaux. XII , 2. 

Le Chat et le vieux Rat. II ^ 
17. 

Le Chat et le Rat. Vin,21. 

Le Chat et le Renard. IX , 
13. 

Le vieox Chat et la jeune 
Souris. Xll,5. 

La Chauve-Souris et les deux. 
Belettes. II , 4. 

La Chauve-Souris, le Buisson 
et le Canard. XII , 7. 

Le Chêne et le Roseau. 1, 21. 

Le Cheval s'étant voulu ven- 
ger du Cerf. IV, 10. 

Le Cheval et l'Ane. VI, 16. 

Le Cheval et le Loup. V, 8. 

Les deux Chèvres. XII , 4. 

Le Chien à qui on a cou pè- 
les oreilles. X,«9. 



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H 



398 



TABLE 



Le Chien qui lAche ta {Vf oie 
pour Pombre. VI , 17. 

Le Chiçn qai porte à son mu le 
diner de son maltre.VilI, 7. 

Les deux Chiens e4 l'Ane 
mort. Vin , 24. 

Le Cierge. IX, 11. 

La Cigale et la Fourmi. 1, 1.* 

Le Coche et la Mouche. VII, 7. 

Le Cochet. le Chat et le Sou- 
riceau. VI, 5. 

Le Cochon, la Chèvre et le 
Mouton, VIII, 12. 

La Colombe et la Fourmi. 
11,11. 

Le Combat des Rats et des 
Belettes. IV, 3. 

Les Compagnons d'Ulysse. 
XII, 1. 

Conseil tenu p'af les Rats. 
11,1. 

Le Coq et la Perle. 1,19. 

Le Coq et le Renard. II , 14. 

Le Corbeau, la Gazelle, la 
Tortue et le Rat. Xtl , 14. 

Le Corbeau voulant imiter 
TAigle. 11,15. 

Le Corbeau et le Renard. 1, 2. 

La Cour du Lion. VII, b. 

Le Cygne et le Cuisinier. 
111,12. 

Démocriie etles Abdéritains. 
V1I1,25. 

Le Dépositaire infidèle.IX, 1. 

Les Devineresses. VII, 11. 

La Discorde. VI , 20. 

Le Dragon 1i plusieurs têtes 
et le Dragon à plusieurs 
queues. I, 12. 

L'Ecolier, le Pédant et le Maî- 
tre d*un jardin. iX , 5. 

L'EcrevisseetsaFiUe.XILlO. 

L'Education. Vm,23. 

L'Eléphant et le Singe de 
Jupiter. XII , 21. 

L'Enfant et le Maître d'école. 
1,18. 

L'En fouisseur et son Com- 
père. X , p. 



Le Faucon et le Chapon. 

V11I,20. 
Les Femmes et le Secret. 

VIII, 6. 

Le Fermier, le Chien et le 
Renard. XI, 2. 

La Forêt et le Bûcheron. 
XU,16. 

La Fortune -et le jeune En- 
fant. V, 11. 

Le Fou qui vend la Sagesse. 

IX, 7. 

Un Fou et un Sage. XII , 20. 
Les Frelons et les Mouches 

k miel. 1 , 20. 
Le Geai paré des plumes du 

Paon. IV, 6. 
La Génisse , la Chèvre et la 

Brebis en société avec le 

Lion. 1 , 6. 
Le Gland et la Citrouille. 

IX, 4. 
La Goutte et rAraignée.III, 8. 
La Grenouille qui se veut 

faire aussi grosse que le 

Bœuf. I, 3. 
La Grenouille et le Rat. 

IV, 8. 
Les Grenouilles qui deman- 
dent un Roi. III , 4. 
Le Héron. VII, 3. 
L'Hirondelle et les petits 

Oiseaux. 1 , 8. 
L'Homme et la Couleuvre. X, 

2. 
L'Homme et la Puce.VIII,5. 
L'Homme et son Image. 1, 11 . 
L'Homme et l'Idole de bois. 

IV, 5. 
L'Homme qui court après la 

Fortune, et l'Homme qui 

rat tend dans son lit. VII , 9. 
L'Horoscope. VIII , 15. 
L'Huître et les Plai4eQr8. 

IX, 8. 
L'Ingratitude et l'Inîustrce 

des Hommes envers la For- 
tune. VH, 10. 
L'Ivrogne et sa Femme.ïH,?. 



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TABLE 



399 



Le Jage arbitre, l'Hospitalier 
et le Solitaire. XH . 24. 

Jupiter et le Métayer. VI , 4. 

Jupiter et le Pa3S]ager.lX.12. 

Jupiter et les Tonnerres. 
VIII , 19. 

Le Labonreuret ses Enfants, 
V,9. 

La Laitière et le Pot au lait. 

VII , 8. 

Les Lapins. X , 14. 

La Liée et sa Compagne. II, 6. 

Le Lièvre et les Grenouilles. 

11,13. 
Le Lièvre et la Perdrix. V, 1 7. 
Le Lièvre et la Torlue. VI,10. 
La Ligue des Rats. XII , 23. 
Le Lion. XI, 1. 
Le Lion abattu par THomme. 

111,10. 
Le Lion devenu vieux. 111,14. 
Le Lion malade et le Renard. 

VI, 14. 
Le Lion s'en allant en guerre. 

V. 19. 
Le Lion et l'Ane chassants. 

11,17. 
Le Lion et le Chasseur. VI, 2. 
Le Lion . le Loup et le Re- 
nard. VIII , 3. 
Le Lion et le Moucheron. 11,8. 
Le Lion et le Rat. II, 10. 
Le Lion , le Singe et les deux 

Anes. XI, 4. 
La Lionne et l'Ourse. X , 12. 
Le Loup et l'Agneau 1 , 10. 
Le Loup devenu Berger.111,3. 
Le Loup et les Bergers. X^6. 
Le Loup et le Chasseur. 

VIII, 26. 

Le Loup et le Chien. 1 , 5. 
Le Loup et le Chien maigre. 

IX, 9. 

Lt Loup, la Chèvre et le 

Chevreau. IV, 12. 
Le Loup et la Cigogne. If I. 9. 
Le Loup, la Mère et L'Enfant. 

IV, 13. 
Le Lqup plaidant contre le 



Renard par<^devant le Sin- 
ge. II, 2. 

Le Loup et le Renard. XI 
5. XII , 9. 

Les Loups et les Brebis.III .13. 

Le Marchand , le Gentil- 
homme , le Pâtre et le Fils 
de Roi. X , 15. 

Les Médecins. V, 12. 

Les Membres et l'Estomac. 
111,2. 

Le Meunier, son Fils et 
l'Ane. III, 1. 

Le Milan et le Rossignol. IX, 
16. 

Le Milan . le Roi et le Chas- 
seur. XII , 12. 

La Montagne qui accouche. 
V,10. 

La Mort et le Bûcheron. 1,16. 

La Mort et le Malheureux 
I, 15. 

La Mort et le Mourant.VIII,l . 

Le Mulet se vantant de sa 
généalogie. VI, 7. 

Les deux Mulets. I, 4. 

Les Obsèques de la Lionne. 
VIII, 13. 

L'Œil du Maître. IV, 18. 

LH3iseau blessé d'une flèche. 
11,5. 

L'Oiseleur, l'Autour et l'A- 
louette. VI . 15. 

L'Oracle et l'Impie. IV, 16. 

Les Oreilles du Lièvre. V, 4. 

L'Ours et l'Amateur des jar- 
dins. Vlll, 10. 

L'Ours et les deux Compa- 
gnons. V, 20. 

Le Paon se plaignant à Ju- 
non. II , 16. 

Parole de Sôcrate. IV, 14. 

Le Pâtre et le Lion. VI, 1. 

Le Pay*an du Danube. XL 6. 

Le petit Poisson et le Pê- 
cheur. V, 3. 

La Perdrix et les Coqs. X . 8. 

Les deux Perroquets , le Roi 
et son Fils. X* 11. 



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TABLE 



Phébas et Borée. Vt , 3. 
Philomèle el Progné. lU, 15. 
Le Philosophe >cyth« X»ï,18. 
Les deux Pigeons. IX ^ 
Les Poidsoosel le Cormoran. 

X,4. 
Le Pot de terre et le Pot de 

frr. V. 2. 
La Poale aux œafad'or. V. 13. 
Le Pouvoir des Fables. VIII, 

La Qaerelledes Chiens etde$ 

Chats, et celle des Chat% 

et de8*Souris XII, 8. 
Le Rat qui s'est rçtiré du. 

monde. VII , 2. 
Le Rat ell'Elénhant. VI», 14. 
Le Rat et l'Huitre. VIII , 9. 
Le Rat de ville et le Rat des 

champs. 1 , 9. 
Les deux Rats, le Renard et 

l'Œuf X , 1. 
Le Renard ayant la qaeae 

coupée. V,5. 
Le Renard anglais. XII, 2f. 
Le Renard et le Bouc. III , 5. 
Le Renard et le Buste. IV, 11. 
Le Renard el la CiRogne.1,17. 
Le Renard , le Loup et le 

Cheval. XII, 16. 
Le Renard, les Mouches et le 

Hérisson. XII , i$. 
Le Renard et les , Poulets 

d'Inde. XII , 18. 
Le Renard et les Kaisins. 

111,11. 
Le Renard, le Singe et les 

Animaux. Vî. 6^ 
Rien de trop. iX, m ' 
Le Rieur et les Poidpoos. 

VII1,'8. . 
Le Satyre et le Passèint. V, 7. 
Le SavetieJr et W Financier. 

V11I,2. ; ^ '• 



Lé Serpente! ULîri|ie. V,16^ . , 
Simonide préservé par- leii " ^ 

dieo|t, J, 14.' -. 

Le Singe et le Ghat. IX, 15.- ^ 
Le SingeetlelHuphifl.lViJit; . -- , : 
Le Singe ei JeLeoppirà. IX/'- K-'^' - 

3. -'^ -^^.T^^i'-'- 

Le Soleil et" les Gfcnooflleè*' vV - . -t . ] 

Vl,"12tXIt, 22, ' ^^C)'^ 

Le Songe d'un babitant du :V 

»wp>I;.XI,3. .-'= \ 

Lç|«rtïacts. VU , 4. " . ;. : .. . 

X#ffiouria et^e Chal-HuanC^ 

Xl,8. • . ■ ;J- 

Le Statuaire et la Statue de ; ^ 

Jupiter. IX , 6l 
Les deux Taureaux et la ' 

Grenouille. Il, 3. ^ 

Testament expliqué par Eso- ; , 

pc. Ii,18. 
Xa Tète et la Quéufe' du Ser- 
pent, Vn , 13.' 
Le Thésauriseur et le Singe. 

XII , 3. 
Le Torrent et la Rivière* 

Vlîï,22. 
La Tortue et les deux Ca- ^ 

nafds. X, 3. 
Le Trésor et les deux Hom— 

mes. IX, 14. 
Tribut envoyé par les ani- 
maux à Alexandre. IV, 9-.. 
Les Vautours el les Pigeonsv 

VII, 6. 
Le Vieillard et l'Ane. VI, 8. 
,Le\Vieillard et ses Eafants* 

IV. 15. 
Le Vieillard jet Içs trois jeune% 

Honrimes. XI , T. "^ 

La Vieille et tes deux Ser**^ 

vantes. V. 6. 
Le Villageois et, lé Serpent.. 

VI, 13. . ;^., ,, : _ 
Les Voleu rs et i' Arifr. F, 1^ 



8042. ^ Tours , impr. Marne. 

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